Marina Skalova | Exploration du flux VI

A l’heure de la circulation des êtres humains et des marchandises, la transplantation cardiaque, c’est une façon de faire se rencontrer la demande des corps vivants dont le cœur ne bat plus comme il faut avec l’offre des corps décédés, qui n’en ont plus rien à battre.

Il est extrêmement rare que des transplantations cardiaques soient interrompues en cours de route. Une fois le thorax ouvert, les veines autour du cœur coupées, l’ancien cœur extrait du corps, il n’y a plus de retour en arrière possible. Une fois le nouveau cœur introduit dans la cage thoracique, on le coud pour le raccorder aux oreillettes, aux ventricules, à l’aorte et à l’artère pulmonaire. On l’actionne alors d’un coup de décharge électrique. Mais il peut aussi arriver qu’il se fige et refuse de pomper le sang du corps étranger dans lequel on l’a introduit. Un cœur qui s’arrête de battre, c’est le flux qui s’interrompt, les fluides qui coagulent, la vie qui cesse de palpiter derrière les tempes et dans les poignets, des sexes qui ne s’érigent plus, des forces qui ne se soulèvent plus. Après les évènements de la nuit du réveillon, on a pu estimer que le comportement de certains réfugiés en Allemagne n’était pas compatible avec les principes de la communauté de valeurs. De la même façon, on peut estimer qu’un cœur n’est pas compatible avec la physiologie d’un organisme. Si on se rend compte de cela alors que la transplantation a déjà commencé, on signe l’arrêt de mort du patient.

Parfois, certaines opérations par lesquelles on cherche à prouver son grand cœur finissent par provoquer l´écœurement : c´est, par exemple, le cas quand on fait la guerre pour la paix.

Et puis alors, comme on aurait interrompu une greffe à cœur ouvert, on a cessé d´accueillir les migrants, et les réfugiés. On a arrêté les machines, débranché les tuyaux, ceux des défibrillateurs cardiaques et ceux des dispositifs d´aide, des machines à laver l´argent sale et des pompes à fric, ceux de l´approvisionnement d´eau et de sanitaires dans les camps, aussi. Au début, le cœur continue encore à pomper, par habitude, plus lentement, avant de s´essouffler lui aussi, car oui, un cœur ça s´essouffle, quand il n´est plus assez alimenté en sang et en oxygène, ça parvient au bout de ses forces, ça s´exténue et puis ça s´éteint. Les barques continuent à accoster sur les rivages, les gens exténués poussent des soupirs de soulagement, ils sont à bout de forces, certains s´enlacent, ils sont heureux d´arriver, ils essuient leurs visages trempés par la sueur, ils font quelques pas dans l´eau, posent les pieds sur le sable, le sang ne circule plus comme il faut dans leurs jambes, ils ont des fourmillements, la première chose à faire est de se dégourdir les jambes, certains aident à amarrer les barques, à peine ont-ils noué les cordages que déjà, ils voient les policiers arriver, ils ont des brassards orange sur lesquels il est écrit Frontex, certains se doutent peut-être déjà vaguement de ce qui les attend, ils ont vu les images des camps de réfugiés à la télévision, d´autres non, ils n´ont vu que les images des Champs-Élysées à la télévision, et déjà, le fourmillement dans les jambes s´étend au reste de l´organisme, les membres se raidissent, le sang se fige, des murailles s´érigent dans la forteresse du corps, des briques dans la poitrine empêchent l´oxygène de circuler, le ciment qui les fait tenir coule jusque dans les alvéoles des poumons, les obstrue, toutes les briques de toutes les forteresses appuient de tout leur poids sur le thorax, autour de la trachée, de l´œsophage, du diaphragme, les parois se resserrent, le ciment bouche les organes, quelque chose assiège, tient le siège sur le torse et puis, en dedans, peu à peu, il y a de moins en moins d´air qui arrive dans les oreillettes et les ventricules. Alors, pour compenser, le cœur pompe de plus en plus, le sang fouette les tempes et les nuques, la panique s´étend, les secours arrivent, on emmène les réfugiés sous des tentes, on les force à donner leurs empreintes digitales, à peine arrivés, certains savent qu´il ne faut surtout pas donner leurs empreintes digitales, pour ceux-là, il y a des policiers, ils sont déjà là, ils les attendent, ils les menottent, ils bloquent le sang dans leurs veines, ils les emmènent. Tout doucement, le cœur de l´Europe arrête de battre. On ne s´en aperçoit pas tout de suite. Il y a beaucoup de cœurs en Europe. Ils ne battent pas à la même fréquence. C´est surement de fatigue, de désarroi peut-être aussi. C´est désespérant, d´avoir à faire à l´humanité.





Exploration du flux s´inscrit dans le cadre d´une chronique régulière dont les épisodes II, III, IV et V ont été publiés sur remue.net en novembre/décembre 2015 et en janvier 2016. L´épisode I a été publié sur Libr-critique le 10 octobre 2015.

Bio : Marina Skalova est née à Moscou en 1988. Elle écrit de la poésie et de la prose, en français et en allemand. Elle a publié dans différentes revues et fait régulièrement des lectures publiques. Elle traduit également pour le théâtre, récemment la dramaturge allemande Dea Loher. Elle est responsable de la rédaction francophone de la revue suisse Viceversa Littérature et journaliste pour la revue Cassandre/Horschamp.