Allegra et le « terrible »

« Je cale mon pas sur ces masses ondulantes, un pas puis un autre, pour invoquer la plus atroce des souffrances, pour l’affronter les yeux dans les yeux. »
Cette phrase si forte, que prononce Abel, le narrateur et le héros de ce récit [1] très puissant de Philippe Rahmy, caractérise aussi, et la forme, et l’enjeu, du travail de l’écrivain.
La forme, c’est la façon dont l’écriture épouse le rythme de la longue déambulation qui conduit Abel à travers les rues, les places et les faubourgs de Londres, ville qui le fascine, véritable personnage qui lui apparaît parfois comme « au matin du monde ; aussi nue et désarmée que nous l’avons été, Lizzie et moi, en serrant Allegra dans nos bras. »
Mais aussi ville tentaculaire et terrible, qui, à côté des travaux somptueux qui préparent les Jeux Olympiques de 2012, abrite la plus grande misère, celle de ces migrants parmi lesquels vit Abel depuis qu’il a perdu son travail de trader et qu’il est séparé de sa femme et de sa fille pour des raisons obscures, et après des scènes d’une grande violence.
Ainsi Abel est-il en exil, émigré comme tous ceux qu’il côtoie, prêt à toutes les aventures, et jusqu’à risquer, sous l’influence de son mauvais génie Firouz, celle du terrorisme, tandis qu’il demeure toujours affolé par le désir de retrouver l’amour de son foyer, alors que sa femme ne cesse de l’éconduire.

Au service de ce destin d’errance, il y a donc une responsabilité, un engagement éthiques de fidélité, que respecte l’écriture agile, rapide, simple, mais parfois aussi fiévreuse et mystique, qui donne son âme à ce récit.

Tant de violences traversent le décor !
Et le terrible, comment le signifier ?
Par un détour par les images d’autres victimes, symboliques. Elles reviennent à intervalles réguliers comme autant de motifs qui se font écho, et ce sont des images d’animaux sacrifiés selon des rites brutaux et sauvages auxquels Abel enfant a assisté, spectateur ou acteur, puisque son père boucher l’emmenait avec lui aux abattoirs. Ce sont encore des scènes de chasse, la mise à mort d’un vieux cerf, dont l’enfant se sent inexplicablement comptable.
Tous animaux qui nous regardent, comme Jean-Christophe Bailly le dit, dans Le Versant animal, de l’âne du Repos pendant la fuite en Égypte du Caravage, et de son œil lointain fixé sur nous, ou plutôt de ce regard qui nous traverse en direction de l’ouvert, dans sa fixité pensive, sa « pensivité », comme le dit Bailly [2].

De tous ces animaux, plus encore que l’image d’un lion du zoo de Londres à la première page du livre, c’est celle du Cheval de Turin de Béla Tarr qui lui succède un peu plus loin, et dont le motif revient de nombreuses fois par la suite, qui s’impose comme le signe de la violence et de la folie d’un monde qui court à sa ruine, et dans lequel il faut bien cependant qu’Abel accomplisse son destin.

Ce qui fait aussi la puissance de ce livre de Philipe Rahmy, c’est que sa lecture ne s’achève pas après la dernière page : au contraire, le dénouement suscite une méditation, qui vaut comme une relecture en résonance, lecture seconde, qui revisite en pensée l’ensemble du parcours et lui donne sens. Et c’est ainsi que « la fin sonne comme un commencement », selon la formule de Mandelstam dans L’Entretien sur Dante.


Ce qui est le don de toute création authentique.

Jean-Marie Barnaud - 14 mai 2016

[1Allegra, roman paru à La Table Ronde en 2016 vient d’obtenir le Prix Rambert, qui sera remis à l’auteur à Lausanne, le jeudi 2 juin à 18h 30.

[2Voir les belles pages de ce livre, en particulier p. 45-46 et 87-89, paru en 2007 chez Bayard, collection Le Rayon des curiosités.