2.Quatre leçons sur la langue des marins 1/2

Conférence prononcée aux Langagières de Reims, le 17 décembre 1999.
(avec l’aimable autorisation de la Comédie de Reims)

Siffle, Gabier, siffle doucement
Pour appeler le vent ;
Mais sitôt la brise venue,
Gabier, ne siffle plus !

Mesdames, Messieurs,

D’abord cette réserve : le modeste plaisancier que je suis n’a jamais navigué au-delà de la limite des soixante milles marins (environ 120 kilomètres d’un abri), et encore ce fut par des temps "maniables", comme dit l’expression maritime. On dit à ce propos qu’un navire est "armé en troisième catégorie", sur une échelle qui en comporte cinq, graduée de 5 à 1. On peut, en Méditerranée par exemple, et en mer Ligure, faire de belles croisières sans jamais outrepasser cette limite.

Mais la course au large, ou la grande pêche - le "grand métier" - la navigation au long cours, l’exploration et la protection des terres lointaines, bref, le vrai métier de marin se rient d’une telle restriction. Ceux qui appareillent par n’importe quel temps, ceux qui ont "passé les trois caps" devraient avoir seuls qualité pour parler ici, s’il est vrai que, dans la langue des métiers, la parole qui compte est celle qui vient de l’expérience : "C’est pas dire, qu’il faut faire, c’est faire qu’il faut faire", dit naïvement un proverbe maritime. Mais il est vrai que, en règle générale, une fois à terre, les marins sont pudiques et parlent peu de leurs démêlés avec le temps.

Cette réserve faite, cette révérence plutôt à ceux qui risquent leur vie en mer - et combien d’évènements récents ont montré la pertinence de la formule - c’est aussi en poète que j’aborderai ce sujet de la langue de la marine, respectant en cela le contrat passé avec La Comédie de Reims, qui établit que je dois exposer comment "ma réflexion, provisoire, sur la langue - et donc ici celle, spécifique, de la marine - intervient dans mon cheminement poétique".

Eh bien, à l’interroger de près, cette langue, elle me renvoie à un certain nombre de valeurs, que je regrouperai en quatre thèmes. Mon exposé aura donc quatre parties : je montrerai d’abord qu’elle est une langue technique différente des autres, en ce que sa richesse et sa variété sont de nature poétique. En second lieu, que c’est une langue ouverte et généreuse. En troisième lieu, que, pour être une langue technique, elle n’en est pas moins particulièrement sensible et chargée d’affectivité. Enfin, en quatrième lieu, qu’elle est intelligente et belle, c’est-à-dire capable d’exprimer les multiples manières qu’a le marin de maîtriser la force brute des éléments.
Je terminerai cet exposé par présentation rapide et la lecture d’un texte de Conrad, extrait du Nègre du Narcisse, qui est un précipité de toutes ces caractéristiques.

I. Une langue métaphorique

L’un des premiers héros, sinon le premier, de notre culture est un marin. Il s’agit, bien sûr d’Ulysse. Si fin marin même, qu’il construit lui-même son bateau. En vérité, un radeau. Il faut relire le Chant V de l’Odyssée qui montre cet architecte naval au travail. Mais il y a aussi, dans l’Odyssée, une définition comme par défaut de ce qu’est une langue de métier : Tirésias dit à Ulysse que, pour expier la massacre des prétendants et mettre fin à son voyage, il doit remonter dans les terres avec son aviron sur l’épaule jusqu’à ce qu’il rencontre quelqu’un qui lui demande pourquoi il transporte ainsi sa pelle à grains. Histoire reprise dans la légende occitane du marin de Martigues, avec la nuance qu’il s’agit dans ce cas d’une pelle à four...

La langue des métiers réalise ce rêve de toute langue qu’il y ait un mot et un seul pour chaque chose, et un mot si spécifique qu’un non initié n’y entende goutte. Avec, dans le cas du langage maritime, ce paramètre particulier que la spécialisation du vocabulaire n’est pas seulement une condition d’efficacité : elle est aussi, le plus souvent, condition de survie. Le néophyte est bientôt perdu s’il ne sait pas nommer la moindre des manœuvres : mot admirable qui dit à la fois ce qu’il faut exécuter, et l’outil, le cordage, qui sert à l’exécution. Manu opera : œuvre de la main. La main est essentielle. Un proverbe recommande de garder une main pour le bateau, une main pour le marin.

A bord, dans les situations extrêmes, qui sont fréquentes, mais aussi bien dans les conditions normales de navigation, la moindre manœuvre, le moindre bout, le commandement le plus bref déterminent le sort de l’équipage. C’est pourquoi, dans le silence de la passerelle, l’homme de barre reprend calmement et à voix claire les ordres qu’on lui donne.

Ainsi cette langue apprend d’abord au poète ce que parler veut dire quand parler n’est pas un jeu ni un bavardage, mais un enjeu d’existence. Et la spécialisation des termes, adaptés à chaque situation ou à chaque irisation du réel mouvant, instable, en perpétuelle rupture à l’équilibre, qui est la donne de ce métier, l’émerveille, comme le témoignage d’une langue apte à saisir les multiples nuances du champ du possible. Ce à quoi le poète, ce tâcheron des mots, s’efforce aussi de son côté.

Voulez-vous un exemple de cette richesse ?
Voici un extrait du Dictionnaire de la marine à voile, du Capitaine de Bonnefoux. Ce dictionnaire date de 1856, et il a été réédité en 1987. C’est une brève citation d’un long article sur le vent :

Enfin, lorsqu’on veut parler de la nature du Vent, il y a des termes généraux qui expri-ment, à la fois, son espèce, sa force et son caractère ; tels sont les mots Calme ou Calme plat ou Vents au conseil ou à pic, Fraîcheur, petit Vent, Vent mou, Bouffée, Brise folle, Vent maniable, bon Vent, Vent sous-vergue, Mauvais Vent, Vent contraire, Vent debout, Vent rond, Vent étale, Vent fait, Vent frais, Grand Vent, Brise carabinée, Gros frais, Survente, Risée, Rafale, Saute de Vent, Grain, Orage, Temps ou Vent forcé, Coup de temps ou Coup de Vent, Coup de Vent de l’équinoxe, Tourbillon, Tornados, Pamperos, Tour-mente, Tempête, Ouragan, Norte, Cyclone, Travade, Typhon et autres, qui sont définis, spécifiés, expliqués dans ce Dictionnaire : quant à la cause principale ou générale du Vent, voyez aux mots SOLEIL et LUNE.

II. Une langue ouverte

Rien n’est plus contraire au mouvement généreux d’expansion, de dilatation de la création, à sa joie, qu’un repliement frileux sur soi, à l’abri de canons et de règles verrouillées. Et tout cela par crainte de perdre je ne sais quelle identité.

La langue que je parle ne craint pas les autres ; elle a besoin d’eux ; elle étouffe dans le confinement des bibliothèques ou des salles de cours. Les plafonds lambrissés des académies lui font un ciel pauvre.
Voyez comment Rabelais intègre dans son texte les langues régionales et étrangères : la description de la tempête, aux chapitres XX et suivants du Quart Livre, emprunte indifféremment ses expressions maritimes au Languedocien, au Provençal, à l’Anglais, à l’Italien, au Latin..."Et que le Gascon y aille", disait Montaigne, si le Français n’y suffit pas.

Eh bien, cet accueil de l’étranger, cet enrichissement par l’étranger, cette ouverture, donc, à l’autre, la langue de la marine les a toujours pratiqués en tant que langue du voyage, du commerce, de l’aventure. En tant que langue de vie.

Ainsi, quand je dis :
Agrès, cingler - "Lors siglent joius e léement", dit Le Roman de Tristan, chez Thomas (ils font voile joyeux et pleins de liesse ) - étambot, bitte d’amarrage, étrave, guindeau, hauban, hune, risée, tillac, vague, quille, lof [1] et son dérivé louvoyer, je parle Normand et, à travers cette langue, Scandinave et vieux Néerlandais...

Quand je dis :
Brigantin, frégate, baille, boussole, carène, drisse, misaine [2], coursive, corsaire, je parle Italien....

Quand je dis :
accastillage, mousse, cabotage, embarcation, pinasse, baie, je parle Espagnol...

Quand je dis :
Gabier, cale, cabestan, cabillot, arcasse, barque, brume, je parle Provençal...
L’Arabe me donne amiral, alidade, boutre...

L’Anglais, tant de choses, parmi lesquelles wharf, winch, et, last but not least, bateau soi-même... du vieil anglais bat, qui a donné aussi boat.

III. Une langue sensible

La langue du marin a ceci de remarquable encore qu’elle exprime constamment le rapport très particulier qu’il entretient avec son bateau : celui-ci est tout autre chose qu’un simple outil de travail. Il est perçu comme un être vivant ; mieux encore, comme une personne. Cet objet, incontestablement, n’en est pas un : il a une âme. Il est capable de souffrir, de réagir ; et il est assez rare, je crois, de voir un objet technique très élaboré, et toujours à la pointe du progrès, conserver cependant cette autonomie d’existence : c’est qu’ici la technique n’asservit pas l’homme. Elle l’humanise.

Aucun bateau n’est identique à un autre. Chacun a, à la mer, un comportement particulier ; chacun a une histoire, un passé, un destin, un caractère. Et la langue de la mer exprime bien cette sorte d’animisme naïf, un peu sauvage, et de nature poétique, s’il est vrai que tout objet, pour le poète, n’a de présence qu’énigmatique. Tout objet est un autre, au regard du poète. Tout objet l’interroge.
Ainsi, du navire, on parlera en le montrant acteur de son propre destin : on dira qu’il monte bien à la lame, qu’il répond à la barre, qu’il devient nerveux , qu’il est ardent, qu’il est mou, qu’il fatigue, qu’il n’obéit plus...

Conrad, que je convoquerai à ma rescousse plusieurs fois aujourd’hui, et qui fut d’abord un marin, a magnifiquement montré cet aspect. Et il le fait d’autant mieux, si j’ose dire, qu’il le montre en anglais, parce qu’en anglais, comme chacun sait, le navire est féminin, le navire est femme.
Et même : on se pose parfois la question de savoir pourquoi Conrad, polonais de naissance, puis marin français pendant quelques années avant de naviguer sous pavillon anglais et d’adopter la nationalité anglaise, a choisi d’écrire dans cette langue.
Je propose cette réponse que le choix de l’anglais pour écrire ses récits maritimes vient justement de cette raison qu’en anglais le navire est femme.
Voici un passage du Nègre du Narcisse en guise d’argument, sinon de preuve. Il s’agit d’abord des sentiments du capitaine Allistoun. Mais vous verrez comment tout l’équipage participe à la même qualité d’émotion que son commandant lorsqu’il s’agit d’observer les mouvements du navire dans une mer forte. Même tendresse : celle qu’on a pour la femme qu’on aime :

Le capitaine Allistoun (...) gardait les yeux rivés sur le navire, comme un amant observe le généreux labeur d’une frêle femme à la vie de laquelle est suspendue, comme par un fil ténu, la plénitude de la joie et de la signification de ce monde.
Nous observions tous le navire. Il était magnifique et avait une faiblesse. [ She was beautiful and had a weakness. ] Nous ne l’en aimions pas moins pour autant. [We loved her no less for that.] Nous célébrions ses qualités à haute voix, [ We admired her qualities aloud ] nous nous en glorifiions entre nous, comme si elles avaient été nôtres, et le sentiment de son unique défaut nous le conservions enfoui dans le silence de notre profonde affection. (...)
Nous savions que c’était le plus magnifique navire jamais mis à la mer. Nous tentions d’oublier que, comme maints bateaux tenant bien la mer, il était à l’occasion un peu volage. [ She was at times rather crank ] Il avait ses exigences. Son chargement et sa manœuvre exigeaient du soin [ She wanted care ]et personne ne savait exactement combien de soin suffirait. Telles sont les limites des simples hommes ! Le navire savait et parfois redressait la présomptueuse ignorance humaine par la saine discipline de la peur.
Chaque fois qu’il s’élevait avec aisance jusqu’au faîte d’une lame glauque, les coudes labouraient les côtes, les visages s’éclairaient, les lèvres murmuraient "Il s’en est bien sorti, hein", [ faces brightened, lips murmured : « Didn’t she do it cleverly » ]et les têtes toutes ensemble d’un même geste suivaient d’un rire sardonique l’échec de la vague qui s’en allait mugir du côté sous le vent, blanche de l’écume d’une monstrueuse fureur. Mais lorsque, par manque de rapidité, il était lourdement martelé et se couchait frémissant sous le choc, nous empoignions les cordages et, les yeux levés vers les étroites bandes de toile tendues et trempées qui flottaient désespérément dans la mâture, nous pensions en nous-mêmes « Pas étonnant. Le pauvre !

Du reste, l’équipage lui-même parle familièrement du Narcisse en l’appelant "The old girl" : Come along, let us give the old girl a chance. Le français : « Donnons une chance à notre vieux rafiot » rend bien mal le « the old girl ». Dire « notre vieille baille » aurait du moins l’avantage de restituer une part du féminin anglais...

Cette langue du marin lui est si fort consubstantielle qu’il ne l’abandonne jamais, même pas à terre. Elle est devenue par excellence la langue pour se dire, pour se comprendre soi-même, métaphoriquement. Et cet écart métaphorique est celui de la poésie.
Ainsi, à terre, donc, mourir, c’est larguer ses dernières amarres, ou filer son dernier maillon, ou filer en grand l’écoute du grand foc, ou déhaler sa dernière bouline (une manœuvre pour orienter les voiles), ou jeter son loch.

Lire la seconde partie

Jean-Marie Barnaud - février 2000

[1Lof : Le côté du bateau qui se trouve frappé par le vent.

[2Misaine : Voile basse du mât de misaine : le premier mât vertical à l’avant du navire.