Récit d’un avocat de Antoine Brea

Récit d’un avocat, Antoine Brea, éditions Le Quartanier [1] , octobre 2016, 120 pages, 13 €, un extrait en pdf

Bruno Fern sur remue, Antoine Brea sur remue




Dans ce livre en quatre parties composées chacune de brefs chapitres, Antoine Brea [2] emporte son lecteur avec une maîtrise implacable. Tout part de l’assassinat d’une jeune femme – après viol, tortures et actes de barbarie – par deux immigrants kurdes dans le Jura, à l’été 1994. Dès les premières lignes, l’auteur signale que cet événement tragique constitue un point commun avec Lauve le pur, roman de Richard Millet qu’il qualifie de « roman sociologique encombré d’idéologie, de simplifications » – et il est indéniable qu’il parvient à en écrire le contraire.
Ici, un narrateur qui s’exprime à la 1ère personne est sollicité en tant qu’avocat pour défendre l’un des deux assassins incarcéré. Or, sous un autre nom, Antoine Brea est lui-même avocat, ce qui contribue à rendre floues les limites entre les éléments autobiographiques ou historiques et tout ce qui relève de la fiction – et, en effet, le récit débute avec la tonalité rigoureuse d’un rapport juridique avant d’adopter progressivement celle d’un polar qui dévoile les zones d’ombre [3] d’un monde où la justice n’est pas toujours du côté que l’on pourrait croire. Au fur et à mesure, le narrateur découvre les différents engrenages qui ont conduit au crime initial et les expose avec une apparente objectivité avant de la mettre lui-même en doute : « Je demande pardon au lecteur de cette nouvelle inflation du récit et de livrer des détails aussi effrayants de mon intimité, mais il aura déjà conçu de toute façon que tout à l’heure j’ai pu mentir et que dans ces pages, autant que d’un certain dossier judiciaire, il serait question, pour citer Corneille, de l’« étrange monstre » que je suis. » De plus, la conscience de ses failles ne lui évitera pas d’être peu à peu entraîné dans des situations qui lui feront commettre à son tour des actes extrêmes : « Mais l’intuition née du travail d’introspection ni la connaissance livresque de ces choses n’empêchent rien. Si les conditions sont présentes, le mal tourbillonne dans mes pensées, dont il opacifie la lucidité, aussi sûrement qu’autour du sucre un vol de guêpes qu’il serait drôle de raisonner. »
La monstruosité des crimes perpétrés en France puis au Moyen-Orient n’est évidemment pas contestée mais, en entremêlant l’intime et l’Histoire, la perspective dans laquelle ils se retrouvent placés montre que leurs causes excèdent de très loin leurs auteurs. En effet, bien au-delà de qui pourrait sembler n’être qu’un fait divers, il sera finalement question de la crise migratoire, de Daesh et de l’interminable conflit entre la Turquie et le PKK. Mine de rien, Antoine Brea offre ainsi une approche en profondeur, à l’opposé du manichéisme, voire de l’obscurantisme de certains « responsables » politiques actuels qui déclarent ne même plus vouloir comprendre ce qui est en jeu [4]
Enfin, outre la composition subtile du livre, il faut également souligner la qualité d’une écriture qui touche juste en pesant ses mots : « Au téléphone, j’avais été impressionné par la voix de mademoiselle G., affligée d’un voile où perçaient la délicatesse, la retenue, peut-être l’alcool ou le tabac et plus lointainement le chagrin. Un défaut de prononciation bien endigué laissait entendre une acclimatation ancienne à la guerre qu’on se fait à soi. »

Bruno Fern

17 novembre 2016

[2Auteur de plusieurs ouvrages chez le même éditeur ainsi que de deux autres parus respectivement aux éditions Le Grand Os et Louise Bottu. Par ailleurs, A. Brea anime un blog : http://antoinebrea.tumblr.com/

[3Un proverbe kurde figure en exergue : « Si la nuit devient noire, fais-toi plus noir encore. » et, vers la fin, le narrateur est amené à regarder deux enregistrements vidéo issus d’un réseau « darknet ».

[4À l’opposé de ces attitudes, l’auteur cite cette phrase d’Alexandre Lacassagne, médecin judiciaire et criminologue du début du 20e siècle : « Les sociétés ont les criminels qu’elles méritent. »