Douceur de Foucault

On a pu parler d’une sorte de rigidité de Michel Foucault, d’un côté saillant, tranchant, d’un timbre de voix métallique voire d’une intelligence intransigeante. Et cependant, quand il aborde la question du corps, de la solitude ou de l’embrigadement, des plaisirs ou des supplices, des licences ou des contraintes, c’est de douceur dont il parle : « douceur » des peines qui se veulent humanistes ou humaines, « douceur des utopies » où il ferait bon vivre (car le corps est comme pris entre deux pôles : un pôle concret, celui de la pleine présence à soi, et celui de l’ailleurs, de l’altérité absolue).

La douceur s’accorde assez mal avec l’exigence rationnelle, du moins telle que la tradition nous l’a transmise. Mais pour celui qui regarde de plus près, que l’on questionne un raisonnement ou une description, une expérience ou un discours, on découvre un terrain mouvant, composé de creux et de bosses, de zones claires et obscures, d’esplanades et de recoins. On qualifie généralement le jeu subtil ou violent que pratiquent les contraires de dialectique. Question de mouvement, de déplacement, de variation ou de revirement. Loin de moi l’idée d’émettre des généralités au sujet de l’esprit de Michel Foucault, mais si l’on se ne réfère qu’aux seuls textes que mes récentes lectures ont rapproché - Surveiller et punir ainsi que Les hétérotopies -, on ne pourra que constater l’existence d’un tel mouvement, comme s’il était, en plus d’une méthode, quelque chose comme le soubassement d’une expérience, le secret d’une métamorphose et peut-être d’une vocation. Une chose n’est pas ce qu’elle est ou pas seulement, elle n’est pas ce qu’elle montre ou ce qu’elle croit qu’elle exhibe. Est-elle ce qu’elle dit ? Je ne sais même pas si l’on peut rêver d’un tel état, s’il est souhaitable. Limite du discours. Limite de son pouvoir. A moins que le discours qu’on tient sur les choses ne tende à faire apparaître ses contradictions internes, ses impasses, et qu’au lieu d’une hypothétique résolution il provoque une interruption volontaire de son propre mouvement, une suspension infinie. Pari qui comporte sa part esthétique : miroitement de la prose ou de la parole savamment articulée, séduction tactique, beauté de l’exactitude ou de ce qu’on prend pour tel, dessin, cartographie (Foucault adopte souvent des points de vue en plongée sur une période historique qu’il rapproche plus ou moins explicitement de la situation actuelle).

Douceur donc, mais jamais sans relation avec ce qui la nie ou l’empêche d’advenir, de s’incarner. Douceur rêvée, choyée, douceur ignorée, oubliée, occultée et puis soudainement rappelée, à l’occasion d’un hasard, d’une rencontre ou d’une lecture. Hasard de l’écriture aussi, quand le mot vient, quand il s’écrit de lui-même. Il se taille alors sa place, fait valoir ses droits, lesquels se devinent en regard de la blessure imprimée sur le papier ou derrière le silence censé l’abriter. Disant cela, je ne pense pas seulement à l’univers carcéral, je pense également à la vie de tous les jours, je pense à toutes les contraintes, à toutes les règles dont se dotent les institutions et dont elles ont besoin pour fonctionner, aux efforts que tout un chacun doit faire pour ne pas que cette voix s’éteigne, voix faible par définition, murmure, souffle ou sifflement, rage contenue ou cri étouffé. La douceur de Michel Foucault n’est pas qu’un rêve qu’il poursuit et qu’il reconnaît dans l’humanité, à travers les âges, c’est aussi un rythme, une phrase, un phrasé, une parole. Il y a quelque chose d’envoûtant dans sa parole, au-delà de l’intelligence ou en deçà, quelque chose d’irréductible à la précision du vocabulaire ou à la science de l’architecture des phrases, un air, une vitesse, un rayonnement peut-être. La vérité a plusieurs visages, plusieurs masques, et le philosophe virtuose les mêle parfois à un tel rythme qu’on ne sait plus les distinguer. Au fond, si la douceur est un thème, elle est aussi une manière, un style. Et les dissocier reviendrait sans nul doute à couper le cordon grâce auquel ces termes se nourrissent réciproquement.

Ce que dit Foucault du roman - en gros qu’il a poussé sur un carré de gazon entre un parterre de fleurs et un arbre fruitier -, on doit pouvoir le dire de la lecture comme de l’écriture, de la lecture de n’importe quels journal ou archive, et de n’importe quelle écriture, à partir du moment où chacune d’elles représente un voyage, une quête ou une traque, une sorte d’activité vitale, à la fois réfléchie et pulsionnelle, professionnelle ou scolaire tout autant que sauvage, libre ou transgressive. La folie douce ou ordinaire sait très bien se loger dans des espaces métrés, striés, surveillés, elle s’insinue quelque part où personne ne regarde et telle la pensée du lecteur, elle s’évade, elle pousse des portes, débranche des fils, en retranche d’autres, l’esprit cuisine, expérimente, les corps aussi, question d’exploration. Il s’agit d’éclairer la scène autrement, de voir les visages sous un autre profil, d’enchaîner les mouvements différemment, les périodes historiques, prosodiques. L’essentiel demeure une question de sensibilité et de perception. Et le miracle réside dans le fait que quelqu’un puisse percevoir quelque chose qu’on ne voit pas, qu’on ne sent pas, qu’il puisse le dire et par là nous le faire voir, ressentir. Nouvelles perceptions, accroissement de la puissance du corps : l’autre devient notre utopie, notre machine à voir plus grand.

Avec les grandes œuvres comme avec les grandes personnes, ce qui ne cesse de surprendre et d’étonner, c’est leur capacité à articuler la blessure intime, insondable et souvent tenue secrète, avec un appétit insatiable, une capacité de travail surhumaine et un tact, une touche hors du commun, reconnaissable entre toutes. Le génie est propre à tous, mais trop souvent nous ne savons pas le mettre en marche, le faire fonctionner - ou plutôt faire en sorte qu’il nous fasse mieux marcher, bondir, voler peut-être. Nous ne savons pas l’art de nous abandonner assez. Foucault avait conscience de cette difficulté, lui qui fit de la déprise une injonction, et force est de reconnaître qu’il a su sacrifier, on ne sait quoi au juste, peut-être cette part essentielle à l’être dont la perte assure paradoxalement la survie, la vie posthume, ultime utopie où le soleil des morts (qu’on appelle aussi la gloire) brille de mille feux, en dépit d’une longue nuit. Ne disait-il pas d’ailleurs, propos en apparence naïf, qu’un philosophe c’est précisément quelqu’un qui ne sait pas distinguer le jour de la nuit ?

Pascal Gibourg - 3 avril 2016