Lettre à C. au sujet d’Annie Dillard

Quand on parle dans l’enthousiasme de la découverte, on transmet essentiellement une émotion ou un jugement. Plus tard, quand on revient sur une succession de lectures, c’est à une sorte d’exhumation qu’on se livre, comme s’il fallait faire remonter à la surface les membres d’un squelette ou les pièces d’un puzzle, les morceaux d’une image : les composantes d’une œuvre plus que celles d’une personne.

Annie Dillard est l’auteure à qui je dois la découverte de cette formule sur laquelle tu t’es toi aussi arrêtée : « le pôle d’inaccessibilité relative ». C’est une expression scientifique, ce qui ne fait que renforcer sa puissance poétique. Comment ne pas entendre ou entrer en contact avec l’absolu de l’isolement ou de l’éloignement qu’elle contient ? Et qu’importe alors de savoir que cette expression désigne le point le plus éloigné des côtes quelque part au pôle sud ou nord.

Le pôle d’inaccessibilité d’Annie Dillard désigne le lieu d’où elle s’exprime ou vers lequel son écriture la déporte. Du même coup il interroge en nous, en son lecteur, cette zone étrange et presque inconnue de soi où l’on se retire quand on ne désire plus être là ou être avec. Cet absolu est relatif, comme la mort que l’on se promet et que l’on ne se donne pas ; comme la vie à laquelle on rêve mais qu’on ne se donne pas les moyens d’atteindre - à moins qu’il ne soit plus tant question de volonté ici que de lâcher prise ou d’abandon. Bizarrement ce pôle ou ce point sonne comme un lieu de rendez-vous mais barré, interdit ou contredit, néanmoins visible mais au travers d’une transparence infranchissable.

Annie Dillard est romancière mais pas seulement, même s’il semblerait que ce soit essentiellement ses romans qui plaisent. J’exagère volontairement, mais je ne comprends pas pourquoi plusieurs de ses livres, qui ne sont pas des romans, ne sont pas traduits en français (pourquoi se priver d’un tel plaisir ?). N’occultons pas le fait significatif que sa première publication, Pèlerinage à Tinker Creek, laquelle fut récompensée par le prix Pulitzer en 1975 est, selon l’expression anglo-saxonne, une « narrative nonfiction », genre où elle excelle. J’aime quand Annie Dillard se met en scène, quand son écriture ambitionne de se situer au plus près de son expérience, que celle-ci soit hallucinatoire (la vision d’une vache dans un pré alors que le soleil irradie sa pupille), spirituelle, comique, scientifique, ou testimoniale, si cet adjectif convient pour qualifier le travail de restitution d’un individu frappé par des faits quotidiens, scientifiques ou historiques ignorés par presque tous : la malformation des nouveaux-nés, la composition des sols, la formation des nuages, la vie d’un empereur, les pensées d’un rabbin etc.

Au présent est un livre exceptionnel qui réussit le pari de faire tenir ensemble le plus grand disparate, et ce grâce à la composition d’une forme quasi musicale qui a le don de conférer aux retours de l’aléa une sorte de nécessité, de soumettre les caprices du hasard à des lois invisibles dont on ressent l’effet sans pouvoir les nommer : mystère de l’évidence.

Qui est Annie Dillard ? demande la voix faussement naïve de celui ou de celle qui sait qu’on ne peut jamais véritablement répondre à ce genre de question. C’est une auteure américaine née au milieu du XXème siècle, répond laconiquement le biographe. C’est mince comme information mais néanmoins précieux, et particulièrement si l’on souligne l’importance de la géographie pour cette écrivaine, l’importance de l’histoire aussi, une fascination certaine pour les pionniers, les conquérants, les terres sauvages du grand nord, le passage du nord-ouest, mais aussi de la Virginie, sans omettre une tradition littéraire faisant la part belle aux émotions brutes et à ce qu’on appellera un peu vite une forme de sauvagerie. Affection pour les commencements donc, appétit pour tout ce qui mue, change ou se pétrifie : ciré jaune du navigateur pris dans les glaces et retrouvé des mois après son naufrage, vaisselle impériale emportée au bout du monde comme s’il fallait clamer aux ours la grandeur d’un régime politique, mais aussi figement du temps comme du récit, capture de la vie par l’étau des glaces ou des lettres assemblées sur la feuille de papier. Annie Dillard interroge à sa façon la puissance des éléments naturels, qu’ils appartiennent à la vie animale ou à la météorologie. Ses interrogations à la fois érudites et naïves - d’une naïveté des premiers âges dirait-on, comme si l’esprit curieux colportait toujours avec lui quelque chose de vierge et d’intact - ont une dimension cosmique, enfantine, infinie. C’est l’enfant qui revêt la blouse du chimiste ou la coiffe du prêtre-alchimiste. Mais comment l’écriture pourrait-elle être autre chose qu’une confrontation à la démesure ? Et si tout se tient, si tout se répond, alors tout est forcément démesure, le détail le plus infime nous confrontant à l’infini comme au dérisoire. Vertu de l’éclat de rire, salut de la moquerie. Annie Dillard sait se défaire de l’emprise du grandiose sans rallier pour autant le cynisme. Elle sait se faire légère, tout en accumulant une somme impressionnante de questions et d’informations. Elle sait également donner un tour narratif à la démarche de sa pensée, et quand elle dit dans l’avant-propos d’Au présent que les plaisirs que ce livre est à même de procurer « sont presque uniquement d’ordre mental », je reste songeur. Que veut dire « mental » ? La mentalité n’est peut-être rien d’autre qu’un continent inconnu où souffle régulièrement un vent dément :

« C’est intéressant, les débris en suspension dans l’atmosphère. Ils sont formés d’une étonnante proportion de pattes et autres fragments d’araignées. (...) Les déchets en suspens proviennent également d’une autre source inattendue, les pneus. En s’usant, les pneus répandent allègrement des lambeaux de latex à tout va, si l’on en croit les gens qui pointent leur microscope en l’air. »

Nous ne savons pas dans quel monde nous vivons, et l’éclairage que les médias jettent sur la réalité - toujours le même ou presque - nous prive, en confisquant notre temps, de la possibilité de voir autrement. Voir autrement, c’est la tâche de l’écrivain, c’est ce à quoi il doit travailler en s’opposant à la marche du temps. Annie Dillard marche à contre-courant et c’est pour cela qu’elle est aussi précieuse. Tu en veux une autre preuve ? J’ouvre au hasard Pèlerinage à Tinker Creek et je lis ceci :

« Ce que je vise n’est pas tant d’apprendre les noms de toutes ces bribes de la création qui s’épanouissent dans cette vallée, que de demeurer ouverte à leurs significations, ce qui veut dire faire en sorte d’imprimer en moi, à tout instant, avec autant de force qu’il m’est possible, leur réalité même. Je veux que les objets du monde soient présents et visibles à mon esprit dans leur multiplicité et leur complexité les plus extrêmes. (...) Et pour peu que j’essaie de rester au fait de la physique des quanta, pour peu que je me tienne au courant de l’astronomie et de la cosmologie, avec une foi sincère dans ce que disent ces sciences, pourquoi ne serais-je pas capable, au bout du compte, de construire le paysage entier de l’univers ? Oui, pourquoi pas ? »

Prétention démiurgique de l’écrivain qui met en pratique l’axiome selon lequel le monde n’existe que dans la mesure où je le pense ou le conçois. Bien sûr qu’il existe aussi sans moi, mais je ne sais rien du monde où je ne suis pas et sur lequel aucune fenêtre ne donne et me permet de regarder. Refaire le monde, c’est lui donner la chance de signifier quelque chose non seulement pour soi mais pour autrui. Le monde d’Annie Dillard est un monde pour autrui, c’est notre monde tel qu’elle le voit et nous le montre, tel qu’on l’ignore ou tel qu’on a cessé de le voir (l’habitude est un autre nom de l’aveuglement, un synonyme).

Apprendre à parler à une pierre est l’un des titres de ses livres. Il peut signifier que l’on doit apprendre à s’adresser aux choses comme à des êtres vivants, entrer en communication avec elles - première étape ; mais il peut signifier aussi qu’à un moment donné il faut laisser la place aux choses et se mettre à leur écoute. C’est alors la pierre qui parle et nous qui apprenons d’elle. La vérité est que tout processus d’apprentissage implique que l’on parle et que l’on écoute, et ce au point où les deux actions se mêlent indistinctement. C’est aller et venir quelque part entre le dit du livre ou de la personne et le silence que cette parole découvre, comme si tout un chacun - choses comprises - devait se rendre au pôle d’inaccessibilité relative d’où tout procède et où tout retourne. Annie Dillard est le nom d’une de ces balises qui aident à s’y rendre. C’est un lieu étrangement proche et éloigné où l’océan que tout un chacun porte en soi vient se jeter dans celui d’autrui. Ainsi montent les eaux, ainsi vont les crues, et ainsi se modifie notre point de vue. Prends exemple sur la nature, car comme l’écrit Annie Dillard, « il n’est rien que la nature ne veuille tenter au moins une fois. »

Pascal Gibourg - 21 juin 2016