Dominique Dussidour | Le lavoir de la Femme battue

« Le lavoir de la Femme battue » est une des nouvelles du recueil Flora & les sept garçons qui vient de paraître aux éditions de La Table Ronde. Une rencontre avec Dominique Dussidour aura lieu le vendredi 15 avril à 19 heures à la Librairie Gallimard, 15 boulevard Raspail, Paris VIIe (métro Rue-du-Bac). Elle parlera des circonstances où elle a écrit ces nouvelles et ce qu’elle a appris de la fiction courte en les écrivant.
Lectures par le comédien Jean-François Perrier.





Antoinette regarde son reflet solitaire penché sur les eaux troubles du bassin.
Toi qui pâlis au nom de Vancouver… depuis qu’elle a lu ce vers elle éprouve une mélancolie qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant. Pour la première fois des mots font battre son cœur. Elle n’avait jamais entendu cette voix, personne ne lui avait jamais parlé ainsi mais c’est elle que la voix tutoie, c’est à elle que la voix s’adresse.
Alentour, une étendue de bois, d’étangs poissonneux, de friches incultes avec leurs populations de passereaux, batraciens, insectes ailés, petits mammifères, rapaces nocturnes. Partout des peupliers, des saules, des hêtres, des chênes, des frênes, partout de l’herbe verte ou grise et de la terre brune qui colle aux semelles, des troncs pourrissants, des lichens, des champignons, des fougères, de petits squelettes putréfiés sous des épaisseurs de feuilles mortes, des toiles d’araignées où tremblent mouches mortes et gouttes d’eau, des fougères, des crocus sauvages, de la bruyère, des nids, des terriers, partout des ruisselets — un silence prégnant de décomposition végétale.
Cet après-midi d’automne de ses treize ans, elle se demande — je traduis, n’étant pas certaine qu’elle le formulerait de cette façon — si sa mélancolie est fortuite : restera-t-elle attachée à cet endroit ou l’éprouvera-t-elle partout où elle ira ?

Antoinette s’est mise à boiter il y a quelques jours. D’abord son genou droit puis son pied droit ont paru se désarticuler : le genou rentre en dedans, le pied glisse en dehors. Le sol se dérobe sous ses pas, elle perd l’équilibre.
— Et si je t’achetais une canne ? a proposé la mère.
— Une canne ! a crié Antoinette en imaginant les regards moqueurs ou apitoyés qui se poseraient sur elle dans la rue.
— Une jolie canne en bois… dans un joli bois… avec une tête de renard par exemple, ou de lapin si tu préfères.
— Une tête de lapin ! a-t-elle éclaté en sanglots.
— Emmène plutôt cette gosse voir un médecin, a dit le père.
— Je ne suis plus une gosse et je n’irai jamais au lycée avec une canne !
La porte de sa chambre a claqué.

Mais rendez-vous a été pris.
Le médecin de famille a ausculté l’adolescente puis lui a demandé de marcher pieds nus.
— Antoinette, tu grandis trop vite, a-t-il dit en l’observant.
Et à la mère qui parlait d’une canne :
— À la façon dont elle marche, à sa posture, une canne n’aiderait en rien à résoudre son problème. Je vous le déconseille, le moindre caillou la ferait trébucher. Avant tout, Antoinette doit passer une radio. Et je la dispense des cours de gymnastique jusqu’à nouvel ordre, inutile qu’elle se casse une jambe par-dessus le marché.

Au prétexte de quitter la ville et respirer le grand air, sa famille vient chaque dimanche dans cet ancien domaine de chasse : un pavillon de plain-pied tout en longueur, une véranda abritée par un auvent, un toit tuilé, les espaliers rouillés de rosiers grimpants, des portes et des fenêtres sans volets aux encadrements rouges. Dedans : des murs chaulés, la peinture qui pèle au plafond, un carrelage toujours humide, les étagères d’un buffet rustique exposant des assiettes à portraits désuets, trois longues tables et leurs six bancs en bois, dans le coin cuisine un grand évier en pierre creusé par l’eau qui fuit goutte à goutte du robinet.
Ses deux jeunes sœurs disputent d’interminables parties de jeu de l’oie, le père s’assoupit au bord de l’étang à force de fixer le bouchon de sa ligne, la mère lit un roman de Daphné du Maurier dans un fauteuil en rotin.
D’ordinaire Antoinette s’éloigne du pavillon et marche pendant des heures, un baladeur sur les oreilles. Aujourd’hui, avec sa « patte folle », comme dit sa mère, elle n’est pas allée plus loin que le lavoir dit de la Femme battue — une dérivation ironique du geste des lavandières battant nappes et draps — où nous l’avons rejointe, des carpes centenaires y survivent.

— C’est bien ce que je craignais, a dit le médecin au rendez-vous suivant après avoir examiné la radio. Antoinette, tu souffres d’une déviation du fémur qui apparaît quelquefois à l’adolescence, chez les filles surtout. Dans notre jargon on l’appelle coxa vara. Tu fais du latin ?
— Un peu.
— Eh bien coxa c’est la hanche et vara, féminin de varus, veut dire que les genoux se tournent en dedans et les pieds en dehors.
— Cette malformation est due à quoi ? a demandé la mère.
— Ce n’est pas une malformation, c’est une lésion du cartilage de conjugaison.
— C’est-à-dire ?
— On l’appelle aussi cartilage de croissance. Il suit le développement des os longs du squelette et disparaît généralement à l’âge d’Antoinette. Regardez la radio, on voit très bien le glissement de la tête fémorale en bas et en arrière. Mais il est peu important et on va s’en occuper à temps.
— Que faut-il faire, docteur ?
— Une opération chirurgicale s’impose. Je vais vous adresser à un confrère de la Salpêtrière, il vous recevra dans les meilleurs délais. Je vous rassure, l’évolution se fait vers la guérison dans la majorité des cas. Antoinette, tu iras bientôt danser…

Le crépuscule rosit le toit du lavoir cependant que la brume tombe lentement sur le marais du Grand Veneur. Antoinette prend cahin-caha le chemin du retour. L’opération est prévue dans trois jours. Quand elle reviendra ici elle pourra à nouveau franchir la passerelle au-dessus du rû Arminat, marcher jusqu’à l’extrémité de la Grande Île. Elle entend au loin la voix de ses parents :
— Il est temps de rentrer à Paris si on veut éviter les embouteillages, dit le père.
— Demain il y a école, dit la mère.
— On n’attend pas Antoinette ? s’inquiètent les sœurs.

*

Prenons le pas sur Antoinette, nous qui ne boitons pas. (Et même !) Laissons-la tranquillement guérir, courir, danser à s’étourdir de sa jambe redevenue docile, laissons-lui toute liberté d’embrasser les garçons, tomber amoureuse, devenir radio-télégraphiste ou sage-femme comme il lui plaira, voyager…

Mais des décennies plus tard les voix de son adolescence sont de retour.
Elle faisait des mots croisés et cherchait un nom de ville en neuf lettres : Ville portuaire qui a inspiré un poète belge. Mangalore, Fukushima… les premières villes auxquelles elle avait pensé ne se croisaient ni avec Volauvent ni avec Cadastre qu’elle avait déjà placés dans la grille, d’ailleurs à quel poète les associer ?
Elle a déplié une carte du monde.
De Fukushima son doigt traverse l’océan Pacifique jusqu’en Colombie-Britannique, longe la côte canadienne du détroit d’Alaska au détroit de la Reine-Charlotte et là… en prononçant à haute voix le nom de Vancouver elle revoit soudain le lavoir de la Femme battue… le rû Arminat… la passerelle vers la Grande Île… le pavillon de chasse au milieu des bois… elle se souvient du vers qui faisait battre son cœur, elle entend à nouveau les voix de ses parents, de ses sœurs, la voix du poète qui murmurait à son oreille toi qui pâlis au nom de Vancouver… son cœur bat à nouveau.
D’émotion elle se lève. La canne dont elle n’avait pas eu besoin à l’adolescence, elle a dû en apprendre l’usage après qu’elle a refusé de se faire opérer de la hanche. Elle sort sur le balcon.
Sous ses yeux, une vallée encaissée entre deux versants forestiers.
Elle guette la lisière entre les arbres et la prairie : une biche et son faon se risquent quelquefois sur le territoire des hommes et des animaux domestiqués.

© Éditions La Table Ronde.

3 avril 2016