« On a lu une impression comme certains savent boire des courants d’air. »

Le bal des ardents, Fabien Clouette, Les éditions de l’Ogre.


Certains livres achevés, il est parfois difficile de savoir ce qui s’est passé. C’est le bilan vertigineux que l’on dresse après avoir lu Le bal des ardents de Fabien Clouette, publié aux éditions de l’Ogre. Il est impossible de reconstruire ce qui s’est écrit sur toutes ces pages, chaque détail, tant ce qui l’emporte, balaie tout comme un grand vent, c’est une sensation ; on a lu une impression comme certains savent boire des courants d’air. Il est tout aussi compliqué de cerner son propre état, un sentiment d’accomplissement mêlé d’énergie, comme si l’on découvrait l’Odyssée récrit à quatre mains par René Char et Saint-John Perse pour la poésie avec, en plus, cet instinct Faulknerien pour l’écriture en creux, pour ce qui doit se deviner et qui ne se donnera, si cela doit se faire, qu’après une lente construction. Attention avec Fabien Clouette la patience ne veut pas dire l’évidence. On n’aura pas une maison robuste et solide qui se verrait de loin ; c’est plutôt l’idée de la maison qui restera. Et, de toute façon, il existe tant de maisons différentes : entre une case au bord de la mangrove et un château…


Avec Quelques rides, également publié aux éditions de l’Ogre, Fabien Clouette nous avait montré les fils qui sont les siens pour le suivre dans sa narration poétique, chaotique parfois, où les choses sont suggérées, les heures du jour et de la nuit mélangées, les personnages difficile à saisir : un livre de dormeur éveillé comme auraient pu le dire Antonio Lobo Antunes ou J-B. Pontalis. Il poursuit dans Le bal des ardents avec les mêmes armes, et toujours, cette façon particulière de raconter. Et le lecteur se réjouit.


Le bal des ardents se déroule dans une ville portuaire dont on ne saura pas le nom, ni la situation géographique mais qui a ses quartiers qui suffisent à se construire une cartographie imaginaire où résonnent un peu de St Malo, de ports d’Afrique ou d’Asie : intra-muros, les Soifs, les Rouges, Rockall. Cette ville portuaire n’en est aucune mais pourrait être toutes. Il n’y a pas de tentation de l’universalisme chez Fabien Clouette, on est bien en terre inconnue mais, en même temps, avec cette troublante impression dans les noms, les paysages de « déjà vu » (au sens psychologique de l’expression). Avec un mot, parfois presque rien, Fabien Clouette plante un paysage, ravive des souvenirs de voyages et des impressions de port de commerce à la dérive où des cargos s’encalminent, à vide, sans que l’on sache s’ils repartiront. Le vocabulaire de la marine s’emmêle à la langue poétique et on avance à l’aveuglette, avec les personnages, au bord de la mangrove. On croise les pas de Losange, de Yasen, de Danvé, Anne ou Orques-Anne, Racin, Tabulo, l’Aveuglé (de Thomas, un chien) dont on ne sait presque rien sinon qu’ils vivent, qu’ils sentent, que certains plongent, d’autres sont guides et entretiennent une relation plus ou moins proche avec un navire, le « Sans-voix ». Tous vont vivre l’événement : le bal des ardents, un grand charivari, ce genre de fêtes que connaissait le Moyen Âge (ces jours des fous qu’évoque Pierre Senges dans Cendres, des hommes et des bulletins). Et dans le cortège de cet évènement, il y en a d’autres : la mort du roi (ou pas, avec en filigrane les conséquences d’un deuil de quatre années), une révolte en cours et ses représailles.


Dans le livre, il y a seulement des indices, des impressions données, des détails de détails. Des courses de motos sans casque, des précisions techniques et poétiques sur les enrobés (« on avait dû réfléchir à de l’enrobé qui pouvait boire la pluie et la mer sans que le sel ne le mange trop vite en retour (…). Car la composition de la mousson changeait sans cesse aussi, les grains et les gouttes »), un boomerang dont le mouvement tournant dans l’air dit quelque chose du livre. On ne peut s’empêcher de penser que Fabien Clouette a trouvé une manière singulière de raconter ces choses qui passent, glissent, fuient sans jamais affirmer mais toujours en laissant venir l’imagination. Le lecteur est invité à se laisser porter. C’est une petite révolution de la manière de raconter ; d’ailleurs, on n’intitule pas impunément tous ses chapitres Révolution. Et celle-ci, même arrêtée semble être encore en marche (« Et s’il tombait, ça ferait sûrement une révolution, une révolution et demie, avant de toucher le sol »).


Cette force de l’écriture unit les auteurs que les éditions de l’Ogre publient. Que ce soit Cordélia la guerrede Marie Cosnay, Safe de Lucie Taïeb, Comment rester immobile quand on est en feu de Claro, Saccage de Quentin Leclerc, pour ne citer que ceux-là, on est chaque fois devant des textes où l’écriture est un enjeu ; un combat on aurait même envie de dire, pas pour l’idée de se battre avec les autres mais pour le courage d’affirmer une ligne exigeante, une manière d’écrire qui refuse toute facilité mais qui n’est pas non plus élitiste et savante. On pourrait trouver ce programme des éditions de l’Ogre dans ces mots de Fabien Clouette :


« Comme s’il ne s’était rien passé. Tous ces essais et ces vrilles, quand on voile la roue pour vivre un peu avec un autre, quand on essaye de partager les moments ; il y a l’urgence qui empêche de danser à deux et on rattrape et on relance. Et on prie bien recourbé sur soi-même pour que ça ne tombe pas. Mais ça tombe. Ca tombe à cause du vent et le vent c’était peut-être celui de notre élan »


.



Thomas Giraud


À lire sur remue.net :
Un entretien avec les éditions de l’Ogre, en janvier 2015.

12 septembre 2016