Je les revois (ces deux Arabes)

C’était la nuit. En ce temps-là je sortais le soir après le dîner, pour aller faire des travaux dans un tout petit studio dans le cinquième arrondissement, qui avait appartenu à ma mère, et qui était situé près de la mosquée. Ma mère était décédée depuis quelques temps, et nous avait laissé en héritage son logement, une minuscule tanière envahie au fil des ans par toutes sortes de brols et qui avait besoin d’être rénovée, avant d’envisager sérieusement de la louer. J’aurais sans doute dû faire ces travaux de son vivant, mais étant fonctionnaire le jour, je n’avais que mes nuits pour faire l’ouvrier tous corps de travaux, et je ne suis pas certain qu’elle aurait apprécié être dérangée un soir sur deux par les odeurs de peintures et d’enduits, et réveillée les week-ends par le doux chant de la perceuse à percussion quatre vitesses. C’est donc après dîner que je quittais mon épouse et mes enfants pour aller me taper des bricolages nocturnes. Et c’est comme ça que c’est arrivé.
Venant du 13e arrondissement, j’arrivais quasiment toujours par la rue Buffon, passais devant la mosquée au coin de la rue Geoffroy-Saint-Hilaire et me garais non loin de là, dans la rue Censier. Je ne sais s’il était particulièrement tard, ce soir-là, ou bien si la nuit tombait tôt. C’était une nuit d’automne, en tout cas. En passant devant la mosquée, j’avais déjà repéré deux gars dans l’ombre qui marchaient sur le trottoir, côté fac de Censier ; je les avais dépassés et m’étais garé plus loin, sans penser à rien. Le temps de descendre, de sortir un vieux sac Monoprix lourdement chargé d’outils et de boîtes de plâtre de Paris à prise rapide, je fermai le coffre et partis à pied vers cet endroit où les escaliers descendent de la rue Censier-Haut, vers la rue Censier-Bas, là où une entreprise qui vend du champagne semble avoir sa vitrine dans le prolongement d’une cour anglaise. Le studio de feu-ma mère était un peu plus loin.
Tandis que je marchais dans la rue, mes sens en éveil dans cette nuit noire m’alertèrent. Les deux gars bizarres qui semblaient venir de la mosquée avaient l’air de se rapprocher d’un pas plus rapide. Je tournai un œil chafouin et jetai un regard oblique dans mon dos. Effectivement, ils étaient maintenant beaucoup plus près, alors que, en marchant à vitesse égale, l’intervalle nous séparant aurait dû rester plus large ; or je marchais moi-même assez vite, n’étant pas rassuré.
Je vis au loin les lumières de la rue Monge. On trouve quelques brasseries, un sushi-bar « Sushi-Planet » et je crois un café à baggles au coin de la rue Saint-Médard ou quelque chose comme ça, et cette présence encore lointaine me rassurait. Je me dis qu’en hâtant le pas, je serais rapidement visible des vitrines, et en sécurité. Je hâtais le pas, donc, en proportion de ma peur, mais sentis immédiatement que les deux gars derrière moi hâtaient le pas aussi, et même, se mettaient pratiquement à courir, comme ces chevaux qui passent soudain du trot au galop.
Mon cerveau, habitué à ce type de calcul, fit dans l’instant l’intégrale sur dt de la différence de nos vitesses, pour prédire que je ne serais pas dans le périmètre éclairé par les brasseries, avant qu’ils ne m’aient rejoint, à moins de franchement partir en courant, ce qu’un dernier sursaut de dignité m’empêchait de faire, à moins que ce fût une peur bleue.
Soudain, j’entendis « Monsieur, Monsieur » dans mon dos. Les deux gars bizarres commençaient à m’interpeller. Je fis semblant de ne pas les entendre et accélérai le pas, à la limite de la course. Mais ils recommencèrent « Monsieur, Monsieur ! », avec plus d’insistance, et j’entendais maintenant leurs pas lourds et rapides sur la chaussée, pratiquement sur mes talons.
Il n’y avait plus moyen d’éviter la confrontation, là au bout de la rue Censier dans le noir de cette nuit fatidique où je me trouvais seul, les bras chargés de sacs encombrants. Je me décidai à m’arrêter et me retourner, avec cette sensation étrange que toute ma vie n’avait fait que converger vers cet instant. Voilà, le lendemain je ne serais plus qu’un fait divers ; mon père effondré prendrait la tête d’une marche blanche organisée par mes collègues. Mon fils dépassé par ses responsabilités appellerait au calme et à ne pas faire d’amalgames.
Je me tournai donc et fis face à ces deux jeunes Arabes, qui me dirent : « Vous avez laissé tomber vos clés de voiture » en me tendant, en effet, la clé noire au bouton bippeur de ma Peugeot. Je leur dis merci en bafouillant, j’enfouis les clés dans le fond d’une poche de mon pantalon, et les regardai partir en souriant vers la brasserie au coin de la rue Monge, où semblait les attendre une bande de filles. Je descendis les marches de la cour anglaise vers le bas de la rue Censier, tout envahi par une honte liquide qui semblait remplacer l’adrénaline coulant dans mes veines depuis dix minutes.
Et depuis lors, à chaque fois que je vais à ce studio pour y retrouver un membre de ma famille ou qui que ce soit d’autre, je descends les marches au bout de la rue Censier et suis pris derechef d’une honte qui me stigmatise, puisque descendant ces marches, j’ai face à moi la plaque au coin de la rue Censier où aboutit la rue de la Clef, qui me rappellera toujours cette nuit–là.

Vincent Fleury - 17 septembre 2016

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