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L’intraduit se déduit de l’écart entre traductions...

Évoquant la notion d’intraduction au cours d’un entretien avec la directrice adjointe de la Bibliothèque de l’Arsenal, Ève, dans le cadre de ma résidence à l’atelier de Michael Woolworth (voisin de la bibliothèque), nous retenons l’idée, déjà évoquée dans notre projet avec Michael, d’un seul texte source ciblé par plusieurs traducteurs (ou non-traducteurs). Ou, dit plus clairement : à chacun sa réception en français du poème, à chacun sa traduction, l’intraduit se déduisant de la différence entre plusieurs … Le poème que nous avons choisi pour cette expérience s’intitule « The Climate » (1948). L’auteur, Edwin Denby (1903-1983), n’a encore jamais été publié en français. Ce poème nous a été communiqué par M. Jack Cox, Paris 75018.


Lecture à l’Atelier de Michael Woolworth le jeudi 12 janvier 2017

à partir de 19 heures avec les traducteurs : Jack Cox, Ian Monk, Bernard Rival, Barbara Beck [1], Françoise de Laroque, Gabriel Gauthier et une traduction projetée de Pascal Poyet [2]. Enregistrement vidéo de la lecture : cliquer ici


             I myself like the climate of New York
             I see it in the air up between the street
             You use a worn-down cafeteria fork
             But the climate you don’t use stays fresh and neat.
             Even we people who walk about in it
             We have to submit to wear too, get muddy,
             Air keeps changing but the nose ceases to fit
             And sleekness is used up, and the end’s shoddy.
             Monday, you’re down ; Tuesday, dying seems a fuss
             An adult looks new in the weather’s motion
             The sky is in the streets with the trucks and us,
             Stands awhile, then lifts across land and ocean.
             We can take it for granted that here we’re home
             In our record climate I look pleased or glum.


Ecouter l’auteur lire The Climate sur https://vimeo.com/125293576 :

Extrait de l’Introduction de Ron Padgett aux Complete Poems (1986) d’E. Denby :

[…]

Edwin ne s’est jamais « construit une carrière » de poète. Il n’a jamais rien fait pour que sa poésie soit reconnue par un large public. À dire vrai, dans les années soixante, toute suggestion de publication le rendait ombrageux.
Son premier livre, In Public, In Private (1948), avait été l’occasion de manifester cette nervosité. La première édition, chez Decker Press à Prairie City, Illinois, fut suivie d’une deuxième à quelques mois de distance – non que la première ait été épuisée mais parce qu’Edwin (qui, de New York, se préparait à partir pour l’Europe) éprouvait le besoin de modifier certaines choses. Il reprit quelques vers, supprima un poème, corrigea des coquilles. La deuxième édition, avec son lot d’erreurs nouvelles, dut lui causer à son tour bien des tourments. Ses amis, l’un de ses frères, Edwin lui-même, avaient assumé le coût des deux éditions.
Ils financèrent aussi l’édition de son deuxième recueil, Mediterranean Cities (1956). Cette fois Edwin avait choisi, peut-être en réaction contre les coquilles trouvées dans In Public, In Private, un imprimeur prestigieux, the Stampera Valdonega, à Vérone. La fabrication fut gérée par courrier – les manuscrits, photographies, épreuves imprimées transitant d’une rive à l’autre, entre Vérone et New York. Je soupçonne Edwin d’avoir intentionnellement maintenu cette distance géographique entre lui et la fabrication de son livre, comme il l’avait déjà fait avec In Public, In Private.
En dépit de leur qualité littéraire, ces livres ne touchèrent pas un large public. Ni Decker Press ni George Wittenborn, Inc. (crédité comme son éditeur sur la première page de Mediterranean Cities) n’avaient de système de vente, de distribution, de publicité pour la poésie. Et la modestie d’Edwin, peut-être une conséquence de sa bonne éducation, le conduisait à désapprouver qu’on se comportât comme si les autres devaient vous admirer. Ses amis savaient que le meilleur moyen de l’énerver était de le complimenter, en particulier pour de mauvaises raisons : il s’empressait de changer de sujet ou de tourner ses yeux vers la sortie la plus proche. Mais les gens l’admiraient, un petit nombre d’entre eux en tout cas, un public choisi d’amis ou de ceux qui allaient devenir ses amis : des poètes comme Frank O’Hara et James Schuyler ; des peintres comme Willem et Elaine de Kooning, Alex Katz et Neil Welliver ; des compositeurs comme Virgil Thomson et Aaron Copland ; des danseurs et des chorégraphes comme Merce Cunningham, Tanaquil LeClerc et Paul Taylor ; et son ami proche Rudy Burckhardt, dont les photographies sont un charme de plus ajouté aux livres d’Edwin.

[…]
Traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Ron Padgett : Bénédicte Vilgrain.

Lien aux autres enregistrements de Edwin Denby. Et à deux photographies par Rudy Burckhardt : PennSound

La distance de l’auteur au lieu de fabrication de son livre, sur quoi insiste Ron Padgett, m’apparaît comme une forme de rituel à respecter. C’est pourquoi je propose que chacun, travaillant à distance, élabore sa propre version (son propre entendement) du poème, avant que tous nous mettions ces traductions en commun, comme autant de facettes d’un même objet resté hypothétique. L’espace dédié aux résidences en Île-de-France sur remue.net m’a paru être un bel outil pour une telle stratégie. D’autres poèmes peuvent s’ajouter à celui-ci, sur demande des participants. Le rapport étroit d’Edwin Denby à un cercle d’artistes m’a paru de nature à retenir l’attention d’étudiants aux Beaux-Arts, avec qui nous essayons d’établir, dans le cadre de cette résidence, un contact sur la durée.

30 avril 2016
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[1a traduit en collaboration avec Dominique Quélen

[2ne pourront être présents/représentés : Marie Borel et Jérémy Victor Robert (traduction en commun), Matthieu Brion.