Je la revois

Cette semaine vient de paraître dans la revue Physical Review, organe de la Société Américaine de Physique, notre article sur le mécanisme de formation des animaux. Nous avons découvert une sorte de loi générale, qui permet de transformer une plaque ronde de matière vivante en un poisson. C’est une loi physique. Par le hasard des rendez-vous pris de longue date, le même jour une cinéaste me rend visite afin d’échanger devant la caméra à propos de l’œuvre de Roger Caillois.

Roger Caillois est ce jeune normalien, « boussole du surréalisme » qui, vers le milieu de sa vie, a bifurqué vers une poésie en prose inspirée par la contemplation de pierres. Parti en Argentine à la fin des années 30, pour suivre la belle Victoria Ocampo, il est bloqué là-bas par l’Occupation allemande. Il se met à collectionner des pierres et à rêvasser, seul dans sa pampa. N’osant pas se qualifier lui-même de chercheur ou de scientifique, il invente un type de discours plus informel, mi- philosophique, mi-poétique, mi-scientifique pour exprimer ses sensations (ça fait trois mi mais s’agissant de licences poétiques, il est des quarts partagés). Sensation que l’univers est un, que la symétrie gouverne le monde, et qu’il existe des lois plus générales qui gouvernent l’animé et l’inanimé.
Il s’est notamment beaucoup intéressé aux cristaux dendritiques. Ces cristaux évoquent les fougères, ou plus poétiquement, les mèches de cheveux d’une noyée, il faut être poëte pour oser écrire ça. J’explique à la cinéaste qui m’interviewe comment les croissances dendritiques se retrouvent dans les batteries, dans les verres de lunettes, dans les éclairs dans le ciel ou les rinceaux de givre. C’est un beau sujet, aujourd’hui conquis par la science, et faisant l’objet de milliers d’articles . Comme me l’a dit un jour un collègue (Libéro Zupirolli) : « c’est tellement beau, que ça doit être intéressant ».

Dans le grès l’agate ou le quartz dans l’obscur ou l’éclat, ce sont toujours identifiables et trompeuses, des festons d’ifs et de sélaginelles, des mousses surprises dans la fièvre de proliférer et condamnées par une soudaine magie à une fixité sans appel […] Mirage assurément que ces sels qui affichent si parfaite simulation du végétal, quand ils sont soustraits ensemble à la vie et à la corruption. Toutefois, je ne parviens pas à me défendre de la conviction que ces fougères fausses qui n’ont de la plante que l’apparence et qui appartiennent à un règne incompatible, à leur manière avertissent l’esprit qu’il est de plus vastes lois qui gouvernent en même temps l’inerte et l’organique.

La cinéaste me demande à brûle pourpoint pourquoi je me suis moi-même intéressé à l’œuvre de Roger Caillois, étant physicien et a priori sans contact avec la poésie minérale. Or, j’ai écrit quelques textes à propos de Caillois, souvent pour confirmer qu’il avait eu de merveilleuses intuitions, trente ans avant tout le monde. Je cherche dans ma mémoire pourquoi je connaissais l’œuvre de Caillois, et pourquoi je m’intéressais à la minéralogie. Et soudain, je la revois.

Elle s’appelait Tézy P., c’était une amie de ma mère, ou plus précisément, l’épouse d’un collègue de mon père. Nous habitions en Amérique du Sud, dans les années 60. Je devais avoir huit ans. Je n’ai pas connu la guerre, et pas davantage accompagné Caillois sur les routes de la pampa à la recherche de ces agates uniques dont il faisait collection. Mais, dans les années 60, l’Amérique du Sud, et particulièrement le nord de l’Uruguay et le sud du Brésil avaient été reconnus comme une région riche en minéraux. Nous habitions Montevideo, mon père était professeur de français à l’Alliance française. Gérard P., le collègue de mon père, avait épousé sur place une femme brésilienne, et elle était géologue. Elle me fascinait. Cette grande et belle femme aux cheveux bruns coupés très courts avait un métier mystérieux : elle ramassait des pierres, faisait des carottes. Elle m’avait montré son carotteur. On n’aurait pas, à l’époque, imaginé une femme faisant ces recherches. Je n’aimais pas tellement son mari, un homme plutôt agressif et sans manières qui m’avait humilié une fois lors d’un anniversaire, devant ses enfants. Comme souvent dans les couples, la femme était supérieure à son mari. C’est une règle qui ne souffre presque aucune exception ; j’ai souvent pensé que les femmes s’arrangeaient pour toujours épouser un homme qui leur soit inférieur, mais j’ai fini par penser que les hommes ne sont pas terribles, et c’est tout, elles épousent ce qu’elles trouvent. Il faudra que je demande son avis à mon épouse, je ne suis pas certain de ce qu’il en est pour notre couple ; je le suivrai (son avis), comme toujours.

Tézy P. était une femme puissante, avec aussi ce prénom magique, Tézy. Elle avait quelque chose à dire : elle connaissait les tréfonds de la terre avec tous leurs secrets. J’avais huit ans, et je l’écoutais nous expliquer la géologie du nord de l’Uruguay, où nous allions en excursion, quelque part à la frontière avec le Brésil ou l’Argentine, vers Salto, ou Paysandù, ou peut-être au Chuy, là où il suffit de traverser la rue pour se rendre au Brésil, où l’essence est moins chère sur le trottoir d’en face, tandis que l’employé de la société nationale des pétroles uruguayens, l’ANCAP, s’ennuie en faisant semblant d’attendre un client (c’est lui qui vous dit d’aller en face quand, sans le savoir, vous venez bêtement vous servir à sa pompe). Dans ces villes des confins, les magasins ont des noms de capitales européennes, un « Le Carroussel » est à la devanture d’une crèmerie, « Londres » s’étale en grand à l’entrée d’une épicerie, ailleurs un magasin « Italy » a le Colisée en façade, sorte d’exotisme renvoyé à son expéditeur.

Dans les années 60, Roger Caillois avait commencé à faire la réputation géologique de ces coins-là, où il envoyait en expédition des géologues chercher pour lui les plus belles et les plus grandes pierres. Courant peut-être après la mode, les expatriés aussi collectionnaient les agates et les améthystes, et j’en avais moi-même à la maison. Avec Tézy P., nous n’allions pas acheter des pierres : nous allions en ramasser. On appelait ça des géodes ; on les fendait d’un coup de marteau, ou bien avec une autre grosse pierre, dans l’espoir de trouver à l’intérieur du quartz. Et avec un peu d’expérience, on en trouvait. J’étais petit, donc à mon échelle, je ramassais de petites géodes. Mais à huit ans, ça reste une distraction inhabituelle, collecter de petites boules de silex anonymes et banales, jauger leur rondeur, leur transparence, puis les casser dans la fièvre d’une possible découverte. Il y avait de la poésie dans ces distractions de mon enfance, et il est vrai que, sur l’étagère de mon père, trônait un exemplaire de L’Ecriture des pierres, ce livre rendu célèbre par le talent de Roger Caillois, mais aussi par la magnifique agate en couverture que je voyais tous les jours en partant à l’école.

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Ainsi donc, mon intérêt pour la minéralogie vient de là, et je n’y aurais pas pensé si une cinéaste belge n’était pas venue me demander pourquoi j’aimais les pierres, et ce qui pouvait bien me relier à Roger Caillois. Les années 60 ont été la grande époque des intellectuels français, et parmi eux, Roger Caillois est l’un de ceux qui passe le mieux la rampe. Moi aujourd’hui, comme lui hier, sommes mûs par la certitude de l’unité du monde, de la généralité de ses lois, et du déterminisme de ses hasards. Combien d’auteurs de cette période sont aujourd’hui passés de mode ! Mais à la vérité, cette interview était destinée à être présentée dans un colloque Caillois à Oxford, et, si vous avez la chance de passer vos week-ends à New York, vous ne manquerez pas de visiter l’exposition du New Museum, musée d’art contemporain, où sont montrées ce mois-ci encore les pierres de Roger Caillois, semées pour l’éternité sur le chemin de la vérité, que je suis comme le petit Poucet de huit ans que je suis resté, cassant d’autres géodes pour le compte du CNRS en espérant encore et toujours trouver le quartz qui brille en leur coeur.

Vincent Fleury - 10 septembre 2016

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