Je le revois : un amour gros comme le Ritz.

Hier matin, je me promenais dans Bruxelles avec Quentin Smolders et Yun Sun Limet. J’ai quelques œuvres de Smolders à la maison, dont celle-ci : une vitrine constituée de capsules de bouteilles ramassées dans la rue.

Tous les visiteurs marquent un temps d’arrêt devant cette œuvre, certains se demandent si les capsules sont peintes ou fabriquées par l’artiste. En fait non. Quentin Smolders fait des œuvres avec des détritus, ou de menus objets ramassés au gré de ses promenades. (Il a aussi une oeuvre de peinture, gravure, sculpture, voir ici ). C’est au moment où nous passons devant ce cinéma de Bruxelles

qu’il sort de sa poche un petit objet en métal brossé trouvé dans la rue. Il me le montre en me disant : « regarde, il y a un diamant dessus ». Effectivement, c’est une sorte de porte-clé, ou un morceau de quelque chose qui a dû être serti de trois pierres, il n’en reste qu’une, et elle a l’air d’un petit diamant. Ou du moins se plait-on à le croire, car selon toute vraisemblance, il s’agit d’une pierre artificielle. A moins que Quentin ait réellement trouvé un diamant dans la rue, ce qui est semble-t-il possible, les braqueurs ayant tendance de nos jours à semer leur butin dans leur fuite (NB : fine allusion au braquage d’une starlette appelée Kim Kardashian ayant eu lieu dans son hôtel à Paris, dans le premier quart du XXIe siècle).

Tandis que nous discutons pour savoir si le diamant trouvé dans la rue est vrai ou faux, soudain je la revois, elle et son histoire de diamant, qui est aussi un peu la mienne.

C’était il y a vingt ans. Je vivais dans un appartement rue Paul Bert, dans le douzième arrondissement de Paris. J’étais célibataire. En réalité, je me remettais d’un dépit amoureux. J’avais quelques années auparavant beaucoup aimé une jeune femme, beaucoup, je ne sais pas, mais disons comme on aime vraiment. Je pense qu’on n’aime que deux fois dans sa vie. Une première fois : on aime vraiment pour la première fois. Et puis l’on est bête et inexpérimenté, et l’amour s’envole. Et l’on aime une seconde fois, lorsqu’on trouve enfin la personne qui vous fait oublier ce chagrin, ou bien vous le rappelle juste assez pour ne pas refaire les mêmes bêtises. Les fois d’après on s’occupe en attendant que le rideau tombe.
Depuis peut-être trois ans, je n’avais pas revu J. ; je n’avais plus entendu parlé d’elle, n’avais reçu aucune nouvelle. C’était une rupture on ne peut plus claire, brutale et définitive. Pourtant, un matin, je crois que c’était un samedi, le téléphone sonna. Quelle ne fut ma surprise d’entendre au bout du fil la voix enfantine de J. L’autre surprise fut que cela ne ralluma aucun espoir particulier, et d’ailleurs, je me doutai immédiatement qu’il devait « se passer quelque chose », qu’elle n’appelait pas pour parler du bon vieux temps ou me faire des propositions. D’une voix presque gênée elle commença à me parler :

−Bonjour Vincent, excuse-moi de te déranger ; tu te souviens de ma grand-mère ?
−Euh oui ?
−Celle qui est décédée quand on sortait ensemble.
−Euh ?
−Voilà, elle m’avait légué une grosse bague avec un gros diamant. Il y a une cérémonie à sa mémoire et, enfin bref, il faudrait que je ressorte le diamant à cette occasion.
−Euh ?
−En fait, je ne me souvenais pas de ce que j’en avais fait, jusqu’à ce que ça me revienne : quand je l’ai reçu, je ne savais pas quoi en faire, et je l’ai caché dans une poche d’un uniforme militaire à toi qui pendait dans l’armoire. Est-ce que tu as toujours ces uniformes, ceux de ton service ? Bon, ben sinon tant pis, hein, je ne veux pas te déranger.

Mes vieux uniformes militaires ?… Effectivement, j’avais fait mon service en Allemagne, comme aspirant, et j’avais conservé toutes sortes de chemises qui grattent et d’uniformes généralement verts et peu seyants. Il n’y a pas d’occasion dans le civil de porter ça, si l’on n’est pas chasseur, ou néo-nazi. Qu’est-ce que j’avais bien pu faire de ces uniformes au cours des trois ou quatre déménagements qui avaient suivi notre séparation ? Je réfléchis un peu et lui répondis :

−Ecoute J., je crois que j’ai jeté une grosse partie de ces uniformes, j’en ai utilisé certains comme serpillère, mais il me semble qu’il y en a plusieurs que j’ai roulés en boule dans un pouf en cuir que mon père m’a rapporté du Maroc. Il est là, dans le salon. Faudrait éventrer le pouf et tout sortir. Je ne sais pas, il y est peut-être, depuis… que tu es partie.

−Je peux passer ?
−Oui, bien sûr.

Je restai donc à me pomponner en l’attendant, et en regardant d’un air absent ce pouf damasquiné cylindrique, d’environ trente à quarante centimètres de hauteur, qui sentait un peu la chèvre et que mon père, en poste à Oujda, m’avait offert un jour.

Je suis bien certain maintenant que c’était un week-end, puisque J. était arrivée avec des croissants. Je lui ai offert un café, et nous avons mangé ces croissants en retardant le moment d’ouvrir le pouf, de sortir les vêtements et d’en fouiller toutes les poches. Et puis le café a été bu, les croissants mangés, il n’y avait plus rien à se dire, et ce fut le moment d’ouvrir la couture du dessous qui était en gros chanvre bien solide, puis d’écarter et de sortir les treillis et autres uniformes d’apparat qui étaient tassés à mort. Nous fouillâmes ainsi une, puis deux, puis trois poches, et enfin, nous trouvâmes un petit gousset en peau de chamois, dans lequel, effectivement, se trouvait une grosse bague, avec un énorme diamant, sur lequel moi-même et tous mes visiteurs nous étions assis depuis des années. Elle en fut très contente et son visage rayonna de joie, d’avoir retrouvé ce bijou qui semblait avoir beaucoup de valeur. Quelque part au fond de mon chagrin, il restait un petit éclat d’amour qui me fit espérer qu’elle fût également contente de m’avoir revu, avec un prétexte en diamant massif.
Dans la nouvelle de Fitzgerald, Un diamant gros comme le Ritz, les deux jeunes filles s’enfuient à la fin de la résidence de la famille Washington, qui vient de détruire la colline entièrement faite de diamant, en emportant par erreur seulement de la verroterie. Mais ce jour-là, la jeune fille est bien partie en emportant un amour gros comme le Ritz.

Vincent Fleury - 31 octobre 2016

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