Entretien avec les éditions suédoises Chateaux

Marie de Quatrebarbes : Martin Högström, Beata Berggren et Peter Thörneby, vous dirigez tous les trois les éditions Chateaux. Comment vous êtes-vous rencontrés et avez-vous mis au point votre projet de maison d’édition ? Et comment votre maison d’édition s’inscrit-elle dans le paysage éditorial suédois contemporain ?

Martin Högström : J’ai reçu un jour un manuscrit par la poste. Il avait été envoyé par une poète suédoise, Helena Eriksson qui me pressait de le publier. Je ne dirigeais alors aucune maison d’édition ou petite structure éditoriale, mais j’ai décidé de demander l’avis de Peter. Nous avions discuté de l’éventualité de lancer une petite structure éditoriale dans le grand vide de l’édition de poésie autour de nous. Le manuscrit s’intitulait Heata Beana—det perfekta brottet (Heata Beana — le crime parfait) et il consistait en une conversation écrite entre Helena Eriksson et Beata Berggren. C’était trop bon pour ne pas être publié, cela méritait un contexte éditorial. Peter s’est vu proposer par Lina Nordenström de venir imprimer dans son atelier graphique Grafikverkstan Godsmagasinet qu’elle dirige avec Lars Nyberg à Uttersberg. Nous avons décidé d’y aller — ensemble avec Beata qui a rapidement rejoint notre entreprise éditoriale. Tous les trois nous avions fait partie du comité éditorial de la revue de poésie OEI. Certains d’entre nous ne se connaissaient pas si bien. À Uttersberg, Lina nous a appris à composer et à imprimer sur la typographie. Chateaux fut donc fondé au croisement du désir d’un manuscrit d’être publié et d’un ensemble de possibilités techniques de production qui se sont présentées à nous. Heata Beana—det perfekta brottet fut le premier livre publié par Chateaux, puis nous décidâmes de publier mon livre Vardagens cirklar (Cercles Quotidiens) au même moment. La présentation publique eu lieu en décembre 2012. C’est difficile de dire comment tout cela se rapporte au paysage de l’édition suédoise contemporaine. Nous vendons nos livres dans quelques librairies choisies en Scandinavie. Et nous organisons des lectures et des lancements de livres dans différents lieux. Mais nous n’avons pas vraiment beaucoup de contacts avec d’autres petites maisons d’édition. Ou revues de poésie. Peut-être que Chateaux est une réponse à un désir de quelque chose qui n’existe pas encore.

MDQ : Les éditions Chateaux éditent plusieurs collections, ainsi qu’une revue, Slot. Comment pensez-vous l’articulation entre ces différents formats ?

Chateaux : Nos différents formats éditoriaux émanent tous de décisions pratiques, pragmatiques se rapportant la logistique et l’économie. Tout d’abord, il faut dire que la raison pour laquelle nous avons commencé à travailler avec une typographie n’avait rien d’une glorification du « fait main ». En fait, cela procédait d’une réponse à la question de savoir comment nous pouvions publier de la poésie sans, par exemple, devoir compter sur des financements extérieurs. Comme dit plus haut, nous étions invités par l’artiste et fabricante de livres Lina Nordenström à utiliser sa presse à Uttersberg, à quelques 200 kms nord-ouest de nos domiciles à Stockholm. Cette distance a eu un impact sur la taille de nos publications — cela doit être possible pour nous de voyager en train et en bus avec le papier à imprimer dans nos valises. La dimension temporelle est également importante. La série de contraintes qui constitue notre Turkosa serien (Série Turquoise) découle du scénario selon lequel nous pouvon composer, imprimer, plier et couper un livre (constitué d’une page non coupée de 8, non reliée et insérée dans une couverture) en trois jours, avant que nous ayons besoin de retourner à Stockholm pour d’autres obligations. Dans ce format très spécifique, oscillant entre le poster plié et le livre non coupé, nous avons toujours publié, à l’occasion d’invitations, des poètes qui écrivent directement pour la série dans leur propre langue. Pour les textes plus longs, nous utilisons la technique typographique pour les couvertures et imprimons l’intérieur numériquement. La série de publications Arbetets villkor (Conditions de Travail) est faite de cette façon. Nous y publions de la poésie écrite ou traduite en suédois. Alors que la Série Turquoise est toujours spécialement écrite pour le format, la série Conditions de Travail travaille à partir d’un matériau qui nous a été envoyé ou, dans le cas de traductions, est choisi par nous, souvent sous la forme d’extraits de travaux plus longs. Chateaux Pocket, notre interprétation du livre de poche, est une série de chapbooks imprimés numériquement reprenant des titres épuisés de Arbetets villkor, ainsi que des textes inédits. La revue de poésie Slot, quant à elle, est imprimée avec une machine risograph. Cette technique est rapide, bon marché et adaptée aux très petites éditions. Slot est une revue mensuelle qui paraît à l’automne. Au mois de septembre, octobre et novembre, chacun de nous trois édite un numéro, sans consulter les deux autres. Dans Slot nous travaillons sur un montage à partir d’un matériau émanant d’auteurs invités, de traductions, d’images… Le prix de vente de Slot est de 3 euros, mais pour des raisons pratiques nous le donnons gratuitement aux revendeurs de nos livres. Au printemps, un numéro de Slot paraît en français, avec un nouvel éditeur invité à chaque fois. En dehors de ces différentes séries et formats, nous avons publié autre chose : Att söka finna en mening de Bengt Adlers, un libre de quatre pages qui consiste en une seule et même phrase.

MDQ : Vous éditez des auteurs de différentes nationalités (suédois, norvégiens, canadiens, américains, français…). Quels rapports entretenez-vous avec la traduction et ces langues en particulier ?

Chateaux : Jusqu’à présent, nous avons publié des livres ou des textes dans des langues qu’au moins un de nous trois peut lire. Pour des raisons évidentes, nos compétences et limites linguistiques définissent également nos influences jusqu’à un certain point. Mais il n’y a pas de réelle limite en termes de langues. Nous faisons confiance aux gens avec lesquels nous collaborons, ce qui signifie que nous pourrions probablement publier de la poésie dans n’importe quelle langue. Nous croyons que la poésie suédoise et la poésie publiée en Suède peuvent être écrites en de nombreuses langues et dans la mesure où nous ne bénéficions d’aucun financement ou aide financière, nous sommes libres de faire ce que nous voulons. (À l’inverse, si nous candidations pour des aides à la publication ou à la distribution auprès du Ministère de la culture en Suède, nous nous verrions contraints de publier nos livres en suédois).

MDQ : Je sais que vous avez été marqués par une certaine poésie française. Pouvez-vous nous dire comment vous avez découvert ces auteurs et comment ils ont transformé votre rapport à l’écriture et à l’édition ?

Beata Berggren : Je suis arrivée à la poésie française essentiellement par le biais de la revue de poésie suédoise OEI, et des traductions en suédois de Jonas (J) Magnusson, Helena Eriksson et Martin Högström. Et des poètes comme Franck Leibovici, Christophe Hanna, Jean-Marie Gleize, Anne-Marie Albiach, Claude Royet Journoud et Emmanuel Hocquard. À partir de ces poètes, j’en suis venue à en lire d’autres, comme Pierre Alferi, Jean Daive, Denis Roche, Roger Giroux, Danielle Collobert etc. Dans la mesure où je ne parle pas français, j’ai lu la poésie française en suédois, en anglais et en norvégien. Les traductions en norvégien faites par Jørn Sværen, Thomas Lundbo et Gunnar Berge. Les poètes que j’ai mentionnés ci-dessus, leur travail et leurs différentes formes de publications, ont beaucoup affecté ma propre écriture et ma réflexion sur la poésie.

Martin Högström : Pour moi, c’est assez simple. Helena Eriksson et Jonas (J) Magnusson ont édité et traduit des poètes français dans une anthologie intitulée Jag skriver i dina ord. 12 + 1 franska poeter que j’ai lu à sa sortie. Elle a changé ma perspective d’une façon spectaculaire. Des extraits de livres de Claude Royet-Journoud, Anne-Marie Albiach, Jean Daive, Jacques Roubaud, Emmanuel Hocquard, Jean Tortel, etc. ont ouvert un grand espace de nouveauté dans ma conception de la poésie. La sensation était très directe. Je me suis aperçu que ce que j’avais essayé de faire pouvait être considéré comme de la poésie. Ou du moins comme un travail en relation avec la poésie. Les effets de l’influence de ces poètes — qui sont tous très différents les uns des autres — sont trop importants pour que je parvienne à les définir. Néanmoins, j’ai décidé d’apprendre le français, et je l’ai fait quelques années plus tard. C’est la chose la plus difficile que j’ai entreprise.

Peter Thörneby : Après avoir travaillé dans le domaine de l’art pendant un certain nombre d’années, il m’a semblé, à un certain point, de plus en plus difficile de continuer. À la recherche de choses présentant un intérêt pour ce que je voulais faire, je me suis intéressé à Aram Saroyan et Ian Hamilton Finlay. J’ai ensuite découvert Claude Royet-Journoud grâce à OEI editör qui a tôt publié sa Théorie des prépositions et La poésie entière est préposition, dans la traduction suédoise de J (J) M et HE. Emmanuel Hocquard a également été publié en suédois sur OEI : En Privatdetektiv och grammatiker i Tanger. Plus tard, (ne parlant pas le français) j’ai pu développer ma connaissance de ces deux, et de quelques autres, poètes français (notamment Anne-Marie Albiach et Jean Daive) par le biais de traductions en anglais. Ces écrivains ont été extrêmement importants pour moi, alors que j’essayais de me fabriquer un nouvel "espace de travail" après avoir laissé l’art derrière moi. En ce qui concerne l’acte de publication et d’édition de revues, tant Orange Export de Hocquard/Raquel que le travail remarquable de précision de Claude Royet-Journoud dans un certain nombre de revues – Siècle à mains, "A", L’in Plano, et surtout Zuk –, et sa façons de travailler, dans ces revues, sur le montage, le séquençage des matériaux, la périodicité des publications et d’autres aspects de la sérialité, ont joué un rôle crucial dans la manière que nous avons trouvé de travailler. Dans ce contexte, je tiens aussi à mentionner Victoria Xardel et son L’Usage, sa collaboration avec Luc Bénazet – Les divisions de la joie, vous et vos collègues derrière La tête et les cornes, et Éric Pesty et son Éric Pesty Éditeur. Notre travail est dans une relation beaucoup plus directe aux activités de ces personne que la majorité de ce qui se passe actuellement en Suède.

MDQ : Vous êtes en contact avec des auteurs, éditeurs, revuiste français qui sont vos contemporains. Quels sont vos projets actuels et à venir dans cette perspective franco-suédoise ?

Chateaux : En mai dernier, nous avons lancé notre deuxième numéro français de notre revue : Slot n° 12 « PALIO SAM NOGE », éditée par Luc Bénazet. Vendue dans des librairies choisies à Paris, Marseille et Tanger. Et nous venons de terminer une co-édition avec les exceptionnelles éditions Éric Pesty Éditeur, qui se présente sous la forme de deux livres de la poète suédoise Helena Eriksson : 8 clos, rédigé en français et Virvel, rédigé en suédois. Nous avons travaillé en étroite collaboration avec Éric Pesty ; nous avons composé et imprimé le premier livre dans son atelier à Marseille, puis ce printemps il est venu en Suède pour produire l’autre livre à Uttersberg. La moitié de l’édition est distribuée en France et l’autre moitié en Suède.

MDQ : Avez-vous le sentiment de défendre une esthétique particulière, ou votre geste éditorial s’inscrit ailleurs, traçant des lignes en dehors de la question esthétique ?

Chateaux : Nous ne défendons pas une esthétique en particulier, même si nous avons tous nos préférences personnelles. Pour nous, la publication de poésie est, à bien des égards, une préoccupation pratique et pragmatique. C’est une activité, un ensemble d’actions. Nous articulons différents modes opératoires définis à partir de certaines contraintes économiques, matérielles et temporelles, de façon à attaquer la trame de notre environnement opaque pour faire jour à ce que nous appelons poésie. Il ne s’agit pas de porter un quelconque message, il s’agit de construire conceptuellement et matériellement des bases assez solides pour permettre n’importe quelle forme d’énonciation. Comment pouvons-nous, avec une économie très limitée et dans une situation où l’édition en Suède est complètement dominée par trois grandes maisons d’édition, où l’une d’elle possède l’une des deux autres et possède également les journaux où leurs livres sont célébrés et les librairies où ils sont vendus etc., articuler un espace où la poésie ait lieu, se produise ou s’écrive ? Donc, nous composons, nous imprimons, nous coupons et plions, etc., et nous trouvons des moyens de distribuer dans les librairies et à travers des événements. Nous apprécions chaque étape de ce processus. Collaborer avec les éditeurs, traducteurs, poètes, etc. en dehors de la Suède devient quelque chose de très important. Et c’est très naturel. Il y a aussi de la poésie à trouver en Norvège. Et en France. Et en Écosse, etc. Nous lisons de la poésie d’autres pays et il nous semble logique de publier de la poésie en provenance de ces pays et de ces langues et de collaborer au-delà des frontières. Les ISBN de nos publications indiquent qu’elles sont publiés en Suède. En dehors de ça, nous ne sommes même pas tellement sûr que Chateaux soit vraiment une petite maison d’édition suédoise…

Traduit de l’anglais par Marie de Quatrebarbes.

25 juillet 2016