En écho à Hocquard

Devant l’énigme et pour répondre à l’appel de la curiosité, de l’envie de savoir, cette évidence : on n’explique pas la poésie et s’il est un commentaire du poème, c’est un autre poème, de préférence du même auteur, mais pas forcément. La poésie s’explique à elle-même ce qu’elle est et d’où elle vient, ce qu’elle fait et où elle va. Elle confesse son ignorance, elle la cultive.

L’énigme est : sans réponse

La poésie ne fait pas à proprement parler récit, et c’est en quoi elle instaure un rapport au temps différent de celui dont la prose narrative hérite, quand bien même celle-ci jouerait à le chambouler. La poésie - la chose a été dite - a affaire avec le présent. Sensation, émotion - pas sentiment, le sentiment est par trop constitué, il est comme déjà là, hérité. La poésie découvre, elle invente. Elle montre aussi. Je ne suis pas sûr qu’on la comprenne, qu’on puisse la comprendre - en tout cas moi, souvent, je ne la comprends pas, je la lis. Invention du verre ?

Invention du verre

Les choses s’ancrent, les mots viennent bien de quelque part, mais quand les noms propres et les dates se chevauchent, c’est comme s’ils n’étaient là que pour nous égarer. Nous voyageons dans un espace-temps inconnu, nous découvrons une langue que nous comprenons et que nous suivons, mais un peu à l’instar d’un aveugle. Nous faisons confiance. L’étrange pacte dont il n’existe aucune trace. Beaucoup de choses tues sans doute, un sens certain du hors-champ, je ne dirai pas de l’ellipse. Il me semble que ça va au-delà. Enjambement d’un océan ou de plusieurs siècles, appelleriez-vous ça ellipse ? Déplacements, accélérations. Quel sens donner à ces mots si l’on s’accorde à dire que le temps n’est pas la question.

Qui viendrait parler de se souvenir ?

Donc c’est là, dans son évidence matérielle, son opacité de chose. On dit souvent le réel mais le poète a d’autres mots. Les choses ne sont pas désignées, elles sont présentées. Le mot ne s’ajoute pas à elles, il ne les éclaire pas. Il est l’espace où elles arrivent, la voie. Pourquoi pas le Tao. Il y a un nom chinois dans ces Elégies : Ts’in ché Houang-ti, le premier empereur de l’Empire du milieu. On lui doit beaucoup de choses, autodafé des œuvres de Confucius, extermination de lettrés, les fameux soldats de terre cuite qui compose l’armée éternelle... Le poète est un archéologue, ce qu’il trouve nous regarde. Peut-être comprendrons-nous plus tard. Peut-être que la compréhension viendra, selon le travail que l’on fournira, sans omettre le hasard. Le poète fonctionne lui aussi avec ce calendrier arbitraire et capricieux, sa boussole affolée.

j’ai commencé ce livre
il y a tout juste vingt ans

Et on le republie quelques 25 ans après sa première édition. Mais le temps n’est pas la question. D’ailleurs il n’y a pas à proprement parler de questions, mais des réponses, des réponses que l’on peine parfois à digérer, à assimiler, vérité crue des choses et du langage, verdeur du présent, bouche ouverte des tombes dont le poète fait l’inventaire. Grandes choses, petites choses, intervalle. Entre le sable et l’eau, la fumée et la cendre.

Des lieux, des chemins, des itinéraires, quelques oiseaux des hommes, des femmes, des poètes, le tout sous la voûte céleste, le gris du ciel ou le violet de l’orage, le chaud, le froid, les fruits et les couleurs, l’histoire romaine, la géographie, sans omettre la ponctuation, les pronoms personnels, les déterminants possessifs...

toi
& ton regard
 :

Il faut lire le livre pour connaître la suite.

Pour aller plus loin, sur remue

Pascal Gibourg - 22 avril 2016