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Acedia

Le 12 janvier 2017, 19 heures, Atelier Michael Woolworth
2 rue de la Roquette cour février 75011 Paris,
nous recevrons l’écrivain néerlandais Erik Lindner.

Né en 1968, Erik Lindner s’interroge sur la possibilité / l’impossibilité de rendre par la forme versifiée l’impression que produit sur lui le réel. Seront projetées des versions françaises de ses poèmes établies depuis le néerlandais via plusieurs langues, plusieurs traducteurs.

Cette lecture-projection sera précédée d’une présentation du sonnet de Edwin Denby "The Climate", proposé à la traduction dans notre article : "L’intraduit se déduit de l’écart entre plusieurs traductions"


 [1]

" A La Haye, la ville où je suis né et dans laquelle j’ai grandi, les lignes de tram font souvent l’objet de déviations. Rotterdam fut bombardée pendant la guerre, La Haye se bombarde elle-même, dit-on. La construction de nouveaux bâtiments, le pavage des rues, les réaménagements, tout est occasion de bifurcations dans l’itinéraire du tram. L’endroit où l’on descend et où l’on monte est appelé arrêt provisoire. Normalement l’arrêt porte le nom de la rue dans laquelle il se trouve "Spui" ou "Buitenhof" mais, pour peu qu’il y ait une déviation, le panneau indique seulement "arrêt provisoire". Il n’est plus possible de savoir, d’après le panneau de l’arrêt, où l’on se trouve exactement.

Peut-être que tout La Haye est un arrêt provisoire, même s’il est étrange de dire ça d’un lieu où l’on est né et où l’on a vécu deux à trois décennies.

Quand je vivais à La Haye, je voyageais relativement souvent, dans des lieux où souffle un vent différent, au milieu des montagnes et des frontières évanescentes de l’Europe. Le 18 septembre 1994 j’ai fait la connaissance de la tramontane, un vent glacial qui me soulevait de terre et arracha les lunettes de mon visage. Je retrouvai l’un des verres sur un escalier de métal rouillé derrière une plaque vitrée. Par chance à côté il y avait un bout de bois, avec lequel j’ai pu récupérer le verre. Cela s’est passé à Portbou, où s’est définitivement arrêté le philosophe Walter Benjamin.

Dans l’un de ses tout derniers écrits Sur le concept d’histoire [2], Benjamin emploie le terme acedia. Il l’emploie pour indiquer la paresse du cœur quand l’historiographe, désespérant de saisir une époque antérieure, cherche à oublier tout ce qu’il « sait du cours ultérieur de l’histoire ». Il compare l’acedia au vacillement de la flamme d’une chandelle qui empêche qu’on ait devant les yeux l’image réelle. Naturellement le philosophe oppose à cela d’autres méthodes pour écrire l’histoire — les artefacts, la tradition [3]. Mais le vacillement de cette flamme, je le reconnais dans la quête d’une image qui persiste en poésie, d’une observation fidèle ou d’une image qui jouerait le rôle d’un déclencheur."

Erik Lindner ---- Traduit du néerlandais via l’italien (de Pierluigi Lanfranchi, 2013) par Sabine Rival, relu (pour le texte de W.B.) par Bénédicte Vilgrain et (pour le néerlandais) par Kim Andringa.

29 novembre 2016
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[1photo Ruth Verraes : Harald Niessner, Berlin

[2Walter Benjamin, Œuvres III, folio essais 2000, pp. 431-432 (trad. M. de Gandillac revue par P. Rusch)

[3matérialiste, constructivisme en histoire... (note B. V.)