ELISEE, avant les ruisseaux et les montagnes, making of, 2

Thomas Giraud, qu’on a pu lire sur remue.net à plusieurs occasions, fait paraître son premier livre, Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes, aux éditions La contre-allée, en octobre 2016. Proposition lui a été faite d’ouvrir son journal de chantier ici. Voici le deuxième volet de cette série qui en comptera trois.
Lire le premier volet.


ELISEE, avant les ruisseaux et les montagnes, un making-of

Partie 2

À vie multiple, probablement enfance multiple. J’avais besoin de quelque chose qui soit essentiel dans la jeunesse d’Elisée Reclus, décisif. Pas un événement avec lequel j’aurais eu la prétention d’expliquer ou de laisser suggérer ce qu’il est devenu mais plutôt un événement qui aurait suffisamment d’épaisseur pour être porteur d’interrogations. Le voyage que son père Jacques, pasteur, l’oblige à effectuer pour rejoindre son frère Elie à Neuwied, près de Coblence, en Allemagne au collège des frères Moraves, seul, à là âge de onze ans, en partant de Sainte-Foy-la-Grande me paraît pouvoir avoir cette fonction.

Comme le rappelle Tim Ingold, « Où qu’ils aillent et quoi qu’ils fassent, les hommes tracent des lignes : marcher, écrire, dessiner ou tisser [1] ». Les géographes plus encore que les autres aiment les lignes, les strates, les frontières, les cimes, les chemins visibles. Mais ils ont un plaisir plus grand encore à donner à voir ce qui était invisible et notamment, transformer des points éparpillés en droite, ou en courbes légères que personne ne voyait ni même ne devinait. Ce que les géographes français de la fin du XXe siècle appellent la diagonale du vide, ce large morceau de France qui part du Nord-Est pour le Sud-Ouest, en est une parfaite illustration. Elisée Reclus n’est pas un homme du XXesiècle – il meurt en 1905 – mais étonnamment, il va traverser la France en suivant plus ou moins cette diagonale, en étant géographe par anticipation, à son corps défendant presque. Et surtout, solitaire et jeune, il fait « une ligne en marchant [2] », trace sa propre voie.

Alors pourtant que pour Jacques Reclus les choses sont déjà réglées en ce qui concerne l’avenir d’Elisée, étude, théologie, pastorat, je crois qu’il offre à Elisée, avec ce voyage obligé, paradoxalement, le moyen pour Elisée de se sortir de la contrainte paternelle. Il est comme ces parents rebelles qui veulent apprendre à leurs enfants à désobéir : désobéir c’est obéir à ses parents et vice-versa. Jacques Reclus est coincé. Vouloir soumettre son enfant en l’envoyant aussi loin de soi, c’est lui donner un goût de la liberté ou favoriser celui qui était déjà en lui. Cette diagonale du vide, elle n’est pas que cela dans le trajet que je fais faire à Elisée mais je ne peux finalement la concevoir autrement que comme une possibilité pour Elisée, de faire le vide, de se libérer de la présence de son père.

Elisée n’a pas pu sortir indemne d’un tel voyage si jeune, même si les critères de l’enfance, de la jeunesse et de l’âge adulte n’étaient pas les mêmes à cette époque [3]. Je suppose que lors de ce trajet Elisée découvre, repère pour l’avenir, se construit. Il va se faire une idée de la diversité des paysages, de leurs agencements, de leurs mouvements et peut-être, de leurs compositions, de leur habitat, de comment les gens vivent, ici ou là. C’est un trajet accompli un peu à pied (et l’on sait la grammaire générative des jambes [4]) mais surtout en malle-poste. Le rythme lent du défilement du paysage doit avoir exercé une influence sur son regard, sur sa manière de voyager, plus largement d’appréhender le monde. La vitesse d’un trajet a tendance à rendre ce que l’on voit horizontal, étiré. Ici, la lenteur lui donne le temps de ponctuer, de verticaliser, de s’attacher aux détails, un arbre quelque part, une maison au milieu d’un champ, une ville vue de loin sans que l’on sache vraiment s’il s’agit d’un hameau ou d’une grande ville, comme si Elisée pouvait se dispenser, dans mon esprit, de hiérarchiser pour seulement accumuler et surtout, prendre chaque chose pour ce qu’elle est. Il constate sans préjugés. Cette traversée ne constitue pas un voyage initiatique mais je fais le pari qu’il y a dans ce long voyage de plusieurs semaines les germes de ce qu’Elisée est amené à devenir. Il découvre beaucoup seul et se forge sa propre manière de voir et comprendre ce qui l’entoure.


Saint-Vincent-de-Reins.
Raymond Depardon Magnum Photo/CNAP

Elisée s’échappe ainsi, sans se libérer tout à fait, de ce père qui a jusque là été omniprésent, directif, avec des idées arrêtées sur beaucoup de choses : sa foi, celle des autres, l’éducation de ses enfants, les promenades d’Elisée qu’il trouvait saugrenues. La documentation trouvée fait du père d’Elisée un homme ferme, sûr de ses idées et n’hésitant pas à rompre avec les institutions. Je voulais pour Elisée un père charismatique, l’histoire le confirme aussi. Je souhaitais qu’il soit également un père compliqué, difficile, tortueux dans sa pensée, habité par cette folie que Beckett met dans ses personnages en les faisant douter de tout : de la foi des autres, de sa famille mais aussi de lui-même, de l’instant, de ce qu’il vit et même de ce qu’il ressent. Il est, en revanche, l’inverse de L’innommable puisqu’il est, dans la bouche d’Elisée, toujours et inlassablement « Jacques le père » ou « le père Jacques ».

Jacques (le père donc !) manifeste également son originalité par une pensée profuse qui se présente la plupart du temps sous forme de sermons en laisse (« trois petits chats, chapeau de paille, paillasson etc.), de discours amphigouriques, abscons et émotifs.

Un extrait (pages 33-35)

Les absences rendent les sermons suivants plus amers : « De quelle manière ? Pécheurs, vous souffrez, et vous avez raison de souffrir car vous faites le mal, vous êtes le mal et vous savez que vous le faites. Vous êtes souffreteux de votre propre mal et du mal que vous produisez méthodiquement. Chacun parmi vous sait qu’il entretient mieux que personne le mal qu’il crée à droite à gauche, et il serait trop long d’énumérer les souffrances que vous infligez à vos proches. si vous voulez perdre du temps à cette énumération, changez de religion et allez à l’église, dans la boîte noire du confessionnal. lorsque vous pensez mal, déjà vous faites ce mal qui ronge et divise notre communauté. en traversant cette rivière, sans vous intéresser aux passes aux moutons, vous êtes sûrs de continuer à vous mouiller et à peut-être, un jour, vous noyer ou voir quelqu’un se noyer. Pêchers, noyers, sont les arbres dont les ombres sont dangereuses. il faut les éviter. Car la simple pensée est constitutive et déjà construction du mal. il est là ! Devant vous et vous êtes les auteurs de celui-ci alors que pourtant vous n’êtes pas capables de faire de grandes choses. il vous faut assumer cette terrifiante capacité de paresse associée à ces facilités déconcertantes pour produire en industriel, le mal. Vous inspirez le dégoût. le même dégoût que l’on a devant un travail bâclé, taché. l’éducation de vos enfants est un échec. ils vaquent comme des animaux, sans conscience, sales et sans instruction. Vous avez manqué de celle-ci. Celui qui a coupé ces arbres ne peut être un bûcheron de Dieu. Vous en êtes là, parce que vous avez été créés comme des choses imparfaites, enduites du péché qui vous aveugle et vous rend incapables de faire quoi que ce soit. soit. Mais vous pouvez mieux. Mieux, c’est difficile, c’est vous soustraire à la facilité quotidienne, à vos petits rythmes pleins de turpitudes que vous ne voyez plus. Ce petit rythme commode. Commode, comme une commode mal terminée. Vos tiroirs sont ouverts : vous dépensez sans compter. Vos portes s’ouvrent mal aussi, vous laissez vos voisins dans la misère, sans rien faire. Comment faire ? est-il trop tard ? il n’est jamais trop tard, mais pour vous, n’est-il quand même pas trop tard ? Comment le savoir ? (silence). Vous devez essayer, même s’il est trop tard, il reste peut-être quand même un bout d’espoir. Oh, je dis espoir, mais je ne crois pas trop à ce mot, je crois plutôt qu’il faudrait, pour vous, parler de chance, d’imprévu, que peut-être justement, quelqu’un qui, plus grand que vous, a oublié quelque chose et que ce trou, cet oubli, vous donne la possibilité de tenter quelque chose, même si, réflexion faite, le grand ordonnateur de ce monde ne peut avoir oublié quelque chose. Mais vous devez quand même essayer quelque chose même s’il n’en sortira probablement rien. Il vous faut beaucoup prier ».

21 septembre 2016

[1Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones sensibles

[2L’expression est de Tim Ingold.

[3Pierre-Henri Tavoillot et Eric Deschavanne, Philosophie des ages de la vie

[4Jean-Christophe Bailly, La phrase urbaine, Fiction et Cie/Seuil