Cécile Wajsbrot | Incidences climatiques en littérature 3

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RÉALITÉ OU FICTION : CHAPITRE 5 DU SPHINX DES GLACES

(29 octobre 2014)

Un petit détour, pour commencer. Dans la préface d’Edgar Poe à son roman, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym le narrateur fait le récit oral de ses aventures devant des gentlemen parmi lesquels un certain Edgar Poe. Il explique qu’il refuse de livrer sa narration – le titre originel de Poe est The Narrative of Arthur Gordon Pym – au public, affirmant qu’il n’a pas tenu de journal et qu’il ne pourrait donc pas donner « la physionomie de la vérité » à des faits qui, de toute façon, en raison de leur nature – « positively marvelous » – seraient considérés comme fictifs. Poe suggère alors d’en tirer lui-même un récit qu’il publierait « under the garb of fiction », sous le manteau de la fiction, et le narrateur en est d’accord, à condition de conserver les noms réels. Dans la préface reviennent des mots comme pretended fiction, une prétendue fiction, ruse (supercherie), ou air of fable (un air de fable). Le narrateur indique pourtant sa satisfaction de voir que le public ne s’y est pas trompé et qu’il n’a jamais douté de l’authenticité des événements relatés.
Le chapitre premier du Sphinx des glaces s’ouvre sur cette phrase : « Personne n’ajoutera foi, sans doute, à ce récit intitulé Le Sphinx des glaces. » Le doute sur l’authenticité du récit est en symétrie parfaite avec les craintes exprimées par le narrateur de Poe. Mais à la différence d’Arthur Gordon Pym, le narrateur de Verne ne refuse pas de raconter ses aventures « merveilleuses et terribles ». Par souci d’authentification, il donne quelques chiffres : les dates de la découverte des îles Kerguelen en 1772, baptisées îles de la Désolation en 1779, et puis leur latitude, leur longitude. La réalité n’est pas si fiable puisqu’elle contient un élément de fiction – on a pris ces îles un temps pour un continent – et en même temps que ces chiffres qui symbolisent le réel, Jules Verne indique la date de l’arrivée de son narrateur sur l’île, le 2 août 1839. Entre réalité et fiction, les frontières ne sont pas étanches.
Le début du roman est un va-et-vient constant entre les éléments réels, description de la faune, de la flore, et l’action romanesque. Le narrateur, Joerling, fait part à l’aubergiste de son désir de quitter ces rives, après deux mois de séjour, encore faut-il qu’un bateau passe… Le chapitre se termine sur l’évocation poétique du vol d’un albatros, qui disparaît « derrière le rideau brumeux du sud » - laissant place à toutes les incertitudes, toutes les ambigüités.
Dès ce premier chapitre l’allusion à Poe est explicite. Jeorling se console du trop long séjour sur l’île par cette pensée, « car il est sage, comme l’a dit Edgar Poe, de toujours ‘‘calculer avec l’imprévu, l’inattendu, l’inconcevable, […] les faits collatéraux, contingents, fortuits, accidentels, méritent d’obtenir une très large part et […] le hasard doit incessamment être la matière d’un calcul rigoureux’’. Bien que d’esprit pratique, je n’en admire pas moins ce génial poète des étrangetés humaines ». Citation un peu déformée du Mystère de Marie Roget, où le célèbre détective Auguste Dupin dévoile sa méthode.

Dans un texte théorique qui date de 1932 intitulé L’Art narratif et la magie, Borgès explique la nécessité d’utiliser des images préparatoires, dans un récit – nouvelle ou roman - pour ouvrir en quelque sorte l’esprit du lecteur à ce qui va se produire. Abordant ce que Coleridge appelait la suspension of disbelief, notion reprise ensuite par Virginia Woolf. Tout lecteur de roman le sait, il ne s’agit pas de s’interrompre, en pleine lecture, en se disant, ce n’est pas possible, Swann ne peut pas tomber amoureux d’Odette, la vengeance de Monte-Cristo ne peut pas s’exercer telle qu’elle est décrite. Il faut accepter de laisser ses doutes de côté pour s’abandonner à la fiction. Certes, des écrivains ont joué sur la méfiance, et particulièrement depuis le XXe siècle, instaurant une distance entre la fiction et le lecteur qui agit sur cette suspension pour l’abolir ou plutôt, les panneaux de signalisation régulièrement exhibés pour montrer qu’on a bien affaire à une fiction détournent le lecteur de l’action décrite et l’entraînent dans une lecture à double fond. Agatha Christie joue, elle aussi bien que différemment, sur la naïveté du lecteur qui a laissé toute méfiance à sa porte, en lui présentant, dans Le Meurtre de Roger Ackroyd, un narrateur, par nature insoupçonnable, qui est en fait le meurtrier. Et dans sa construction en abyme, Jules Verne inverse les données de la suspension of disbelief car le doute ne porte pas sur le roman mais sur la réalité. Ou plutôt personne ne met en doute le fait qu’il s’agisse d’un roman alors que c’est justement cela qui devrait être mis en doute.
Ayant recours à l’ethnologie, Borgès décrit certaines pratiques magiques. Utiliser la racine de curcuma, de couleur jaune, contre la jaunisse. À Sumatra, prôner une infusion d’orties contre l’urticaire. Dans certaines tribus d’Amérique, l’onguent, en cas de blessure, est appliqué à la lame qui l’a provoquée et non à la blessure. Dans le roman, dit Borgès, la causalité est du même ordre que dans la magie. En d’autres termes, les images, les scènes préparatoires annoncent, prophétisent les scènes à venir. Le cinéma hollywoodien a d’ailleurs systématisé cette façon de faire, de préparer par une scène apparemment anodine une scène principale – en utilisant la même image, le même plan transporté dans un autre contexte. Dans le roman comme dans la magie, conclut Borgès, la causalité est un événement provoqué, calculé.

Avant d’aborder le chapitre 5 sous l’aspect du conflit entre réalité et fiction, peut-être faut-il résumer les chapitres intermédiaires. Le bateau tant attendu arrive enfin, au chapitre 2. C’est le second Hurliguerly qui paraît d’abord, le capitaine, Len Guy, s’insérant dans la grande tradition des capitaines de la littératures, Nemo ou Achab, dont la réputation précède l’apparition. La rencontre est sans cesse retardée mais ce qui est sûr, c’est que Len Guy ne veut prendre personne à son bord. La rencontre se produit au chapitre 3 et le capitaine réaffirme son refus. Mais le ton change lorsque Jeorling évoque les mers antarctiques, disant que la destination lui importe peu pourvu qu’il quitte cette île — même s’il faut s’aventurer loin dans les mers australes. Et puis le capitaine découvre que Jeorling est américain, qu’il vient du Connecticut, de Nantucket, précisément, comme Arthur Gordon Pym. En effet, répond le narrateur – « le début de ce roman est placé à l’île Nantucket ». Un roman ? dit le capitaine. « Vous parlez comme tout le monde »… Et tandis que Jeorling observe les préparatifs du départ de l’Halbrane, il apprend tout à coup que Len Guy a changé d’avis et qu’ils lèveront l’ancre le lendemain. Le chapitre 4 est consacré à la présentation de l’équipage, et à l’explication de la raison qui a fait changer le capitaine d’avis. Étant de Nantucket, Jeorling n’aurait-il pas connu la famille d’Arthur Gordon Pym ? Il est fou, pense Jeorling, qui a lu le roman et sait bien que toutes ces aventures sont invraisemblables. Mais le capitaine poursuit. Il s’est rendu à Baltimore pour contacter Edgar Poe mais celui-ci avait quitté l’Amérique, à cette époque. Comme il ressort du récit de Poe qu’Arthur Pym est mort dans des circonstances obscures l’ayant empêché de livrer la fin de son récit, le capitaine est parti à la recherche de son compagnon, Dirk Peters, mais sans succès. En revanche, Len Guy a retrouvé la bouteille et la lettre cachetée à laquelle Pym fait allusion dans son récit. Ne serait-il pas intéressant de retrouver le capitaine et l’équipage de la goélette anglaise qui a recueilli Pym et Peters après le naufrage du Grampus, la Jane ? Durant toute la conversation, Jeorling feint de croire le capitaine, il connaît le roman de Poe, bien sûr, est même capable d’en citer des passages, mais à mesure du dialogue, la conviction de Len Guy devient presque contagieuse. Et puis, quelque chose le frappe… Len Guy… Guy est aussi le nom du capitaine de la Jane, anglais, aussi, comme celui qui se trouve devant lui. Mais la raison demeure la plus forte et Jeorling croit avoir trouvé l’explication. « C’est sans doute la similitude des noms qui aura troublé la cervelle de notre malheureux capitaine !... Il se sera figuré qu’il appartenait à la famille du commandant de la Jane !... Oui, voilà ce qui l’a conduit où il en est et pourquoi il s’apitoie sur le sort de naufragés imaginaires ! »
Le chapitre 5 a pour titre : « Le roman d’Edgard Poe ». Il consiste en un résumé des Aventures d’Arthur Gordon Pym assorti de commentaires du narrateur. Faut-il rappeler que Jules Verne est un grand admirateur de Poe et qu’il lui a consacré une étude, Edgar Poe et ses œuvres, parue en 1864 ? « On verra s’il y a lieu de douter que les aventures du héros de ce roman fussent imaginaires. » La vingtaine de pages qui suit a pour but de prouver au lecteur que le roman de Poe – comme l’indique le titre du chapitre – est bien un roman. Le résumé de Verne est d’une fidélité totale au récit de Poe. Arthur Pym, embarqué secrètement à bord du Grampus, est en proie à une fièvre. Son ami, fils du commandant du bateau, ne peut le rejoindre en raison d’une révolte à bord. Sauvé par le chien Tigre, Arthur Pym retrouve enfin son ami et, avec Dirk Peters, peut reprendre le bateau aux révoltés. Tempêtes, faim, naufrage, Richard Parker est sacrifié aux trois autres survivants, et il ne reste qu’Arthur Pym et Dirk Peters quand survient la goélette Jane. Le capitaine William Guy les embarque à son bord et continue sa route vers le sud. Voici qu’au-delà du cercle polaire, il trouve la mer libre. « Edgar Poe, on en conviendra, est là en pleine fantaisie. Jamais navigateur ne s’était élevé à de telles latitudes, — pas même le capitaine James Weddell, de la marine britannique, qui ne dépassa guère le soixante-quatorzième parallèle en 1822. » « Et d’abord, poursuit-il, on ne voit plus un seul iceberg sur cette mer fantastique. D’innombrables oiseaux de mer volent à sa surface. » Et donc, après les Kerguelen et Tristan da Cunha vient l’île Tsalal – le narrateur de Verne fera exactement le même trajet. Mais pour l’heure, il doute de l’existence de cette île et quand il en arrive à la découverte, par Pym, d’une inscription, un mot égyptien signifiant « être blanc », il ajoute :
« On le voit, l’auteur américain est là dans l’invraisemblable poussé jusqu’aux dernières limites. Du reste, non seulement j’avais lu et relu ce roman d’Arthur Gordon Pym mais je connaissais aussi les autres romans d’Edgar Poe. Je savais ce qu’il fallait penser de ce génie plus sensitif qu’intellectuel. Un de ses critiques n’a-t-il pas dit et eu raison de dire : ‘‘L’imagination est chez lui la reine des facultés,… une faculté quasi divine qui perçoit les rapports secrets et intimes des choses, les correspondances et les analogies.’’ »
Le critique en question est Baudelaire. Dans ces commentaires, le narrateur et l’auteur se confondent comme Poe et Arthur Gordon Pym se confondent. Car si on ignore la raison pour laquelle Jeorling aurait lu et relu le récit d’Edgar Poe, il est facile de concevoir la raison pour laquelle Jules Verne, lui, l’a fait.
Le résumé du roman se poursuit, et au milieu d’oiseaux « d’une blancheur livide », le canot sur lequel se trouve Arthur Pym est précipité dans une cataracte qui semble l’aspirer. Mais une figure humaine immense se dresse.
« Tel est ce bizarre roman, enfanté par le génie ultra-humain du plus grand poète du Nouveau Monde. C’est ainsi qu’il se termine, ou plutôt qu’il ne se termine pas. »
Alors que tout, dans ce chapitre, semble conduire à la conclusion que le capitaine Len Guy est fou, Jules Verne invite subrepticement son lecteur à tirer la conclusion opposée. Dans son résumé du roman de Poe, il met en valeur les images, les faits et les procédés dont il use lui-même dans son roman. Les premiers icebergs, le passage du cercle polaire, les degrés de latitude, les dates précises, les noms d’explorateurs réels servant à authentifier les aventures des personnages qui refont le même itinéraire mais qui, eux, iront plus loin. Dans le roman de Jules Verne, les allusions récurrentes au roman d’Edgar Poe agissent comme les images préparatoires dont parle Borgès. Par cette parenté, ce réseau de descriptions similaires, le résumé du roman de Poe devient un chapitre du roman de Jules Verne. Jusqu’au cercle polaire à la rigueur, disait Jeorling, on peut tenir le texte d’Edgar Poe pour un récit et ces aventures comme vraisemblables mais après, il ne peut que s’agir d’un roman. Comme Jules Verne franchit lui aussi le cercle polaire fatidique, il nous entraîne plus loin dans le roman. Mais paradoxalement, plus on s’enfonce dans le roman de Verne, plus il faut admettre la réalité du récit de Poe. Ou le personnage de Len Guy n’est plus crédible, ni aucun des événements qui va suivre.
« Dans l’impuissance à imaginer un dénouement à de si extraordinaires aventures, on comprend qu’Edgar Poe ait interrompu son récit par la mort ‘‘soudaine et déplorable de son héros’’ tout en laissant espérer que si l’on retrouve jamais les deux ou trois chapitres qui manquent, ils seront livrés au public. »
Peut-on parler plus clairement ? L’ambition de Jules Verne, dans Le Sphinx des glaces, est bien de livrer au public ces deux ou trois chapitres qui manquent, d’achever le récit des Aventures d’Arthur Gordon Pym.

3 mai 2016