Jean-Paul Goux, L’Embardée, par Jean-Claude Lebrun

- dossier Jean-Paul Goux sur remue.net
- chroniques Jean-Claude Lebrun dans L’Humanité
- L’Embardée sur le site Actes Sud


Jean-Paul Goux La forme d’une ville, par Jean-Claude Lebrun

© L’Humanité

Parmi les romans de ce printemps, voici sans doute l’un des plus riches et des plus aboutis. Une suite de lettres, qu’un narrateur envoie à deux de ses amis, se mue en un puissant flot narratif. Le matériau d’apparence disparate d’une vie s’y donne à voir, dans une langue aux ressources considérables. Tout comme la force d’un rapport avec le monde. Car ici le roman se situe à l’exacte charnière de l’intérieur et de l’extérieur. À la jonction d’un espace intime intensément habité et d’une ville, qui en constitue le lieu d’élection et lui donne figure. À qui douterait encore de la capacité du roman à opérer un tel genre de suture, à se situer à la fois dedans et dehors, à investir la profondeur d’une âme et arpenter le monde à son horizon, le roman de Jean-Paul Goux apporte la plus limpide des réponses.

Celui qui écrit est architecte et vit à Paris. Tout comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père. Pendant un hiver du début des années soixante-dix, alors qu’il était étudiant aux Beaux-Arts, un professeur lui avait fait sillonner la ville en tous sens. Il avait alors découvert la place tenue par ses aïeux dans le modelage de sa forme actuelle. Cela avait commencé à la période haussmannienne et s’était continué aux temps de l’art nouveau et de l’art déco. Puis était venu le tour de son père, figure emblématique de la génération des « démolisseurs » de l’après-guerre. Celui-ci avait assaini un îlot en face du Bon Marché pour y édifier l’une de ses énormes constructions sans grâce qui marquèrent les années soixante. Le narrateur évoque l’histoire d’abord florissante puis moins glorieuse de cette dynastie d’architectes. Il s’intéresse notamment à un immeuble dénommé l’Embardée, construit pour la famille dans une certaine rue Sainte-Avoie - que l’on chercherait en vain sur le plan de Paris. Le cinquième étage était constitué par trois appartements mitoyens, que des portes percées dans les murs porteurs permettaient de réunir en enfilade. Lui-même y avait joué quand il était enfant. Puis il y avait vécu seul, à vingt ans, pendant tout un mois d’hiver. Les grands-parents étaient morts. Les pièces étaient restées en l’état avec leur mobilier et son contenu.

Il venait alors de quitter ses parents, « ce corps à deux têtes » qui depuis belle lurette avait décidé d’aller habiter ailleurs. Il allait goûter « le luxe de l’espace et le luxe du silence », l’un et l’autre propices à la descente en soi. Car en ouvrant tiroirs et dossiers, il allait plonger dans le passé, mettre au jour un terreau, y démêler une multitude de radicelles insoupçonnées. Autrement dit, s’enfoncer dans les abîmes d’un roman familial.

On comprend alors que cette suite d’appartements tient sans doute moins d’une réalité avérée que d’une construction mentale. Que les passages d’une pièce dans une autre figurent les avancées dans des cellules restées ignorées d’un espace intérieur. Et que c’est l’écriture qui crée le mouvement. Restituant avec une précision géométrique, qui n’est pas sans rappeler l’une des pratiques fondatrices du nouveau roman, la configuration de l’ensemble. Mais sans jamais cesser de placer au centre un être et sa subjectivité. Trouvant, lorsque celui-ci se tourne vers l’extérieur, observe le crénelé des toitures, discerne l’infini des tonalités et des valeurs dans la pâte colorée des ciels, les mots d’un peintre en train de travailler sa matière. Ce sont des pages d’une sidérante beauté que Jean-Paul Goux nous propose alors. Rareté des images, langue sollicitée dans l’infinité de ses ressources lexicales, sens aigu de la représentation. Ces lumières, ces reflets, ces masses changeantes qui roulent au-dessus de Paris entrent dans un jeu subtil de correspondances avec ce qui agite le narrateur. Seule, au milieu de tout cela, la ville lui semble un appui sûr, un « talisman qui vous protège ». Rien de commun avec la vision communément répandue de la cité comme lieu d’inquiétude et de perte. Jean-Paul Goux remet la ville à sa place dans l’échelle historique : malgré les dérives, c’est l’endroit le plus habitable, la construction la plus achevée du savoir-faire humain.

Ce qui se mesure particulièrement en hiver. L’évocation s’en fait en des termes absolument neufs. On retrouve là, enfin couchées sur la page, des sensations ancrées depuis l’enfance, et jamais encore dites de si juste et évidente façon.

Dans les pièces de l’Embardée, véritable palais mental, se joue le roman conflictuel d’une filiation. Autour de L’Embardée, dans la représentation du paysage urbain, se laissent percevoir les échos d’un bouillonnement intérieur. Tandis qu’une vision pénétrante de la ville laisse deviner une plus vaste réflexion, de portée historique, chez un romancier qui frappe ici un très grand coup.


Jean-Paul Goux, l’Embardée, Éditions Actes Sud, 192 pages, 18 euros

communiqué - 29 juin 2005