Je la revois (bien maquillée)

Malgré le réchauffement climatique et l’ensoleillement anormal qui l’accompagne, le mois de novembre reste le mois des morts. Et il le restera. Il y a quelques jours, je suis allé fleurir la tombe de ma mère. C’est un acte intime, une de ces choses peut-être qui ne se racontent pas. Cependant, si j’avais lu quelque part ce que je m’apprête à écrire, peut-être me serais-je évité aujourd’hui de très pénibles souvenirs. S’il est vrai qu’on écrit d’abord pour soi, on écrit également pour ses lecteurs, et mes enfants quand ils grandiront et deviendront par curiosité mes lecteurs, auront un intérêt pratique à lire ceci.

Pendant toute mon enfance, ma mère nous a « obligés » ma sœur et moi, à nous rendre au cimetière, décaper et fleurir une tombe vétuste, qui serait un jour la sienne. C’était la tombe de son grand-père adoré, celui qui l’avait élevée. Elle était orpheline de mère, et son père la négligeait. Elle lui devait tout.

Pendant des années donc, nous avons emporté un seau, des fleurs, quelques outils, des produits de lessive, et nous avons nettoyé la tombe du grand-père adoré. Notre mère nous entretenait dans la crainte que les fonctionnaires zélés du Père Lachaise annotaient les tombes abandonnées, qui étaient vidées sans ménagement et récupérées, lorsqu’elles n’étaient plus entretenues. Ce que devenaient les ossements était un sujet d’interrogation, voire d‘inquiétude ; nous supposions qu’ils partaient dans une sorte de dépotoir, une fosse commune. Quand nous avions fini de nettoyer la tombe du grand-père, avec ma sœur nous lavions aussi celle du voisin, sur laquelle personne n’était jamais venu, pour essayer d’en sauver un des griffes des gardiens du cimetière.

Elle nous plaisait cette idée, que nous serions un jour inhumés là, et notre mère sans ironie nous disait platement que ce serait un jour son tour. Qu’il n’y avait qu’à « réduire » les corps au fur et à mesure dans des boîtes de plus en plus petites, mais qu’on pouvait toujours inhumer plusieurs personnes dans le caveau. Et puis son tour est arrivé.

Elle souffrait depuis plusieurs années d’insuffisance respiratoire, ses poumons étaient pourris par le tabagisme, l’hypertension, l’emphysème. Il n’y avait pas moyen de la faire arrêter de fumer, tout au plus avait-elle consenti à fumer des lights. Elle était suivie à l’ hôpital « cauchemard », comme elle disait. A Cochin, donc. Un soir, je l’ai eue au téléphone, vers 21h. Tout allait bien, elle avait eu seulement un petit malaise, un peu de tachycardie ; elle venait de rentrer de Cochin, l’ "endoctrinologue" avait voulu la garder, mais elle ne voulait surtout pas rester là-bas, par crainte d’attraper une maladie nosocomiale.
Elle a signé la décharge, elle est rentrée chez elle, et vers 8h du matin, l’infirmière qui passait pour ses soins l’a trouvée morte, arrêtée et raidie dans un dernier geste, une tentative désespérée pour rebrancher un cathéter sur sa bonbonne à oxygène. Un médecin appelé par l’infirmière a rédigé rapidement un certificat de décès, puis il m’a fait une attestation, « pour le remboursement par la mutuelle » a-t-il dit, et il m’a demandé ses cinquante euros. L’attestation de décès du médecin est le dernier acte médical que la sécu rembourse sur les comptes de l’assuré(e), il y a aussi 800 euros de contribution aux obsèques. Les employés des pompes funèbres sont venus et ont emporté le corps dans un sac en plastique, noir, avec une grande fermeture éclair. Je leur ai juste dit d’être délicats, que c’était ma mère. On a choisi avec ma sœur des vêtements pour l’inhumation, qu’on leur a donnés. Et puis je suis resté là avec ma tante, qui avait pensé à acheter des fleurs, et ma sœur.

Et le problème a commencé. Jusqu’au dernier jour de sa vie, ma mère m’avait toujours assuré qu’il n’y avait pas de souci, qu’elle « avait tout arrangé », qu’il n’y aurait qu’à l’inhumer dans la tombe de son grand-père, la tombe que nous avions religieusement entretenue pendant toutes ces années. Je me rendis donc au Père Lachaise, pour obtenir l’extrait de la concession que la dame des pompes funèbres municipales avait requis. Pour obtenir le papier il fallait quelque chose comme un livret de famille ; je ne sais plus où j’obtins le livret de famille de mon arrière grand-père. Je crois bien qu’il était dans les papiers de ma mère. Mais en travers du livret de famille, à la page de décès du grand-père de ma mère, celui qu’elle avait tant aimé, il y avait écrit : « j’interdis par la présente que quiconque soit inhumé à mes côtés dans ma sépulture, ceci est ma dernière volonté ».

Dans cette circonstance paroxistique, nous n’avions plus de sépulture, et un cadavre sur les bras. L’employée des pompes funèbres m’expliqua que le corps serait conservé quelques jours dans une chambre froide, puis, en l’absence de sépulture, il devrait être placé dans un cerceuil en métal, scellé, ou quelque chose comme ça. J’ai oublié de dire que ma mère est morte le 20 décembre, c’est-à-dire, pour me compliquer encore l’esprit, le jour de mon anniversaire. Ce n’est pas sans intérêt, non pas qu’il faille y voir une intention maligne de sa part, mais entre Noël et le jour de l’An, il n’est pas souhaitable de mourir, ou plutôt, d’avoir un mort sur les bras.

Il me fallut N-1 jours pour débloquer la situation, avec la crainte tous les matins que ma mère finisse dans une boîte en fer, stockée quelque part où les morts en transit attendent une sépulture définitive ; cet endroit existe et pourrait intéresser Sébastien Rongier, spécialiste des fantômes sur remue.net. Par chance, des cousins apparentés possédaient une concession à peu près vide, à l’autre bout du cimetière ; mais ils étaient en province. En faisant chauffer toutes les photocopieuses et les fax des Charentes, il fut possible de constituer le dossier permettant à ma mère d’être inhumée là, sans qu’ils remontent tous de La Baule. L’employée des pompes funèbres municipales qui voyait d’un aussi mauvais œil que moi la perspective de rester avec ce cadavre sur les bras, finit par accepter la signature du cousin Laurent, qui n’était pas le propriétaire de la concession ; mais une procuration à l’encre assez pâlichonne fit l’affaire. J’ai l’impression que dans ces circonstances, il y a une forme de souplesse, quand même. Mon frère était partisan d’une petite crémation et zou, pourquoi s’emmerder avec tout ça. J’étais d’avis que si ma mère avait entretenu toutes ces années une tombe putative, ce n’était pas pour finir en cendrier.

Le jour de son enterrement fut pour moi celui d’un grand soulagement. Entre midi et treize heures, le corps maquillé et rhabillé devait être exposé au public dans une petite chambre mortuaire des pompes funèbres municipales, du côté de l’avenue Gambetta. Je compris aux dires des croque-morts, que c’était un peu limite pour le maquillage compte tenu du temps passé et dépassé, mais ça allait. Devant le corps endormi de ma mère, mon frère et ma sœur ne purent s’empêcher de s’engueuler, je ne sais même plus pour quoi. Vers douze heures trente, nous partîmes déjeuner dans une gargote du boulevard. L’employé des pompes funèbres nous prévint qu’il fallait être là à treize heures pour la levée du corps. Au milieu du repas, je regardai ma montre, mon frère et ma sœur ne voulurent pas venir, ils n’avaient pas fini de déjeuner ; « il n’y a pas besoin d’être trois ».

Je retournai à la chambre mortuaire. Le cercueil n’était pas fermé, son corps était toujours exposé. Je pensais que tout serait réglé, qu’il n’y aurait plus qu’à guider le chauffeur dans les sens uniques, jusqu’à la petite église Saint-Médard. Mais non.

Et je la revois, allongée pour l’éternité, le visage impassible, les lèvres roses, les yeux paisiblement fermés couchée dans un cercueil bon marché. L’employé des pompes funèbres me tendit une poignée de vis en laiton et me dit : « vous pouvez procéder à la fermeture du cercueil ». J’ignorais que cet acte incombait rituellement à la famille. Je pris les vis qu’il me tendait.

J’ai embrassé ma mère sur le front puis il a poussé le couvercle sur le visage, et j’ai vissé le couvercle, de mon côté, tandis qu’il vissait symétriquement de l’autre. C’est ainsi que j’ai dit au-revoir à ma mère, seul dans la chambre mortuaire avec ce gars des pompes funèbres.

Il y a quelques jours, comme tous les ans depuis quatre ans, j’ai changé les fleurs sur la tombe d’Annie. Je ne suis plus jamais retourné sur la tombe du grand-père adoré qui doit se dégrader maintenant, et sera un jour fatalement récupérée par les fonctionnaires zélés du Père Lachaise qui réduiront ses ossements à un petit tas qui partira là où je m’en fous. Ce jour-là, je le sais, le grand-père sera rappelé du paradis, pour aller rôtir en enfer.

Vincent Fleury - 14 novembre 2016

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