Laurence Werner David | Soleil entier 2/3

(Le premier épisode est ici)

J’ai fui ces murs et ces nouveaux habitants. Le portail de Belvédère Field s’est refermé avec un claquement mat. J’ai remonté la route jusqu’à la mer : le soleil y brille si intensément que toutes les plages près du port se sont vidées, un chien y traîne, groggy. Regarder quelques minutes l’étendue d’eau, tranquille et aveuglante, dissout ma fatigue.
Je reviens sur mes pas, avec le désir de m’isoler et de m’allonger dans ma chambre d’hôte. A la dernière courbe du Val des Terres au moment où la route a pour embranchement le rond point de Fort road, je croise le couple de clients d’Abbey Court. Nous ne nous saluons pas : après tout, aucun de nous n’est censé se connaître. Je dors jusqu’au moment où des voix me réveillent, l’impression désagréable de devoir m’extraire d’une grotte tiède. Dans le jardin, à la même table que ce matin, l’homme et la femme discutent ; son expression à elle, enthousiaste et juvénile, me marque : peut-être a-t-elle un peu bu, ou est-elle fiévreuse ? Quand ils remontent le jardin pour dîner, elle vacille légèrement, il lui attrape le bras. Je suis face à eux sur la terrasse. Elle dit : « C’est bien vous qu’on a rencontrée tout à l’heure ? » Ce sont des habitués de l’île ; depuis quelques années ils préfèrent séjourner dans une maison d’hôte, « plus confortable, plus simple que d’avoir un chez-soi », dit-elle. Sa conversation se concentre sur le club nautique qu’ils fréquentent et sur deux ou trois criques situées près du vieux phare des Sommeilleuses. Lui, le buste droit, écoute, l’oeil attentif derrière ses lunettes fumées. - Et vous ? me demande-t-il, un accent musical et doux dans la voix. « Moi ? Je suis revenue voir la maison d’une famille qui m’a accueillie quand j’étais enfant. Ils vivaient à l’époque dans le bois du Val des terres ». La femme fait « Ah ?..., puis elle se tourne vers son compagnon, ajoutant platement : « C’est un très bel endroit, n’est-ce pas ? »
Je suis partie dîner à St Peter Port.
A mon retour, dans le couloir d’Abbey Court House, je suis surprise de voir que chacun d’eux a sa propre chambre. Ils me disent Bonne nuit quand je les salue.

Dans un premier temps, après la chute de sa fille, William Giehse était resté seul avec moi dans leur grande maison. Il me préparait un goûter et me laissait l’après-midi dans le salon ayant pris soin de garnir le coin qui m’était réservé de magazines et de livres pour enfants pendant qu’il s’enfermait dans son bureau. Lors de nos dîners en tête-à-tête, s’il s’exprimait peu, il m’entourait d’une prévenance et d’une serviabilité certaines, jamais obséquieuses.
La sonnerie du téléphone résonnait souvent, je savais qu’il s’agissait d’appels venus de l’hôpital mais sa femme et lui ne conversaient jamais très longtemps.
Un soir je lui demandai : Quand reviendra-t-elle ? Il crut que j’évoquais Lola. J’insistai, au bord des larmes, presque honteuse : « Quand est-ce que Maman va revenir ? » Je ne recevais jamais de cartes ni de coup de fil de Martha ; la justesse de ses traits était en train de s’effacer, d’autres s’amalgamaient à des expressions qui n’avaient pas appartenu à son visage. Parfois je songeais qu’on l’avait enlevée ou que quelqu’un l’empêchait de me joindre. Ma mère travaillait beaucoup et ne m’oubliait jamais, il fallait juste que le temps des vacances arrive à son terme pour que Mr Ghiese puisse mieux évaluer la situation. A partir de cette réponse, j’ai commencé à élaborer des scénarios de la manière dont j’allais pouvoir m’échapper de la maison et de l’île. Je sentais confusément que William Ghiese tenait plus que tout, et quoiqu’il arrive, à ce que la durée de mon séjour ne soit affectée par aucun évènement extérieur. Tous ses gestes, ses mots, sa façon d’être en lien avec moi attestaient de sa volonté à accomplir sa mission d’hôte jusqu’au bout. Je ne l’ai vu qu’une seule fois troublé oppressé même, beaucoup plus tard, à la fin de l’été, quand il apprit l’assassinat par l’IRA de l’oncle de l’époux de la Reine Elizabeth, l’amiral Lord Mountbatten, son bateau ayant explosé alors qu’il pêchait en Irlande avec sa famille.
Lola et sa mère revinrent s’installer à Belvédère Field au début du mois d’août.
Gabrielle Giehse ne m’ignora pas aussitôt mais dès son retour sa distance à mon égard fut manifeste. Elle préparait nos repas, lavait mes vêtements comme avant ; elle ne s’allongeait plus dans le transat du jardin, ne riait plus avec moi ni ne venait consulter mes avis au sujet des magazines qui lui avaient appartenus et que je continuais à lire dans le salon. Elle dînait rapidement, parfois même en catimini dans la cuisine. Jamais elle ne laissa directement percevoir son agacement ou son rejet, je ne me souviens pas d’une phrase qu’elle ait pu prononcer signifiant à son mari qu’elle ne pouvait plus supporter ma présence chez elle.
Elle enferma Lola dans une chambre du rez-de-chaussée. La plupart du temps elle s’emmura avec elle.
Un matin un homme, cravate rouge et chemise étincelante, se présenta chez les Giehse. Dehors il me montra sa voiture qui brillait, l’intérieur des sièges rembourrés et de tissus épais m’étouffa. « C’est une marque allemande », fut la première parole qu’il échangea avec moi. Il me conduisit tout autour de l’île jusqu’à une immense réserve naturelle où nous pique-niquâmes en silence au milieu de petites fleurs bleues. Quand je rentrai le soir à la maison, seul William Giehse m’accueillit avec de nouveaux livres et m’emmena dans ma chambre à l’étage. Il me fit comprendre que le chauffeur de la belle voiture blanche viendrait me prendre le lendemain à la même heure. « Je ne veux pas », dis-je. « Il te fera découvrir l’île mieux que personne. », me promit-il.
Le chauffeur revint, toujours vêtu de sa cravate et d’une chemise blanche. Nous passions nos journées à rouler, de parc en parc, de forêts en falaises, nous arrêtant quelquefois au pied d’un fort, de tourelles en ruine, ou d’un musée construit sur un rocher : il me désignait de vieux canons sous les broussailles qui avaient servi à l’occupant allemand, l’île en était rempli, insistait-il lui qui s’exprimait si peu. Les jours de pluie nous restions des heures à regarder par la vitre les bateaux, voguant vers Saint-Hélier ou rentrant du continent ; il était alors rare que nous emmagasinions les kilomètres et l’homme dont j’ai oublié jusqu’au nom et que William Giehse désigna toujours par Mon chauffeur, stationnait à proximité de Belvédère Field, à l’intersection du bout du Val des terres et d’un escalier en pierre qui menait à la mer. A cet endroit une petite lanterne illuminait au sommet de la crique une guérite abandonnée, les gouttes de pluie s’y concentraient au point de former une brume phosphorescente vert émeraude. J’avalais rapidement un sandwich sur la banquette arrière de la voiture, une musique douce sourdait de la radio et je finissais presque toujours par m’endormir.

C’est là que je me rends ce soir après avoir quitté Abbey Court House. Voir la mer, voir les paquebots, revoir la lanterne des jours de pluie. Dans la crique, entre le repos, le rêve et l’oubli, une violence immobile me guette. C’est la première fois que je viens ici de nuit, que je caresse le sable, que les plantes charnues sont dénuées de fleurs, que j’observe avec force là-haut la guérite sans qu’apparaisse la lueur espérée. Seul un rayon de lune irrigue la mer créant, dans sa transparence, un tunnel sous-marin : en ses confins un bateau affleure, d’une lenteur infinie, aux hublots éclairés qui, aussi minuscules qu’ils puissent paraître, m’apaisent un instant malgré le silence et la masse des bois enserrant la falaise. J’oublie un peu les ombres qui greffées dans les entailles des troncs pourraient dégager leur face aux paupières molles et, les soulevant, laisser surgir leurs taches aveuglantes, les mêmes qui bordent le disque du soleil.
La peur d’être oubliée dans l’île.
La peur d’y être détruite.
Mon chauffeur m’emmenait chaque jour plus loin, près des falaises. Chaque jour davantage de jeux et de magazines trônaient sur le siège arrière de la voiture ; sa gentillesse s’exerçait à ne pas manifester son ennui ; il se cachait pour bailler, il baissait le son de sa radio pour écouter ses propres musiques, il m’offrait une couverture quand il estimait que l’humidité me ferait attraper un rhume. Il lui arrivait, pour se dégourdir les mains, de conduire n’importe où vers les terres. Au bout du compte il se garait devant l’entrée d’une école maternelle pour petites filles et à chaque fois je craignis qu’il me déclare que ce serait l’école qui m’attendait à la rentrée prochaine. Avec les jours de pluie, nous nous éloignions peu de la maison du Val des terres et je guettais alors les gens et la Volkswagen des Giehse, espérant que Lola s’y trouverait, qu’elle me reconnaîtrait et voudrait jouer avec moi. Mais quand je rentrais Lola et sa mère avaient déjà dîné. Je mangeais seule ou en compagnie de William Ghiese.
Qu’avait raconté Lola à sa mère pour qu’il n’y ait plus jamais de contact entre nous ? Avait-elle pu insinuer, par exemple, que je l’avais poussée du haut du hangar ou que je l’avais incitée à s’y jeter ?
Une fois, un jour de beau soleil, alors que la voiture de mon chauffeur s’était arrêtée au bord des falaises du sud de l’île, je vis la mère et la fille assises sur une plage, elles saluaient de la main des gens dans un voilier, je criais : « Lola ! ». Elles se retournèrent ensemble. Gabrielle Giehse couvrit le corps de sa fille d’une chemise et la serra contre elle. Lola baissa la tête. Ce n’était plus l’intrépide gamine qui bondissait et courait toute la journée en me contant des histoires de forêts englouties par un raz de marée. Elle s’était recroquevillée sous les bras de sa mère. Est-ce ce jour-là que j’ai osé demander au chauffeur s’il y avait eu d’autres enfants accueillis par les Giehse avant moi ? Il avait paru hésiter. « Oui parfois, avait-il répondu. Toujours l’enfant d’une des clientes de Monsieur. » Mais lorsque je voulus savoir si Lola aimait ces enfants, il avait seulement dit : « Oui, bien sûr », puis était demeuré silencieux.

(Le troisième épisode est ici)

20 mai 2016