Washington & Susan & John McNeely

98 Washington McNeely [Edgar Lee Masters, traduction Général Instin]

Riche, honoré par mes concitoyens,
père de nombreux enfants nés d’une excellente mère,
tous élevés ici
dans la grande demeure à l’entrée du village.
Regardez ce cèdre dans le parc !
J’envoyai les garçons à Ann Arbor, les filles à Rockford,
et ma vie avançant, avec toujours plus de richesses et d’honneurs •
le soir je me reposais sous le cèdre.
Les années passèrent.
Les filles voyagèrent en Europe ;
elles reçurent une dot pour leur mariage.
Les garçons, de quoi démarrer leurs affaires.
C’étaient de solides enfants, prometteurs comme des pommes
avant la morsure.
Mais John quitta le pays déshonoré. 98d
Jenny mourut en couches • 98b
moi je restais assis sous mon cèdre.
Harry se tua ayant sombré dans la débauche,
Susan divorça • 98c
moi je restais assis sous mon cèdre.
Paul se rendit malade à force d’étudier, 99
Mary se cloîtra à la maison suite à un chagrin d’amour • 100
moi je restais assis sous mon cèdre.
Tous partis, ou les ailes brisées, ou rongés par la vie •
moi je restais assis sous mon cèdre.
Ma compagne, leur mère, fut emportée •
moi je restais assis sous mon cèdre,
jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
Ô Terre mère, qui berces dans sa chute la feuille morte
pour l’endormir !


98c Susan McNeely [Christine Jeanney]

Ainsi, fraîchement divorcée de G.Ed. Fieldway
et décidant d’une vie libre mienne,
j’abritais ma voilette d’une pluie torrentielle,
m’engouffrant sur le pont de l’Eastland
amarré.
Lorsqu’il s’allongea sur le flanc
entre les rues de Clark et LaSalle
comme une baleine s’endort
quelle bousculade ! D’être noyée en compagnie de 844 autres
ne fut pas une consolation.
Priez pour ceux et celles dont je fus,
alignés sous les draps,
et souvenez-vous ! Il y a
sur le quai l’enfant que sa mère protégea de l’averse
mais pas des eaux noirâtres,
dans les bras d’un marin,
son corps tenu
en cercle que rien n’achèvera.


98d John McNeely [Christophe Ségas]

Seule ma sœur Jenny, 98b
la martyre,
sacrifiée aux convenances sociales de la maternité,
n’a jamais qualifié mon amour pour Jim Brown 106
• le beau palefrenier de mon père98
de débauche,
de décadence,
de monstruosité.
Elle s’en fit même la complice :
c’est elle qui a taillé
la belle robe de garçon-vacher
qu’un soir j’ai osé enfiler pour traverser la ville.
Souple et chatoyant,
dans mon vêtement de gloire,
j’ai marché vers Jim Brown •
Je l’imaginais cédant au désir que j’allais provoquer,
je l’imaginais me prenant dans ses bras,
me portant jusqu’au foin et me roulant dessus.
Oh non !
Quand il m’a vu venir,
souple et chatoyant dans ma robe de garçon-vacher,
Jim Brown s’est moqué de moi,
de mes airs de grande dame,
et il a craché •
craché.
Ont aussi craché tous les autres,
avec qui il buvait de la gnôle.
Le soir même,
juges et prédicateurs,
banquiers, journaleux,
sont venus trouver mon père,
assis sous son cèdre,
pour lui ordonner de me chasser de la ville
parce que j’étais la lie de ma race •
J’ai vécu à Chicago,
danseur travesti,
jusqu’à ce que l’alcool frelaté ou les mauvais traitements finissent par avoir ma peau.
On a renvoyé mon corps ici,
robe de garçon-vacher pour linceul •
parce que j’étais la lie de ma race.


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10 novembre 2016