Entretien avec Anne Kawala | Emmanuèle Jawad (3/3)

Lire le premier volet de l’entretien : ici et le deuxième : ici.

Emmanuèle Jawad : Plusieurs langues cohabitent au sein du texte et cela dès le titre et les premières pages du livre mêlant par endroits français, anglais, allemand auxquelles s’ajoutent d’autres langues encore notamment sur les documents iconographiques, langue des signes également dans la dernière partie du récit où il est question de l’invention d’un langage (« Ils ont inventé un langage, détournant les contraintes qui leur sont imposées. » p.90). La pluralité des langues au sein du texte ne rejoint-elle pas un des axes prégnants du récit qui serait la question du langage même ?

Anne Kawala : Oui, la question du, des langages est centrale : Le déficit indispensable est une tentative de les faire dialoguer (soit de dépasser le clivage qui opposerait un langage corporel à un langage articulé, un langage articulé à un langage écrit, un langage narratif à un langage scientifique, etc.), sans nécessairement passer par la traduction de l’un en l’autre [1] … ça me fait penser à Axelle Galtier, directrice de Où, à Marseille, qui me raconte comment, en Chine, elle a parlé des heures durant dans un cimetière avec le gardien de celui-ci, lui parlant chinois, elle français, les deux avec en plus des gestes (j’imagine qu’il ne s’agissait pas majoritairement de gestes qui ont des sens culturellement pré-établis… car sinon la question de la traduction, comme dans la langue des signes, se serait posée). Soit, comment un geste, factuel, peut-il dire plus que son seul objet ?, comment le déplacement de telle ou telle chose peut induire la description d’un sentiment [2] ? Et c’est exactement ce que je tente quand je décris cette invention d’un nouveau langage – qui part d’un fait réel : des enfants sourd,e,s et muet,te,s, dans un orphelinat de Managua (Nicaragua) ont inventé un langage empruntant partiellement à celui, espagnol, des signes qu’ils et elles utilisaient ensemble, par devers les responsables de l’orphelinat qui ne parlaient pas cette langue.
Si le geste peut suppléer au langage articulé, oralité et geste sont éminemment intriqués : Walter Ong le souligne dans Oralité et écriture (La technologie de la parole) (trad. Hélène Hiessler, ed. Les Belles Lettres), au chapitre intitulé Psychodynamisme de l’oralité. Le tissage, le triage de graines, l’écossage, le filage sont autant d’activités [3] qui, par le mouvement quasi automatique auquel se prêtent les mains, libèrent la parole, et mettent en jeu, dans la répétition même, de structures de l’écriture de l’oralité [4] . Cela apparait dans Le déficit indispensable quand le chant débute : mécanique la vieille femme joue d’une main avec des osselets (« Dans sa paume, des osselets qu’elle fait jouer entre eux. Les entrechoquements réguliers. » p.70), quand l’autre repose sur le front de la chasseuse-cueilleuse.
Si l’oralité et le geste sont liés, le geste n’est pas moins nécessaire à la scripturalité. M’intéresse qu’advienne par la présence d’un autre système scriptural le souvenir, conscient ou non, que cette scripturalité est un rapport à un geste, dont la finalité peut être figurative ou abstraite, héritée de gravures ou peintures rupestres (ces représentations disparaissant quand la scripturalité en tant que système advient) – et de les refigurer, d’amener jusque là, jusqu’au tracé du contour de ma propre main (p.122) auquel est adjoint un réel outil de mesure : la distance figurée, 10cm, est celle réelle ; j’y projette également l’ancienne unité de mesure qu’est l’empan, soit la distance entre l’extrémité du pouce et de l’auriculaire, unité de mesure qui ramène la mesure du monde à un rapport direct au corps. Figure également l’expérience du tracé de traits, répétitifs, autant d’unités abstraites (p.115)... En Occident, on associe souvent l’invention de la scripturalité à la nécessité de la transcription d’une valeur, à la fois mathématique et légale – à ma connaissance il n’y a pas d’histoire qui prévaut à l’invention de l’écriture en occident où est instauré un rapport direct au quotidien : toutes mettent en scène un dieu ou une déesse qui donne le système d’écriture (par ex., dans la mythologie égyptienne, la déesse Seshat est littéralement celle qui est un scribe, la déification du concept de sagesse, puis de l’écriture, de l’astronome, de l’architecture, des mathématiques, gardiennes des archives, et donc des comptes royaux). Quand, pour les idéogrammes, existe Cang Jie (倉頡) qui, il y a près de cinq mille ans, au temps de l’empereur jaune, aurait formé son premier système d’écriture « après avoir vu comment un chasseur peut identifier à son empreinte l’animal qu’il poursuit ». Transcendance vs expérience pour deux systèmes radicalement différents. Différents jusqu’aux outils : de quelle manière les outils, pinceau et stylet par exemple ont-ils laissé leurs traces au sein même des systèmes de notations : le pinceau appelle le tracé quant le stylet appelle le sculpté, le premier la surface, le second le volume – et donc l’imprimerie…
La frontière entre scripturalité et oralité est aussi à interroger : toujours lisant Ong, on s’aperçoit que l’oralité, concomitante à l’existence de la scripturalité, n’y a pas toujours été inféodée. Si aujourd’hui l’écrit fait loi, Walter Ong note que : « C’est l’ouïe plutôt que la vue qui avait dominé l’ancien monde poétique de façon significative, même longtemps après que l’écriture eût été profondément intériorisée. La culture manuscrite en Occident était toujours restée marginalement orale. Saint Ambroise de Milan avait capté cette humeur dans son Traité sur l’Evangile de Saint-Luc (IV. 71) : « La vue se trompe souvent, l’ouïe fait foi. » (…) Le matériel écrit était secondaire par rapport à l’ouïe d’une manière qui nous paraît étrange aujourd’hui. L’écriture servait surtout à recycler le savoir en le réintroduisant dans le monde oral, comme dans les disputes du Moyen-Âge, par la lecture à voix haute de textes (littéraires ou non) à une assemblée ou à soi-même. En Angleterre, jusqu’au XIIe siècle au moins, même la vérification de la comptabilité écrite se faisait encore oralement, par la lecture à voix haute. Clanchy décrit cette pratique et fait remarquer qu’elle a laissé des traces dans notre vocabulaire : par l’intermédiaire de l’anglais, le français parle encore aujourd’hui « d’auditer » (autrement dit : entendre) les comptes d’une entreprise, bien que le comptable chargé de cette tâche se borne à les examiner visuellement. » [5]
De plus, une langue autre, parlée, quelque soit son système de notation, est entendue. À l’écrit l’étrangeté, transcrite par un autre système que celui ou ceux connus déplacent encore. L’anglais ou l’allemand, si on ne le comprend pas, on peut encore les lire. Et parfois les lire permet mieux de les comprendre que les entendant. Mais quand on passe à un autre système, l’arabe, le chinois, le sanskrit, là, l’altérité est totale : il n’est plus possible, à moins de les connaître de faire sonner ces dessins, ce système de notation graphique du sonore. Un système d’écriture peut être à la fois un simple dessin (pour qui ne connait pas le code - qu’il comprenne ou non la langue orale – ainsi se pose la question de savoir comment lire une image [6] ?), du son (pour qui connait le code mais pas la langue), ou du son et du sens (pour qui maîtrise et le code et la langue). S’il est évident que chacun,e fait d’un livre un livre singulier lors de sa lecture attentive, la présence de différents systèmes de notation souligne cette idée : ce livre peut visiblement être lu de façon différente en fonction des connaissances de chacun,e – et de manière générale, aujourd’hui, sont bien rares les êtres humains à ne parler qu’une seule langue [7].
C’est l’une des raisons à l’utilisation de plusieurs langues. D’autres s’ancrent dans des rapports plus personnels, dans mon rapport à la langue maternelle, telle que Barbara Cassin la décrit dans son très beau livre La nostalgie (quand donc est-on vraiment chez soi ?)  : « Mais qu’est-ce donc qui rend « maternelle » une langue ? Sans doute la possibilité d’inventer. La poésie, ce faire (de) la langue est conaturelle à la langue naturelle. Chaque locuteur est un auteur dans sa langue et de sa langue – « Il est son organe et elle est le sien », dit parfaitement Schleiermarer – si bien qu’il la produit comme energeia et non comme ergon, comme mise en œuvre, en acte et en évolution au lieu de s’en servir comme d’une totalité close. Arendt souligne : « En allemand, je me permets des choses que je ne me serais jamais permises en anglais. » Cette manière de tenir la langue maternelle correspond non pas à une résistance de coquetterie, mais à une crainte très profonde qui prend sens, me semble-t-il, seulement quand on la rapporte à sa conception de la banalité du mal. Avec les exilés qui parlent bien mieux qu’elle les langues étrangères, « on a » dit-elle, « affaire à une langue dans laquelle un cliché chasse l’autre » ; la productivité, l’inventivité, l’autorité, dont on fait preuve dans sa propre langue, sont « coupées net » au fur et à mesure de l’oubli. « Cliché » est le terme qui doit nous arrêter. La banalité du mal – Eichmann, un spécialiste – n’est pas sans lien avec la banalité de la langue que l’on parle.(…) Mais alors, on peut parler sa langue par clichés (….) Si l’invention est réellement un propre, réciprocable avec « maternelle », il faudra logiquement en conclure que la langue n’est plus maternelle dès lors qu’on y invente plus, voire qu’elle n’est plus vraiment « langue » pour tous ces auditeurs-transetteurs politiquement et humainement idiots, perclus de banalités, et qui n’ont aucun jugement réflectif ou critique. La langue allemande sera encore maternelle des exilés, elle ne l’aura plus été des nazis quotidiens : tel est l’effet retour de la déliaison langue-peuple poussée jusqu’au bout. Faute de langue maternelle, quand la langue maternelle n’est plus une langue, alors il n’y a que de la propagande.(…) La question qu’on ne peut éviter alors est celle du rapport entre la propagande, ce défaut d’invention qui surfe sur un défaut de goût, le goût étant la faculté politique par excellence, et la communication de masse, voire la « communication » tout court. A lire Arendt, j’ai envie de dire que les réfugiés obéissants parlent globish. Il peut arriver que l’on parle par clichés, banalité du mal, dans sa langue maternelle. (…) La langue maternelle est à nulle autre pareil non seulement parce que c’est la langue de la mère, et que de mère on en a qu’une, mais parce qu’elle fabrique votre être dans une imbrication de nature et de culture indémêlables. » (p. 96. -101.)
Quand j’écris en français, ma langue maternelle, maîtrisant cette langue, pouvant l’inventer, la réinventer, la réinventant, je me sens, face à l’infini des possibilités existantes à sa réinvention, cet infini me semblant à portée, devenir, a contrario, technicienne de ma propre langue. Si l’on se réfère à ce que Baraba Cassin décrit, cette technicité serait le cliché : le cliché de la poésie, le cliché du roman, le cliché de l’essai sont les spectres que me propose l’usage exclusif de ma propre langue. Faire pour faire et non par le faire, inventer. Comment inventer si la nécessité de l’invention n’existe pas ? Me déplacer dans d’autres langues permet de créer cette nécessité. Et réciproquement : m’est nécessaire de me déplacer dans d’autres langues – poursuivant là ce qui me fait écrire : le déficit de ma langue paternelle, un déficit indispensable à ma propre écriture. Ce déficit a longtemps refusé tout apprentissage réel d’autres langues, créant une mosaïque éparse de fragments de langues – visible dans Le déficit indispensable plus encore que dans mes autres livres : anglais, allemand, polonais, arabe, chinois, sanskrit, langue des signes,… Ce sont des zones d’incertitudes. Des zones de prises de risques. Donc des zones de liberté : je prends la liberté de montrer une faiblesse, en même temps que cette faiblesse offerte est à considérer – c’est exactement le mouvement que fait Orozco dans My Hands Are My Heart (1991, Two-part cibachrome, 9 1/8 x 12 1/2).

Néanmoins, il y a, dans Le déficit indispensable, une nette prédominance de l’anglais et de l’allemand : j’ai écrit ce livre à l’Akademie Schloss Solitude (Stuttgart), en 2013 - soit dans un bain constant d’anglais, de français et d’allemand. Une rencontre y a été très importante : celle de Rebecca Loewen, architecte, canadienne, bilingue anglais-français, qui en quelque sorte, m’a autorisée à écrire, réellement, en anglais, d’une simple phrase ! Soit de faire de mon niveau d’américain moyen, devenu avec les années un mauvais globish que je subissais une langue où je pouvais inventer, la réapprenant – la réapprenant par sa musicalité, selon une méthode qui irait davantage vers celle de Jacotot, décrite et analysée par Jacques Rancière dans Le maître ignorant : cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle., que celle académique. Ma méthode d’apprentissage a été l’expérimentation de son oralité, en y improvisant pour l’écriture d’une pièce performée intitulée in,fi,nie : en même temps que sa création, j’ai donc inventé ma langue, un anglo-américain imparfait mais qui n’est plus non plus vraiment globish…
Par rapport à ces intrications des différents langages, gestuel, oral, scriptural, l’une des nécessités dans Le déficit indispensable est celle de l’irruption de l’altérité, qu’elle soit visuelle, sonore et de sens, et d’offrir la possibilité d’accepter de la partager en tant qu’altérité réelle : une possible incompréhension et une acceptation de cet état de fait, sans qu’il n’engendre rejet, mais expérience des rapports entretenus avec différents registres et systèmes, images et documents, narration et poésie… Comme tentative, aussi, de déconstruire le genre, qu’il soit littéraire - relatif au langage, ou au sexe…

31 mai 2016

[1J’ai été très marqué par la publication, telle quelle, du très beau livre de Cia Rinne, Zaroum, par les éditions du Clou dans le fer, après de nombreuses discussions sur la nécessité et la justesse d’une traduction, la présentation d’une traduction et le sens d’une traduction, dans un tel travail - dont l’enjeu est en autres de travailler sur la dimension sonore, le glissement sonore d’un mot à l’autre (par exemple, dans la section NOTES FOR SOLOISTS on peut trouver : « * gold mine / l’or / loro / leur / l’heure / l’horreur »)…

[2Cette question de la transcription du geste, hors langage prexistant, rejoint des préoccupations liées à mon regard formé en grande partie par des spectacles de danse contemporaine (le titre même de mon premier livre, F.aire L.a F.eui||e, est une consigne de danse contemporaine). A vrai dire, je pressens que la question du récit peut agir avec autant de complexité la danse contemporaine que la poésie contemporaine. Comment aujourd’hui dealer avec le récit dans une pièce de danse sans que ça ne soit ni de la performance ni du théâtre ? Est-ce important ?

[3Ce qui permet d’aborder sous un angle très différent les tâches aujourd’hui considérées comme féminines dans nos sociétés patriarcales et scripturales – et ce qui est à mettre en regard des questions relatives à la figure de la chasseuse, vierge, figurant dans le notebook (« dans toutes les cultures – mythes, légendes, qu’il s’agisse de divinités ou de reines – veut que la chasseuse soit vierge . » p.127)

[4Je pense ici aux épithètes associés aux figures de l’Iliade, répétés et répétés, dont le nombre de pieds, fixe, aurait permis de ré-improviser ces vers…

[5Walter Ong, Oralité et écriture, trad. Hélène Hiessler, éd. Les belles Lettres, coll. graphê, 2014, p.137.

[6A cette question ont été cherchées des réponses performatives, dans la pièce performée déjà évoquée, in,fi,nie : dans le second épisode est mise en place une improvisation mêlant, à partir d’images, description et narration…

[7Et cela est vrai aussi en France – malgré le cliché récurent qui veut que les français ne parlent qu’une seule langue : ce n’est pas observer l’importance de toutes les langues orales qui sont coexistent au français – de référence, classique, enseigné, etc. Par exemple, j’ai récemment vu dans l’appartement de Mathilde, bergère et sociolinguiste, une carte du quartier de Belsunce sur laquelle étaient notés ses repérages de langues, celles revendiquées, celles parlées, celles affichées et non parlées, (par exemple une pizzeria, en italien, pour des propriétaires qui parlent tunisien entre eux), etc. Plus d’une vingtaine de langues repérées sur 10 rues. Alors, certes on est au cœur d’ailleurs, c’est Marseille, et c’est Belsunce à Marseille, mais néanmoins ce genre d’exemple n’est pas rare. L’est de moins en moins. Qu’il s’agisse de langues étrangères, de dites langues régionales, ou de parlés, de patois.