Sigbjørn Skåden | Le Roi des Cordonniers

Le Roi des Cordonniers, Cinquième partie
Extrait de Skuovvadeddjiid gonagas (en norvégien : Skomakernes konge), 2004.



"Est-il rien sur la terre
qui soit plus surprenant
que la grande misère
du pauvre Juif errant ?"

Je porte le nom de tous les saints scripteurs,
roi des cordonniers,
m’as-tu bien vu ?
Mon errance croise le marché bondé de ton église,
les sentiers de tes alentours,
les méandres de ton cauchemar :
Laquedem,
Buttadeo,
Ahasverus,
Kartafilus,
je vous chausse tous,
pour faire tourner mon petit monde :
car sans souliers point ne serais Jusup,
mains laborieuses cousant rubans aux bords de la pensée,
vagabond tout courbé qui traverse l’Histoire
en rutilants habits de roi,
m’as-tu bien vu ?
sous les pas des souliers naissent
maintes merveilles
quand je dérive dans le monde :
da datta dayadhvam
shantih shantih shantih !
diables démons diableries
satan satan satan !

Que glisse ton travail à terre,
laisse ton cœur saigner des larmes :
la traversée augmente,
Jusup noue des souliers :
jeune homme du voisinage,
semeur de joie,
prêteur d’oreille,
pourvoyeur de générations,
gardien de troupeaux,
pêcheur,
semeur de chaos,
penseur aux idées noires,
rustaud minuscule,
ange sale de laquais,
criminel en fuite,
assassin majuscule,
âme double trempée de larmes,
j’enfile mon uniforme puant,
le tireur de tendons
lace les regards de sa lignée autour des souliers
laisse la terre tortiller
les entrailles du bord de mer.
Le dernier jugement
finira ton tourment.

Je suis né il y a vingt-trois ans,
enfant lourd au cœur robuste.
Ma mère m’asseyait sur ses genoux
pour me chantonner à l’oreille des mots bienfaisants,
mon premier souvenir :
des images de novembre
le jour où j’ai marché sur des skis,
je suis le prince en guerre des touffes d’osier dru,
le sauvage clément des éboulis de pierre.
Je suis né fils des champs,
cœur des fenaisons tranchées net,
charmeur de chemin d’école, conteur de table de cuisine,
je suis pêcheur et garçon de ferme,
et mes tout premiers pas
sur le bateau du Nord
m’ont fait
fugitif
et enfant prodigue
sous la même peau.




NdT : les mots en italiques figurent en français dans le texte original.




Sigbjørn Skåden (né en 1976), écrivain du Territoire Same (lapon) est une personnalité incontournable dans les cercles culturels de la Norvège du Nord. Il est titulaire d’un Master de littérature à l’Université de Tromsø, où il vit, et d’un Master de littérature britannique de l’Université de York. Il a fait ses débuts d’écrivain en 2004 avec Skuovvadeddjiid gonagas (le Roi des cordonniers), poème épique en prose. Ce poème, qui se passe dans une communauté Same typique de l’entre-deux-guerres, compose un parallèle same au mythe du Juif errant. Le protagoniste, Jusup, est un jeune Sami à l’âme fragile qui erre en portant le poids de son peuple sur ses épaules.
Cet ouvrage a été finaliste pour le Grand Prix littéraire du Conseil nordique.
En 2009 est paru son deuxième ouvrage lyrique, Prekariáhta lávlla. Il y suit un couple Sami, établissant un parallèle avec le mouvement post-punk.

Anne-Marie Soulier est poète et traductrice du norvégien. Elle a notamment traduit Øyvind Rimbereid, Hanne Bramness, Torild Wardenær (Trois Poètes norvégiens, éditions du Murmure, Dijon, 2011), Hanne Bramness et Olav H. Hauge (dont elle traduit actuellement un large choix de poèmes pour la collection « A Parte » de PO&PSY).
Elle est régulièrement invitée à des séminaires organisés par la Norvège, et a bénéficié d’une résidence de traducteur à Oslo (septembre 2014). Elle a par ailleurs publié plusieurs recueils de poèmes (Éloge de l’abandon, Patience des puits, Dire Tu) et des livres d’artistes.

30 juillet 2016