« Maintenant c’est moi le malade »

Roberto Bolaño a la réputation d’avoir été quelqu’un d’irrévérencieux, une sorte d’énergumène semant plus ou moins la zizanie. Tout le monde n’a pas eu la chance de le fréquenter, il nous reste ses livres qui nous donnent, dans leur disparité, une image de l’esprit qu’il aura été : esprit joueur pratiquant l’humour, aimant le risque, ne craignant pas d’explorer des territoires interlopes ni de pousser la syntaxe au-delà de ses performances habituelles. Si Nocturne du Chili est un ouvrage de taille modeste eu égard à certains gros livres qu’il a écrits, il n’en reste pas moins qu’à sa lecture on se sent comme soulevé par une vague qui vous emporte, vous déporte, et vous laisse pour finir groggy sur une plage quelconque, celle de votre lit par exemple. On se doute à son titre que ce livre aborde quelques-unes des pages les plus sombres de l’histoire de son pays, le Chili. C’est le cas, mais d’une manière éminemment littéraire qui ne laisse pas d’étonner, comme si l’histoire politique était la continuation d’un délire non plus individuel (celui du narrateur) mais collectif.

En effet, Roberto Bolaño c’est d’abord une écriture : une amplitude de la phrase, un souffle, un lyrisme, une ironie, un mordant, une érudition aussi, une gravité ou une noirceur enfin. Oui, une morsure, quelque chose qui prend, qui serre et qui ne lâche plus. Ce livre est une succession de digressions, de récits enchâssés, nous amenant à côtoyer de grands noms de la littérature mâtinés de grotesque ainsi que des losers magnifiques (ce n’est pas incompatible) comme ce cordonnier de l’Empereur d’Autriche-Hongrie qui va consacrer une partie de sa vie à constituer un « cimetière des héros » quelque part au-dessus d’une colline autrichienne, sans s’apercevoir que l’idée au nom de laquelle il se dépense sans compter a bel et bien vécu.

Le texte de Bolaño fait bloc, il n’offre aucune respiration, un peu comme ceux de Bernhard mais en moins obsessionnel. Et même si les charnières qui en articulent les membres sont visibles, son mouvement général tend à les estomper au profit d’une danse proche de l’agonie, un carnaval macabre digne d’Ensor. Il faut imaginer un vieux critique littéraire aux allures de rapace tenant les hanches d’un jeune prêtre en soutane, lequel tient celles de militaires de choix (un Jünger en uniforme de la Wehrmacht, un Pinochet prenant des cours de marxisme) ou d’une belle écrivaine arriviste, tous dansant plus ou moins frénétiquement la conga, selon la mode locale. C’est un peu à cela que ressemble ce roman : un gigantesque serpent ivre qui danserait jusqu’au bout de ses forces.

Son héros est un prêtre, c’est lui qui parle, il répond aux accusations implicites qu’un jeune homme aux cheveux blancs porte contre lui. Mais cela on le comprend petit à petit. Tout serpente dans ce livre, tout se tord, comme « une ombre de belette ou d’anguille » pour citer notre curé évoquant l’ombre de son père. Serait-ce de cette lâcheté dont le fils a hérité, ou bien doit-on penser que toute forme de reconnaissance n’est jamais loin de la corruption ? Il faut dire que notre prêtre n’est pas le premier venu. En plus d’être un « père », c’est un critique littéraire de renom et même un poète. Il n’a donc pas trop de trois noms. Et qui en période de dictature ne serait pas fier d’arborer trois masques ? Comme l’ordonne l’exergue de ce livre, qui en résume le programme tout en en découvrant la saveur : « Enlevez votre perruque ».

Le prêtre dit « je ». Il s’adresse à nous, ses lecteurs. Et même si l’on ne se sent pas forcément à l’aise en présence d’un homme en uniforme (la soutane qu’il ne quitte quasiment jamais), force est de constater que son voyage en Europe n’est pas dépourvu d’agrément. Dire de ce personnage qu’il est attachant serait certainement excessif mais on ne doit pas oublier que c’est sa voix qu’on entend et qu’on ne saurait juger trop sévèrement une personne qui s’exprime parfois avec un sens de la trivialité qui le rend presque sympathique. C’est qu’une puissance démoniaque et satirique atteint les personnages et leur façon de parler. L’histoire politique du Chili pervertit les esprits et affecte jusqu’à l’écriture poétique de notre héros. Je le cite :

« Ma poésie avait toujours été, pour le dire en un mot, apollinienne, et ce qui me venait était plutôt, pour essayer de le qualifier d’une manière ou d’une autre, dionysiaque. Mais en réalité ce n’était pas de la poésie dionysiaque. Ni démoniaque. Elle était enragée. Que m’avaient fait ces pauvres femmes qui hantaient mes vers ? L’une d’elles m’avait-elle donc trompé ? Que m’avaient fait ces pauvres invertis ? Rien. Rien. Ni les femmes, ni les pédés. Et encore moins, mon Dieu, les enfants. Pourquoi alors ces infortunés enfants apparaissaient-ils sur ce fond de débauche ? »

Il y a une puissance subversive du rêve ou du cauchemar dans ce livre, un ressort onirique qui telle une traînée de poudre enflamme le récit, l’accélère tout en le projetant dans des espaces autres, saturés d’images, de visions, de sensations déréglées. Si ce Nocturne est une forme (littéraire et non plus seulement musicale), elle est pour le moins nerveuse, agitée, protéiforme et convulsive, comme la beauté se devait de l’être pour les surréalistes. Serait-ce cela la touche latino-américaine ? Bolaño n’a pas caché son admiration pour Borges, même si l’écriture de celui-ci est plus posée, plus froide, en un mot plus cérébrale. Bien d’autres noms figurent dans ce livre, auteurs qu’il faudrait lire sans doute. Mais faute de bien les connaître, ce n’est pas à un auteur d’Amérique latine que j’ai songé en lisant ce Nocturne, c’est à Bohumil Hrabal et à sa « trop bruyante solitude », elle aussi adressée à qui voulait bien l’entendre, en référence à une Europe qui elle non plus « n’allait pas bien » (selon le doux euphémisme du curé parlant de son pays). Le jeu des influences est quelque chose de trop complexe pour que je m’y risque ici, a fortiori quand on aura rappelé que l’on peut être influencé par des livres qu’on n’a pas lus comme par un fluide propre à une époque et qui circule dans l’air que tout un chacun respire.

Nocturne du Chili se termine sur une tempête qui n’a pas fini de souffler - une « tempête de merde » selon les mots du narrateur -, mais également sur une quête singulière qui elle non plus n’a pas fini de s’imposer : celle des visages que nous cherchons « en vain », que nous ne trouvons pas mais que nous n’en continuons pas moins à chercher, tant que la lumière brille - fût-ce au fin fond d’une cave. Rappelez-vous, c’était l’ époque où « les plombs sautaient ». Mais qui pourrait prétendre qu’elle est révolue ?

Pour aller plus loin : France-Culture

Pascal Gibourg - 20 octobre 2016