Le roman peut-il dire les camps ?

merci à Maurice Nadeau et Bertrand Leclair d’avoir publié ce texte dans la Quinzaine Littéraire de ce 1er juillet 2005


Quand David Rousset revient de déportation, il publie L’Univers concentrationnaire, essai qui est devenu un des repères obligés, comme L’Espèce humaine de Robert Antelme, pour penser ce qui n’est pas pensable, mais fut une bascule dans notre rapport au monde. Le mystère, c’est que David Rousset propose, moins de deux ans plus tard, un livre monumental, un roman de mille pages, Les Jours de notre mort.

Ce livre, pour ma part, je l’avais lu il y a quinze ans, j’en avais recopié des dizaines de phrases dans un cahier : parce que ce qui s’étudie là, de la relation des êtres, de ces paysages aménagés pour la mort, décale le langage, exige de la langue comme un sursaut de force pour affronter l’innommable : la mort matérielle, comme Duras disait la vie matérielle. J’avais offert plus tard mon exemplaire à un ancien de Buchenwald, et je cherchais depuis longtemps à me le procurer de nouveau : un livre aussi nécessaire avait disparu. L’Univers concentrationnaire restait disponible, cela semblait suffisant. Aujourd’hui, le prix imprimé en gros sur la couverture verte (14 euros 50, il y a certains livres sur lesquels cela choque plus), voici à nouveau les mille pages disponibles.

Qu’est-ce qui nous y fascine ? L’obligation morale de savoir. Mais plus : comme pour Robert Antelme, un livre qui ne pense pas. Un livre qui fouille la relation des hommes aux autres hommes, dans la terreur et la mort, dans la dislocation de toute idée morale, dans un rapport maître-esclave généralisé. Mais justement, parce qu’il s’agit de roman, c’est le temps qui se réinstalle parmi les hommes : on ne parle pas d’une expérience forclose, on retraverse l’expérience dans son suspens, dans le risque et l’attente, dans la peur. On n’a pas affaire à une réalité en amont, une réalité qui aurait cessé, mais au travail de ces catégories, la morale, l’obéissance, le corps, dans le contexte excessif de l’ordre S.S., mais d’abord en tant que ces relations sont celles qui nous entourent dès qu’il y a communauté, dès qu’il y a inquiétude.

D’où l’importance de la préface de Maurice Nadeau, écrite pour Lignes en 2000, et reprise dans cette édition toute neuve. Dans cette édition de poche, la mention roman ne figure pas sur la couverture. Pourquoi ? Parce que l’imaginaire collectif, ce qu’on place sous le mot roman, signifie qu’il y a invention, qu’on remplace le réel par une illusion qui n’a d’autre rapport au monde que la cervelle de l’auteur ?

Qu’est-ce donc qu’une oeuvre littéraire ? Le produit d’un travail visant à donner forme à ce qui cherche à s’exprimer par elle et à travers elle : idées, sentiments, situations, événements. C’est la recherche d’un langage qui, au-delà de la communication, tend à exister pour lui-même en donnant du même coup l’existence de ce que nous avons décelé dans l’ouvrage de David Rousset : le témoignage, la description d’un phénomène sociologique dans son ampleur, sa diversité et son évolution, accompagnée de jugements et de réflexions, de tentatives d’explications. Toute cette matière autrefois vivante, désormais obérée par le temps, passe par le choix d’un langage qui redonne vie, qui la fait accéder à une certaine éternité.

C’est ce qu’affirme gravement Maurice Nadeau dans cette préface. Le langage, en tant que recherche, convoque le réel au-delà du témoignage personnel, et permet d’entrer à rebours dans le travail du temps : ainsi, l’expérience des autres nous devient expérience personnelle. Et c’est cela, la vieille tradition littéraire, ce qui appartient en propre à la littérature : Nadeau cite Joyce et Proust, Flaubert ou Racine. Et Nadeau d’insister sur le fait que Michaux ou Swift sont les outils que requiert David Rousset pour aborder, avec les outils de l’écriture fictionnelle, ce qui est au-delà du pensable, ce que l’imaginaire même se serait refusé à construire, mais avec quoi l’usage de l’abstrait, chez un Beckett ou un Kafka, communique grâce à leur précision concrète, à la radicalité dans la double saisie du réel et de la langue : ce que d’aucuns nommaient réalisme.

S’agit-il de fable pour autant ? La fiction, c’est avoir vu le soubresaut d’un pendu, avoir encore l’hallucination auditive de la vertèbre qui craque, et cependant écrire de l’intérieur la volonté de ce jeune Polonais qui bascule lui-même le tabouret pour priver les S.S. de sa mort, et la fiction nous donne à voir aussi le tabouret, le pied dans sa chaussure, comme les S.S. s’acharnant par vengeance sur le cadavre qui leur a échappé. La littérature ne se risque pas d’aujourd’hui dans ces endroits. Mais dans ce lieu noir du monde, peut-être qu’à un certain moment il n’y a plus que le roman (là où Le Rouge et le Noir s’appelait "mœurs", et Madame Bovary "mœurs de province") pour reconstruire la réalité en tant que représentation. Que nous puissions justement l’appréhender comme réalité.

Comment pouvait-il intituler roman un ouvrage qui portait sur une réalité dont nous n’avions pas encore pris complètement conscience ?, insiste Maurice Nadeau. La question qui est posée, c’est celle de la littérature devant le monde. Elle reste évidemment vitale et active, même dans le monde fade où nous sommes, en regard de ce qu’ont traversé ceux des camps. La littérature, parce qu’elle s’y confronte encore, le fait avec la totalité de ses outils, et c’est cela qu’on intitule roman. Que la mention en ait été effacée pour Les Jours de notre mort prouve combien c’est une idée que nous avons encore à défendre Ce livre, qui nous rapporte le plus insoutenable du réel, nous est aussi important par son mécanisme que par ce dont il témoigne. Et ce débat nous concerne pour aujourd’hui.


Image ci-dessus prise au site contre l’oubli

François Bon - 25 juin 2005