La science-fiction poétique de Mariette Navarro

Les Chemins contraires de Mariette Navarro a paru chez Cheyne Éditeur, collection Grands Fonds.
Mariette Navarro sur remue.





Ils disent « Ils ». Ils sont un groupe, une bande, une meute, un peuple. On ne sait pas exactement. Ils sont errants, incertains, destructibles, « séparés de leur vie par une infime pellicule ».
À ce Ils italique, répond un « Tu ». Le « Tu » se tient droit dans ses caractères romains. Il est balisé, et sous contrôle. C’est mieux car « on sait comme tes idées, aussi, sont des poisons les plus féroces. Ici en te protégeant, on préserve ton entourage de la noirceur de tes ressassements ».

La première partie des Chemins contraires se nomme « La moitié triste du pays ». « Ils » et « Tu » parlent alternativement, décrivant un monde de plus en plus sombre. Un monde qui se referme sur une humanité qui devient troupeau. Ni « Ils » ni « Tu » n’adhèrent complètement à ce qu’ils sont. Ils sont dissociés de leur « Je », désormais absent ou englouti.
Mariette Navarro tient à distance à la fois le réalisme et l’incarnation. Un malaise s’instaure entre les pages et nous. Si nous ne sommes ni eux ni lui, nous n’avons pas pour autant la place d’être nous-mêmes dans cette avancée où tout a été prévu, où nous sommes guidés dans un espace cordial et meurtrier. Nous sommes des prisonniers consentants.

L’auteure dont c’est le deuxième texte aux éditions Cheyne [1] n’est pas loin du récit de science-fiction. Sauf que l’intrigue et les rebondissements ne l’intéressent pas. Si le genre science-fiction poétique n’existe pas, elle l’aura inventé.
Ce n’est pas la première fois qu’elle fait d’un pronom un lieu qui ancre sa parole en un geste narratif à la fois élégant et menaçant. Écrivant aussi du théâtre, elle usait dans Nous, les vagues d’un « nous » qui tentait de soulever le monde et d’en renverser l’ordre établi.
Les Chemins contraires décrit un univers policé et sournois, une éducation qui, précisément, ne fera pas de vagues, des règles du vivre-ensemble où l’individu a disparu. Avec son audace, son insolence, son imagination, ses rêves, ses désirs. Faut-il dire individu ou être humain ? Mais qui dénierait, cependant, à ces hommes et ces femmes pris dans l’étau de règles de plus en plus oppressantes leur qualité d’humains ? Où se situe la faille ou le cap qui fera passer de l’obéissance à la désobéissance ?
Mariette Navarro ne répond pas à cette question, elle invente une seconde partie intitulée « Contre-chant ». Voici que le « Ils » devient un « IL » singulier, et majuscule. Il y a du concept dans la démarche, mais l’écriture le transcende. L’histoire — qu’on peut aussi rendre majuscule — se réanime dans ce joyeux troublion : « non, mais, IL a un passé quand même ». La même voix narratrice, voix de l’auteure, continue d’opérer à cette troisième personne et à distance. Mais IL pense, parle et dit « je », « mon », « ma ». Bref l’ordonnancement grammatical précédent fait des bonds de côté, avec malice et fantaisie, ouvrant ce chemin contraire et sans doute salvateur. IL a trouvé « les interstices » qui permettent d’échapper et de vagabonder. IL pleure et rit. IL se souvient et rêve. Et IL s’adresse. Un deuxième homme s’est glissé dans l’interstice, encore ignorant des possibilités que la vie offre. Le récit de glaciation se renverse et devient fable initiatique. Les dernières pages du livre filent la métaphore et la rendent éclatante. Au cœur d’une forêt tropicale, les deux voyageurs se rapprochent d’un volcan. « Sinon pourquoi toujours ce chaud au milieu du ventre, ces envies de bondir, ces envies de crier ? »

Les intitulés des deux parties et le titre générique Les Chemins contraires inscrivent le livre dans l’espace de la poésie, ce que confirme le choix éditorial. Mais ce livre est également un récit ou un roman. L’auteure n’est pas vraiment classifiable dans un genre. J’aime cela, m’interrogeant sur la capacité des éditeurs à accompagner les écrivains qui se libèrent des catégories.

Il y a quelque chose que les éditions Cheyne font admirablement : la facture du livre est un écrin, de la couverture à la typographie en passant par la qualité du papier. Il n’y a pas une coquille, ce qui est devenu exceptionnel. L’édition de poésie, peut-être parce qu’elle est moins soumise à la rentabilité ou s’en préoccupe moins, a encore ce souci de la beauté. Qu’elle publie des textes qu’on dirait hybrides s’il fallait les classifier – à mon sens simplement de la littérature – n’est pas la moindre de ses clairvoyances.

Claudine Galea.

14 mai 2016

[1En 2011, a paru Alors Carcasse.