L’instinct de l’instar

Lu par François Athané
Rencontre Général Instin & La Mer Gelée
Salon du livre de Paris, jeudi 17 mars 2016
Textes de François Athané, Arno Calleja, Antoine Dufeu

Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous.
Franz Kafka


Le Général Instin avait l’instinct d’un général. L’instinct d’un général c’est bien sûr l’instinct du général : instinct du mouvement général des troupes, et des manœuvres générales ; instinct de la mobilisation générale, et de la généralisation des mesures de protection du territoire national contre les nouveaux Attila du djihad mondialisé.
Le Général Instin a oublié l’instinct du général lorsqu’il s’est désingularisé d’avec son nom propre – donc suite à la perte de son initiale H. Par là, il a gagné l’instinct du singulier.
Lisant Le Parisien Libéré du 23 février 2016, j’apprends que l’actuelle vague de profanation de sépultures juives a été érigée en question prioritaire par le Ministère de la déchéance nationale.
L’article signale notamment que les forces de l’ordre recherchent activement l’initiale H du Général Instin.
Satané H, H damné. Ne cherchez plus. C’est nous autres qui l’avons volé, nous autres de La Mer gelée. Car nous avions besoin de HACHES, à l’instar d’un livre, pour briser la mer gelée en nous.
La mer gelée est la glaciation de tout ce qui est singulier dans l’instinct du général.
L’instinct du singulier est l’instinct de l’instar : les résonances et les ressemblances qui s’établissent à coups de HACHE par le réel lui-même, lequel n’est rien d’autre que le djihad de tous les êtres singuliers contre la mobilisation générale du temps.
L’instinct du singulier c’est, par exemple,
des poils pubiques tombés sur un carrelage, en palimpseste, à l’instar de la ponctuation d’un testament,
c’est l’espace, lorsqu’il ressemble au rêve d’une mère chienne,
c’est la résonance dans la morgue de toute la fronde des chérubins,
c’est le CHIEN croisant la route du GÉNÉRAL INSTIN,
c’est le lien de ma lecture entre DUFEU Antoine & Arno CALLEJA.

Je lis Arno Calleja :


C’est un jour de pluie. On sort d’un cinéma. C’était un film d’Eustache. On marche en parlant, mouillés. On cite des phrases on chante un air, comme dans le film. On rentre on fait l’amour, c’est la vie facile. Personne n’aurait l’idée de se tirer un coup de fusil dans la bouche.
On marche nus dans la maison. On a la queue qui pendouille. On fait cuire des pâtes. On voit bien qu’on est amoureux. C’est la vie facile. On fait couler un bain, dedans on fait un concours d’apnée, c’est elle qui gagne toujours. Elle sort du bain, elle dit as-tu vu les ciseaux, je voudrais me raccourcir la chatte. Il lui dit où. Il la regarde faire. Il y a des poils noirs sur le carrelage. Il dit c’est des virgules.
Un jour, elle le trompe. Le lendemain, comme promis, elle le lui dit. Il est atteint. Il s’en va en voiture dans la nuit. Il la gare, il marche, il a mal. Il s’endort dans une forêt, on le retrouve mort le matin.
La police arrive chez elle, l’emmène à la morgue. Elle hurle devant le corps. Elle saigne du nez, on s’occupe d’elle. Maintenant elle rentre. Elle allume la télé, elle s’endort devant. Elle rêve d’un sanglier, dans une forêt, ils marchent à côté. Le sanglier lui parle, il dit quand on saigne du nez le matin, le soir il pleut. Elle se réveille. C’est la nuit. Dehors l’arrosage automatique : on entend le bruit.
Le chien gratte à la porte, elle ouvre. Elle se déshabille sur le sofa, elle approche le chien pour qu’il la lèche où elle veut. Le chien se détourne. Elle monte dans la chambre. Elle pousse des cris. Elle tape très fort la tête dans le miroir, elle s’effondre. Le chien monte, par terre il la renifle. Il redescend.
C’est le matin, la femme de ménage entre. Elle la découvre, le sang la baigne. La femme de ménage appelle l’hôpital. On vient. Sur une civière on la couche, le crâne est fendu. On voit dedans le crâne, beaucoup de sang est parti. Le midi, on constate le décès.
Elle est à la morgue, à côté de lui. La femme de ménage demande à les voir. On la descend à la morgue. Elle sort son téléphone. Elle les prend en photo. À côté il y a le médecin, il la regarde faire.
La femme de ménage revient chez eux, elle nourrit le chien, elle monte, elle s’allonge, elle s’endort. Elle rêve. Elle voit une vieille femme, une naine, qui a les yeux crevés. La naine cherche ses yeux de verre, qu’elle a perdu. La femme de ménage l’aide, les trouve dans le frigo, lui donne. La vieille naine dit merci, elle les met. Elle voit. La naine dit c’est bon d’avoir des œufs enfoncés dans la tête. La femme de ménage se réveille. Le chien dort à côté d’elle. Il rêve. Il voit passer des nuages. Un des nuages s’immobilise devant lui, puis se transforme en image : c’est une tête de chienne, c’est sa mère. Il se réveille, il est seul dans la chambre.
La femme de ménage est en bas dans la cuisine, elle bat une omelette. Elle mange. Elle fouille leurs affaires, elle les met dans des sacs, elle remplit la voiture. La femme de ménage prend le chien, qu’elle met à l’arrière. Elle roule. Elle arrive sur un pont, elle s’arrête. En bas c’est une rivière, sèche. Elle porte le chien dans ses bras, elle le jette dans le vide. Il tombe. Elle remonte, elle roule. Là il y a un silence.
Puis elle allume la radio, c’est les infos. Ils disent


C’EST LE GÉNÉRAL INSTIN QUI VOUS PARLE :

Je vous lègue l’espace,
l’interstice des êtres qui périssent
et leur mise en perspective dans le monde,
l’intervalle qui me sépare de moi-même en autrui.

Je vous lègue, avec l’espace :
les mouvements
les soubresauts
les homothéties
le ressac des nuits d’été.

Je vous lègue l’espace
parce que je ne l’utiliserai plus, parce que j’ai perdu le toucher, parce que je l’ai emporté avec moi.
Fondu, banderilles ensanglantées et échues, éclaboussé par le fracas des vies de cristal sur le tan,
porté par la fronde des chérubins, acclamé par les mains des revenants,
illuminé par le spectre solaire,
défiguré mais transfiguré par l’émerveillement
je m’en vais sur la pointe des pieds,
je vous quitte en titubant.


Elle éteint. Elle roule longtemps, sans bruit. La route est parfaite, trop entretenue. Il y a de la lumière, mais le ciel est trop bleu, elle pense ça en est vulgaire. Elle roule longtemps dans la campagne, elle voit venir un hôtel, elle prend une chambre qu’elle paye avec leur chéquier. Elle s’installe, elle s’allonge, elle s’endort. Elle rêve.



François Athané, Arno Calleja, Antoine Dufeu

Arno Calleja, extraits de « Il ouvre les yeux il voit le titre »,
La Mer Gelée, n° CHIEN, #7, 2016
http://lamergelee.tumblr.com/staff
http://arnocalleja.tumblr.com/


Antoine Dufeu, extraits de « Palimpseste testamentaire »,
Général Instin, Anthologie, éd. Remue.net & Le nouvel Attila, 2015
http://www.lenouvelattila.fr/general-instin-anthologie/
« Palimpseste testamentaire » est extrait de Deux : Palimpseste testamentaire, inédit.
http://www.antoinedufeu.fr/

12 avril 2016