Cécile Wajsbrot | Incidences climatiques en littérature 6.2

APERÇUS 2

(19 novembre 2014)

Changement d’époque — vingtième siècle. Un écrivain norvégien, Tarjei Vesaas, né en 1894 et mort en 1970. Palais de glace (Is Slottet) date de 1963, de la dernière période de son œuvre, loin du réalisme de certains romans antérieurs. L’histoire peut se résumer simplement. Autour d’Unn, nouvelle venue dans la classe de Siss, plane un mystère. Les deux petites filles de onze ans découvrent un soir, dans le miroir, une étrange unité qui semble fonder un pacte. Mais le lendemain, Unn disparaît.
Le roman parcourt trois saisons, automne, hiver, printemps, trois étapes qui vont de la rencontre au deuil en passant par la disparition puis la certitude de la mort. Dès le trajet qu’emprunte Siss, le soir, pour se rendre chez Unn dans un mélange d’anxiété et de joie, le paysage de glace est présent — une présence à la fois familière et inquiétante.
« Un long craquement qui se prolongeait dans le lointain avant de s’évanouir. Cela provenait de la glace sur le grand lac, un peu plus bas. Loin d’être dangereux, ce bruit annonçait, au contraire, quelque chose d’agréable : la glace reprenait de l’épaisseur. »
Le lendemain de la venue de Siss, Unn entreprend d’aller « se promener vers les glaces » au lieu d’aller en classe. Attirée, fascinée, elle ne cesse d’entendre le bourdonnement de l’eau, sous la surface gelée, présence de la vie dans un paysage à la fois fantastique et inquiétant où les sons ont un rôle primordial.
« Maintenant, elle percevait très nettement le grondement qui l’appelait. »
Comme le chant des sirènes, cet appel est impératif, on ne peut s’y soustraire.
« Quelque part, près de l’embouchure du lac, se trouvait une cascade qui, au cours de cette longue période de gel, avait formé une sorte de rocher fantastique. On disait qu’il avait l’air d’un palais et, jamais, de mémoire d’homme, ce phénomène ne s’était encore produit. »
Un fait unique, dans cet univers de glace pourtant familier. « Une merveille », disent les gens du pays. « Un monde ensorcelé », découvre Unn. Ces mots reviennent à plusieurs reprises, « ensorcelés par le spectacle », « les lumières incertaines rendaient le palais encore plus fantastique ». Dans ce palais, personne n’a jamais encore pénétré mais tous en ont entendu parler. Précédé de cette rumeur unanime, il n’en est que plus inquiétant. Et que ce soit Unn qui soit la première — et finalement la seule — à y pénétrer n’est pas étonnant. Presque tout, en elle, tourne autour d’une transgression — son apparition soudaine dans le village, le mystère qui entoure ses origines puisqu’elle vit seule avec sa tante, et maintenant l’attirance qui la mène au palais de glace, qui semble comme un reflet de l’attirance qu’elle exerce sur Siss. Il y aurait bien des choses à dire, d’ailleurs, sur le dédoublement, dans ce roman, les figures de Siss et d’Unn comme reflets l’une de l’autre, et l’écho de sa voix qui, plus tard, dédoublera Unn en un être matériel et un être immatériel — déjà passé, peut-être, de l’autre côté. Mais cela nous entraînerait trop loin.

Le nom du palais de glace puis sa vision et son exploration règnent sur le paysage et sur le roman. Unn marche dans un état proche du somnambulisme tout en se demandant quelle justification donner pour avoir manqué l’école… La question paraît absurde tant il s’agit d’autre chose, d’une importance bien plus capitale.
« Peut-être s’enfoncerait-elle dans le monde des ombres, mais le moment présent était merveilleux et rien ne pouvait contrarier la vision de cette grande rivière, qui, silencieuse et claire, se frayait un passage sous la glace. Elle en fut envahie, comme transportée. Cela lui insufflait ce dont elle avait besoin. »
Comme dans les romans ou les nouvelles de Henry James, Le Tour d’écrou, La Bête dans la jungle, La Source sacrée, le territoire du mystère est délimité, voire cerné, mais jamais nommé. On pressent simplement que ce qui s’annonçait comme une promenade est un itinéraire initiatique, une avancée sûre et lente, fascinée, vers un outre-monde.
« Aux yeux d’Unn, un monde ensorcelé se révélait, composé de monticules, de voûtes, de coupoles givrées, de courbes harmonieuses et de dentelures complexes. […] Malgré l’absence du soleil, c’était un éblouissement de couleurs, des jaillissements de bleus et de verts. Un froid de mort y régnait. »
Métaphores architecturales auxquelles Stifter, et surtout Poe et Verne eurent recours, eux aussi, pour évoquer les formes étranges prises par les glaces. Mais également un mélange inédit de merveilleux — celui qui saisit les enfants de Stifter dans leur contemplation de la neige, dans la montagne — et, progressivement, de peur. La cascade qui annonce l’entrée du palais de glace avait été qualifiée, à l’école, de « merveille ». La merveille, dans les romans arthuriens du Moyen Age, suscite à la fois admiration et effroi. Et le plus effrayant, à l’approche du palais, est peut-être qu’Unn n’éprouve aucune peur et continue dans le même état second malgré les avertissements lancés dans la narration — après les « ombres glacées », « le froid de la mort », vient le « gouffre noir » — poussée par le besoin d’aller toujours plus loin, toujours plus avant.
Mais Unn a peur, enfin. Le son de sa voix, qui lui revient par écho, une fois qu’elle a pu se glisser par une fissure à l’intérieur, dans la première pièce, agit en déclencheur. La part des bruits, des sons, serait à étudier, dans tout le roman. Le monde parvient d’abord à travers ce qu’on entend, ce qu’on voit ne vient qu’ensuite, comme en confirmation ou en explication de ce qui a été entendu, conférant à la nature ou plutôt à ses manifestations exceptionnelles un caractère surnaturel.
Contrairement aux personnages de Tolstoï et de Stifter, Unn est seule, existentiellement seule, dans la vie du village — le mystère qui l’entourait l’isolait des autres, dans la classe — comme dans le palais, où, seule présence humaine, fragile, intruse, ce qui la lie au monde blanc dans lequel elle pénètre est une fascination, une aspiration. Et puis, Unn est d’autant plus seule que la présence divine, chez Stifter, ou la révélation de Dieu, chez Tolstoï, est totalement absente du roman de Vesaas. Ici seuls deux mondes se font face, celui de la nature et celui de l’homme.

Deux mondes et pourtant…
« Il y avait quelque chose dans la masse glacée, qui, sans forme au départ, s’était précisé, juste au moment où elle avait crié : là-haut, un œil de glace la fixait, arrêtant toutes ses pensées. »
Un œil qui devient de plus en plus grand et lumineux. Quelque chose d’un au-delà. Une transcendance. Après son apparition, l’œil ne cesse d’accompagner Unn. Est-ce une présence bienfaisante ? Comme dans la nouvelle de Stifter, c’est lui qui la tient éveillée, qui l’empêche de s’endormir — et la maintiendrait donc en vie ?
« L’œil n’avait été qu’un présage, avant que toute la pièce devînt flamboyante. »
Présage confirmé un peu plus loin :
« L’œil fixe s’était maintenant consumé et tout était lumière. »
Cet œil qui effrayait Unn, au début, ne lui fait désormais plus peur. Dans la lumière qui se répand, elle est prête à s’endormir. Et curieusement, la paix que semble éprouver Unn, en tout cas l’absence de peur, au lieu de mener à l’apaisement du lecteur, éveille au contraire son inquiétude.
Unn a disparu et Siss participe aux recherches du village, jusque dans la nuit. Comme chez Stifter tout le village cherche mais dans le roman de Vesaas, il ne trouve pas. Quelqu’un prend Siss pour Unn — écho des dédoublements précédents — on demande à Siss ce que lui a dit Unn, le soir où elle lui a rendu visite, mais Siss garde le secret, garde le silence. On va vers le palais de glace qui apparaît sombre, éteint. Fermé. Le temps de la résolution n’est pas venu, encore. L’hiver concentre ses forces, Siss a de la fièvre, des hallucinations — ou n’est-ce que la promesse faite à Unn qui prend forme et contours ? Une promesse du souvenir, « Non, elle ne disparaîtra pas. Elle ne peut pas disparaître. »
Mais le palais de glace revêt de multiples visages, ou plutôt, il étend son domaine au-delà de lui-même. Ainsi tout le chapitre dix de la deuxième partie, intitulé « L’oiseau », décrit le vol d’un oiseau de proie autour d’un paysage d’hiver. « Cet oiseau, qui morcelait le terrain, était la Mort elle-même. » Là, point de mystère, l’équivalence est acquise d’emblée. Mais cet oiseau vient toujours piquer au même endroit du palais de glace, comme attiré par quelque chose.
« À la vue de cette glace mise à nu, une lueur [la neige a disparu] jaillit de l’œil de l’oiseau. »
Lumière et œil étaient en relation, déjà, à l’intérieur du palais. Y a-t-il un reflet de cette mystérieuse parenté, chez l’oiseau, la raison de son attirance ? Cette attirance est-elle le signe d’un appel lancé par Unn — ou plutôt, par sa présence ? Au chapitre trois de la troisième partie, presque à la fin du roman, l’oiseau réapparaît, poursuivant ses vols ciblés sous les éclairs qui jaillissent de la structure en train de fondre.
« Cela ne durera pas longtemps. Le palais va s’écrouler. Ce que fera l’oiseau, personne ne le sait. Effrayé par le bruit du château qui s’écroule, il montera dans le ciel où il ne formera plus qu’un point noir. »
Comme si l’oiseau avait une mission — attirer l’attention sur le palais de glace puis le détruire.
Quant à Siss, quant aux gens du village, ils pressentent la fin de l’hiver qui s’annonce à eux dans des rêves, et la fin, peut-être, d’un mystère. Avec un petit groupe, Siss accepte de se promener après avoir longtemps refusé de se mêler aux autres, et tous se rendent au palais de glace. Cette acceptation marque le début de son retour vers la vie, qui coïncide avec la fin de l’hiver, avec la fonte progressive des neiges. Mais sur place, Siss s’aventure seule — frôlée par le vol d’un grand oiseau, le même, sans doute, que celui du chapitre dix, celui dont le destin est lié au palais de glace.
« Unn était là ! Juste devant elle, regardant à travers la glace !
Oui, dans un éclair, il lui sembla voir Unn !
Profondément, au cœur de la glace.
Inondée du soleil printanier, prise dans une couronne de lumière scintillante. »
Une vision, c’est ainsi que Siss s’explique cette apparition durable qui finit toutefois par s’évanouir. Une sorte d’Assomption païenne.
« Mais, pour elle, cela voulait dire aussi qu’Unn était morte. »
Le mot est écrit pour la première fois, et la chose, pensée par Siss pour la première fois. Ainsi tout coïncide. La venue au palais de glace annonce son prochain effondrement.
« Elle pensa aussi : Un jour, au printemps, toute cette montagne de glace se brisera. »
Cette pensée en est le signe précurseur, à la saison du dégel correspond un processus de libération progressive chez Siss, la délivrance, par les autres, par elle-même, de la promesse faite à Unn. Leur sort désormais n’est plus lié. Comme dans la nature, dans le monde des hommes c’est la vie qui l’emporte — au prix de sacrifices.


Les traductions utilisées dans les citations des œuvres sont :
pour Maître et serviteur, celle de Boris de Schoelzer
pour Palais de glace, celle d’Elisabeth Eydoux.

Tarjei Vesaas sur remue.

30 juin 2016