Je le revois (et fuck)

Les coïncidences, souvent, appellent les souvenirs. Récemment à la télévision, passait un « docu-fiction » sur une malformation prénatale : la hernie diaphragmatique congénitale. C’est une malformation du diaphragme du fœtus, qui n’est pas convenablement fermé. Un orifice demeure par lequel la partie haute des organes : le poumon, le cœur, l’estomac, communique avec la partie basse : les intestins, le foie, les reins. Pendant le développement, les intestins et parfois le foie, s’introduisent dans la cavité thoracique et poussent contre les poumons. La pression exercée par le tube intestinal est supérieure à celle exercée par les bronches. Les poumons ne peuvent pas croître et l’enfant présente une atrophie pulmonaire, une capacité respiratoire très réduite. La mortalité est de l’ordre de 60%, les séquelles souvent nombreuses et graves. Dans le film, certains parents évoquent leur enfant mort dans des souffrances indicibles, d’autres parlent des traitements possibles et de comment leur enfant a été sauvé. Parce qu’on peut intervenir. Auparavant, les enfants étaient opérés à la naissance, et la hernie était traitée chirurgicalement. Les organes étant remis en place, une capacité pulmonaire pouvait être récupérée, les poumons se remettant à croître et à générer de nouvelles bronches. La survie des enfants est possible, s’ils parviennent à passer les premières semaines malgré une capacité respiratoire réduite (suivant les hôpitaux, le taux de survie après opération se situe entre 50 et 90%).
Mais dans la même semaine où passe à la télé ce documentaire, je vais en colloque et rencontre à Cerisy un chercheur avec qui j’ai été il y a longtemps à l’école d’été des Houches, un autre collègue me parle spontanément des travaux de David W.

Et soudain, je le revois. C’était il y a quinze ans.

J’avais organisé à la montagne une sorte de colloque sur la physique des systèmes branchés. « Branching in Nature ». A l’époque, les spécialistes des « branches » en biologie, étaient assez déconnectés de la communauté des « branches » en physique, et réciproquement.

J’avais demandé à un grand physicien très connu, Alain K. d’ouvrir le colloque par une conférence sur la formation des dendrites, ou autres rinceaux de givre. J’avais été un peu déçu par sa conférence, extrêmement technique, portant essentiellement sur la théorie des perturbations singulières, laquelle repose sur des transformations conformes du plan complexe permettant d’intégrer la dynamique de croissance de la frontière des flocons de neige et autres cristaux hors d’équilibre.

C’était imbitable. Il y avait dans l’assistance des biologistes, et en particulier David W., que je ne connaissais pas. C’était un chercheur inscrit au colloque, comme un autre. Il était médecin pédiatre. Il avait droit à une présentation de quinze minutes, et il passait pratiquement après Alain K. Contre toute attente, il remonta l’écran et descendit le tableau noir. Il prit une craie dans un godet et commença à parler. C’était en anglais, mais en français cela donne à peu près ceci.

"Les physiciens ont de belles théories en particulier Alain K., c’est pourquoi je propose d’introduire la constante de K. : « grand K ». Et il traça la lettre K en très grand sur le tableau. Mais si l’on veut comprendre l’univers, il faut d’abord introduire la vitesse de la lumière dans le vide, c, ce qui nous amène à multiplier la constante grand K par la vitesse de la lumière c. Et il multiplia « grand K » par c. Enfin, si l’on veut comprendre quelque chose, il faut faire l’intégrale de la constante « grand K » multipliée par c, et si l’on veut tout comprendre par la physique, il faut faire cette intégrale sur tout l’univers."

Devant l’assistance médusée s’était formé en énorme sur le tableau le mot « FucK ».

Dans un silence de cathédrale, David W. descendit l’écran, et passa la première photographie de son intervention qui montrait un enfant atteint de hernie diaphragmatique congénitale, en soins intensifs. Ces premiers mots furent : mon problème c’est ça. Cet enfant va probablement mourir d’insuffisance respiratoire, que peut-on faire pour le sauver ?

C’était il y a quinze ans. Aujourd’hui, une intervention in utero est possible pour certains cas, particulièrement lorsque le foie est impliqué dans la hernie, qui était expliquée dans le documentaire diffusé sur Arte il y a quelques jours. Cette intervention consiste à introduire un ballonnet dans la trachée du bébé in utero. Ce ballonnet est gonflé. Il bloque l’efflux de liquide pulmonaire (le poumon est rempli de liquide in utero).

Ce liquide se met donc en pression, ce qui communique une plus forte pression au bout des bronches, où la croissance du poumon devient plus "tendue", plus forte. De cette façon, les bronches peuvent pousser plus activement contre les organes envahisseurs et leur résister. Il en résulte une capacité pulmonaire accrue, à la naissance, les chances de survie passent de 40 à 60%, pour ces cas très graves, qu’on peut opérer ainsi (tous les cas de CDH ne bénéficient pas de cette technique, il y a des contre-indications).
Le mécanisme de croissance du poumon couple donc la pression dans les « branches » du poumon (qu’on appelle les « bronches »), et la croissance du film épithélial (le feuillet de cellules qui branche). Le résultat en est un magnifique arbre dont la structure n’est pas codée génétiquement point par point.

C’est un problème difficile, interdisciplinaire. Après la conférence de David W., chacun avait compris qu’on n’était pas là pour crâner. Les travaux ont repris plus modestement. Aujourd’hui, physiciens et biologistes collaborent pour essayer de faire avancer de vrais problèmes, dans lesquels la composante biologique et la composante physique sont entremêlées.
Et David W. a reçu la médaille de l’Ordre du Faucon d’Argent de Mongolie : quand il en a marre de la science qui n’avance pas, il part en Mongolie soigner des petits enfants mongols dans les steppes, pendant que nous, ici, on s’engueule dans les AG pour discuter du rôle respectif de l’Ecole Normale, du plateau de Saclay ou de Jussieu dans l’avenir de la recherche française. Et fuck.

Crédits Photo :
Moulage du poumon : Prof. Ewald Weibel (U Berne)
Flocon de Neige : Kenneth Libbrecht
CDH surgery : Doug Miniati, MD.
Neonate after CDH surgery : Columbia University.
Fuck : Vincent Fleury

Vincent Fleury - 25 septembre 2016

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