Le bonheur de parler langues avec Hélène Cixous et Cécile Wajsbrot

Une autobiographie allemande d’Hélène Cixous et Cécile Wajsbrot a paru aux éditions Bourgois.
Hélène Cixous, Cécile Wajsbrot sur remue.

Rencontre avec Hélène Cixous et Cécile Wajsbrot le jeudi 26 mai à 19 heures.





Livre d’histoire, livre d’histoires. Livre de pays et de langues, atlas poreux et sensible, manuel de passage, d’hospitalité, d’échanges et de conversation, boussole éthique, Une autobiographie allemande, le livre d’Hélène Cixous et Cécile Wajsbrot est tout cela à la fois.
Cécile Wajsbrot, écrivaine, traductrice de l’allemand et de l’anglais, vit entre Paris et Berlin. Hélène Cixous, écrivaine, universitaire, vit en France et fait de longs séjours aux États-Unis où elle enseigne également, États-Unis que j’ai envie de nommer Amérique, afin qu’un troisième A vienne saisir les mains de ses deux « Al » comme elle les appelle, Algérie et Allemagne. Elle est « plurilingue », comme elle aime à le dire dans cet entretien.
L’œuvre immense d’Hélène Cixous n’a de cesse de mettre en relation et en perspective, de faire apparaître ce que la langue dérobe ou autorise, interdit ou révèle, nos peurs, nos aveuglements, nos clichés, nos meurtres, nos passions.
La langue comme construction d’un être-avec, d’un goût de l’autre qu’il nous faut sans cesse réapprendre, le monde dans lequel nous vivons ne cessant de nous pousser à dissocier, à perdre l’usage de cette civilité d’échanges que la littérature et les arts s’entêtent heureusement à faire prospérer.
Le dialogue auquel Cécile Wajsbrot a invité Hélène Cixous est un nouvel exemple d’association. Association de réflexion, de désir, de compréhension, d’allers-retours entre histoire historique, histoires intimes, accompagnements littéraires, paysages de la vie qui circonscrivent les expériences sans les enfermer.
Il s’agit de passer les murs. Passer les murs de l’ignorance, de l’arraisonnement idéologique, « se glisser de l’autre côté ». Il y a quelque chose de clandestin et de transfuge dans ce glissement. C’est propre à l’art comme à la survie.
Franchir l’illicite, connaître la transgression et la jouissance qui en résulte, et qui n’est rien d’autre que la liberté retrouvée. Passer les murs et être à l’écoute, des langues, des signes, des visions, des rêves, des êtres, des oeuvres.

Il y a dans cette « autobiographie allemande », une grande attention portée par Hélène Cixous et Cécile Wajsbrot aux détails du « travail qu’est la vie ».
Au fond, le travail de mémoire, c’est cela, pas un simple archivage, pas une injonction à se souvenir. Le travail de mémoire se fait depuis l’ancien jusqu’au présent, dans la vigilance portée à tous les détails signifiants et, la plupart du temps, invisibles à ceux qui vont vite, trop vite. Car, à passer trop vite, on ne peut pas être touché.
« C’est qu’il faut voir de très près, afin de ne pas globaliser, de ne pas idéaliser », écrit Hélène Cixous. L’association de ces deux termes témoigne de la démarche de l’une et de l’autre. Une forme de relativité dans l’appréciation des choses, favorisée par la pensée du mouvement. Il s’agit de revenir toujours sur les choses, et sur le motif, car ils ne sont pas figés, ils bougent constamment. La pensée comme être vivant, la littérature comme étude dans le (corps et le cœur du) vivant.
Cette aventure menée hors des douanes passées et présentes, extérieures et intérieures, n’est pas une errance, mais une forme de conduite — de morale si vous le voulez, à condition que, des règles, vous ne perdiez jamais de vue l’échappée.

Une autobiographie allemande est la conversation à l’amble de deux écrivaines et intellectuelles qui accordent aux mots une importance fondamentale et ludique. On sait les jeux qu’Hélène Cixous entretient avec ses langues, avec les sens et les sonorités, avec l’inconscient et la grammaire. On sait le merveilleux qui nous saisit à la lire. Elle raconte ici qu’en allemand « les mots se prennent les uns dans les autres », et cet allemand-enfant pratiqué à Oran et Alger apparaît comme le commencement de ce qui est devenu une histoire de vie et de littérature mêlées.
Cécile Wajsbrot travaille autrement. L’enfantin est moins perceptible dans son œuvre que la mémoire, et cependant c’est elle qui soulève l’origine de l’enlacement, du partir-revenir : « J’ai beau lire la littérature allemande dans le texte, écouter la radio allemande, je me heurterai toujours à une limite, à l’inatteignable de la langue, les comptines qu’on entend enfant, les chansons à succès du passé, le fond sur lequel peuvent s’accroître nos connaissances. Je peux approcher une musique de la langue, en saisir les concepts, mais les mots s’accumulent dans un puits sans fond et parfois j’entends l’écho du vide. »

Cette alliance de l’enfantin et de la langue, lieu à la fois structuré et ouvert à tous les vents, à toutes les envies, à tous les appétits, court de l’une à l’autre avec un plaisir non dissimulé. Il y a beaucoup d’allégresse à lire cette autobiographie allemande, qui se déplace sans cesse du Nord à la Méditerranée dans ce mélange des temps, des joies, des malheurs, des histoires. On voyage de l’allemand-en-Algérie d’Hélène au yiddish interdit de Cécile, des questions d’exode, d’exil, d’exclusion (tous ces ex- qui ne sont jamais obsolètes) qui les traversent l’une et l’autre — et il faudrait encore se référer aux livres de chacune, aux traversées qu’ils effectuent autour de ces questions, autour de certaines valeurs qui font traces, comme les retours et jeux de langue chez HC, la distribution des voix chez CW —, jusqu’à ce temps mêlé et sans entraves, Tiers-Temps où le récit (la littérature) peut articuler quelque chose dans la « fidélité à l’expérience », créer des « mondes-refuges », signer « de nationalité humaine ». On voyage en langues et en vies.

Claudine Galea.

24 mai 2016