Emmanuel Ruben | Maroc hivernal (1)

Mâchoire de l’Europe



« Finalement, la marche - ou la marge frontalière - est l’endroit où la totalité d’une personne humaine, en accord et en contradiction avec elle-même s’exprime le plus amplement. » Jean Genet



Vu du ciel, le détroit terminus de l’Europe est une mâchoire – le rocher de Gibraltar un croc qui s’enfonce dans la pulpe indigo de la mer ; lui fait face, autre croc, autre rocher, Ceuta l’espagnole que nous avons gardée pour mieux verrouiller nos rêves de glace et serrer les dents sur nos remords

pas un nuage dans le ciel, l’horizon se recourbe et je pense à d’autres caps, à d’autres golfes, à d’autres détroits – Sund, Kattegat, Bosphore, Dardanelles – où, las de la vieille Europe, j’ai guetté l’aube d’un nouveau monde

– de l’autre côté commence ce continent inconnu qui défile sous l’aile de l’avion ; au loin le cap Trafalgar enfouit dans la nuit la plus longue de l’année les délires pulvérisés d’un empire allant de l’Atlantique à l’Oural

on aperçoit bientôt Tanger – la médina est une tache argentée qui se blottit dans sa baie ; on imagine grâce à tous les livres lus, le vent glacial qui s’engouffre, les vagues violentes et les courants contraires qui emportent ceux qui ont la ferme intention de traverser

à la barque

cette mer du milieu dont nous avons fait une frontière

et qui est devenue leur cimetière

dans le crépuscule inquiet, tandis que s’efface la limite entre ciel terre et mer, les serres miroitent qui se tassent au pied de l’Atlas – les serres où l’on trime à six sous par jour pour fournir nos supermarchés pendant l’hiver

la course contre la montre a commencé

la joue collée au hublot, le carnet déroulé, il faut griffonner tout ça vitesse grand V,

c’est le solstice d’hiver et pourtant nous volons plus vite que le soleil se couche

Une énième journée qui s’achève dans la vie d’un homme ce n’est rien, ni même une trente-troisième année, mais que c’est émouvant, un nouveau continent qui commence !
Oui, nous sommes venus ici pour fuir l’hiver européen, la saison du confort, les fêtes de l’ennui-roi et ce Noël absurde qui ne sert qu’à mettre du beurre dans les épinards d’une économie au bout du rouleau

à présent nous filons plein sud – la carte dépliée sur les genoux, nous pouvons suivre le tracé rectiligne de la côte ;

les géographes arabes, au Moyen-âge, avaient raison d’orienter leurs cartes vers le sud, pas seulement pour que la Mecque qui se tient là-bas, à main gauche, se retrouve au centre du monde, mais parce que le nord – que les Turcs voyaient noir, d’où la mer du même nom – est un cafard, et ce n’est peut-être pas un hasard si nous en avons fait notre aimant, mais cela est une autre histoire…

28 mars 2016