Rendez-vous à Biarritz, de Mary-Heuze Bern

Rendez-vous à Biarritz, Mary-Heuze Bern, éditions http://www.louisebottu.com/ , collection ContraintEs, juin 2016, 36 pages, 4,50 €


Bruno Fern sur remue.



Si le roman policier est un genre où doit dominer l’incertitude, celui-ci en est un exemple atypique mais indéniablement réussi : en effet, dès les premières lignes, les événements relatés apparaissent aussi précis que flous ; certains personnages se confondent les uns avec les autres [1], notamment les deux principaux : l’un, qui demeurera sans nom, est le plus fréquemment désigné par le pronom lui et l’autre, nettement plus âgé, semble osciller entre différentes identités au cours du récit, allant jusqu’à l’indétermination sexuelle [2] ; les couleurs sont changeantes, telle celle des murs d’une chambre d’hôtel qui varie au point de faire douter s’il s’agit bien de la même ; enfin, la confusion persiste entre certains sons, en particulier le [s] et le [z], ce qui autorise des ambiguïtés plus ou moins discrètes et souvent drolatiques – il faut dire que plusieurs protagonistes ont tendance à parler français comme une vache espagnole, pour reprendre une expression qui, selon quelques dictionnaires, viendrait de « Basque espagnol », précision qui n’est pas sans lien avec les circonstances présentes. Il y a donc largement de quoi laisser en suspens(e) plus d’un lecteur, d’où la nécessité de ne pas trop entrer ici dans les détails d’une apparente enquête dont les motifs resteront brumeux jusqu’au dernier mot.

En revanche, il convient de souligner les nombreuses qualités de l’écriture : la variété des références, parfois à peine esquissées (littéraires, picturales, sportives, musicales – de Duke Ellington à Luis Mariano), et leur entrelacement subtil ; le fait que le livre évoque à plusieurs reprises les codes du polar pour en produire les effets tout en les dégonflant : « Lui qui déroule deux trois clichés, comme le fil d’une bobine la vie se déviderait avec de-ci de-là des rencontres fortuites, fortuites donc fatales, lui qui extirpe un bouquin de la pile, l’ouvre à la page marquée, marmonne un passage confus sur le mystère d’un personnage, on ne saurait pas lequel, mystère ou profondeur, on ne saurait pas non plus, que l’évidence quoi qu’il en soit réduit à une baudruche. » ; les traits d’humour qui ne manquent pas mais n’empêchent pas une certaine gravité de percer de temps à autre : « S’inventer un public, se donner en spectacle, plus qu’une passion une manière d’exister, la solitude chacun s’en arrange comme il peut, chacun s’y noie à sa façon, ce poseur romantique aussi, abandonné aux éléments. » ; un phrasé qui alterne efficacement les tempos : « Pas pour longtemps. La basket lui en colle une, une de plus ; criblée d’empreintes, la porte claque. Ensuite un choc sourd : elle encaisse toujours bien, la vieille peau, ils en auraient défoncé plus d’un les 75 kilos qui tombent. La nuit en fait autant. » Bref, il y a là une écriture où tout est pesé au poil (de barbe [3]) près, avec de multiples échos (c’est le cas de le dire : « Lui qui essaye May 120, May cent vingt, tente Mais sans vin, Mais en vain avec et sans liaison […] ») semés au fur et à mesure par l’auteur(e ?).

Finalement, ce roman malicieux, dont les dimensions tiennent plus de celles d’une nouvelle, exige d’être lu et relu attentivement puisque l’énigme initiale épaissit au long – et d’ailleurs le lecteur est prévenu du fait qu’il n’est pas près d’en sortir : « tout commence, tout finit, qu’est-ce que ça change… en touchant le fond qui n’en est pas un on refait surface, ici, ailleurs ¿ yo qué sé ? pareil mais différent, je me demande comment cette histoire va finir… »

Bruno Fern

11 juillet 2016

[1Par leurs voix et des traits physiques communs qui jouent peu à peu le rôle d’indices tout en embobinant.

[2« À travers la grille du judas, un œil noir le regarde, soigneusement maquillé, Louise ou Luis ? »

[3L’un des personnages résume le conte de Michel Tournier, Barbedor, ce qui donne quelques clés mais pas toutes les portes qui vont avec…