Gunnar Wærness | Un trou (bougeait comme des gens)

Traduction du norvégien : Anne-Marie Soulier



Je sortis. Vint
un souffle, qui devint
vent,
emportait des feuilles, bougeait
comme des gens. Je
restai là à entendre
des trous dans les bruits
que l’oreille s’invente : un courant âpre,
une masse brute,
tombait comme des mots,
faisait naître bouche et visage : nous
qui sommes
ce que nous disons,
nous
qui vivons
de choses entendues.
Nous entendons « fait »,
et c’est fait.
Nous existons là : dans le dit, dans le fait.
Exister
va vite. « Fait » rougeoie
d’avoir été fait.
« Vécu » grisonne
d’avoir été vécu.
Tu crois que nous avons un visage
quand tu comprends ce que nous voulons.
Tu crois que nous avons une voix
quand tu comprends ce que nous disons. Entre nos dents nous tenons
ton écoute
comme une voile
entre nous. La vie pend
hors de ta bouche – tiens-la donc
close. Ne nous dis plus rien. Ecoute-nous
retenir notre haleine
dans nos poumons qui soufflent,
soufflent sur la flamme que tu tiens et
allumes et rallumes
devant l’image de la bouche close :
un cercle de dents déchaussées.
Prends-le sur toi ce cercle,
ou suspends-le au cou d’un enfant,
car les enfants peuvent porter
le vide. Pour eux c’est facile.
Pour eux le poids autour du cou fait
partie du cou
qui se tend vers les réponses
tandis que le cœur bat
vers les mots. Bat
sans rien atteindre. Bat
vers des fins. Bat
vers oui et non. Bat
vers la vie. Bat
vers un nom à porter. Pour que cela soit
fait. Pour le faire
advenir dans le souffle du facilement dit,
facilement vécu, une éternité
qui réclame
sans arrêt nous
réclame




Né à Trondheim en 1971, Gunnar Wærness vit désormais en Suède, dans la province de Scanie. Il a publié à ce jour 5 recueils de poèmes et participé à une œuvre théâtrale collective. Son premier recueil, Kongesplint, a obtenu en 1999 le Prix Tarjei Vesaas, qui couronne un premier recueil, et a été suivi de Takk en 2002. En 2004, il a été désigné comme l’un des dix meilleurs auteurs de moins de 35 ans par le Festival de littérature norvégienne (Norsk Litteraturfestivalen) et le journal Morgenbladet.
Son écriture exprime une intériorité singulière, mélange de religiosité chrétienne et d’un paganisme « panique » qui lui permet de s’identifier à tous les éléments d’une nature nourricière encore primitive. En 2006 a paru le recueil Hverandres, dont un titre, "Kjære bønn", a été élu meilleur poème de l’année par l’émission radiophonique Ordfront de NRK P2. Bli verden, a paru en 2007, Tungen og tåren en 2013. Takk et Hverandres ont été publiés en suédois en 2008. Avec d’autres auteurs nordiques, il a été invité au Marché de la poésie de Paris en juin 2011.

Anne-Marie Soulier est poète et traductrice du norvégien. Elle a notamment traduit Øyvind Rimbereid, Hanne Bramness, Torild Wardenær (Trois Poètes norvégiens, éditions du Murmure, Dijon, 2011), Hanne Bramness et Olav H. Hauge (dont elle traduit actuellement un large choix de poèmes pour la collection « A Parte » de PO&PSY).
Elle est régulièrement invitée à des séminaires organisés par la Norvège, et a bénéficié d’une résidence de traducteur à Oslo (septembre 2014).
Elle a par ailleurs publié plusieurs recueils de poèmes (Éloge de l’abandon, Patience des puits, Dire Tu) et des livres d’artistes.

24 mai 2016