Une nuit sans fin

Une nuit sans fin est tout ce que l’on souhaite lorsque c’est à la nuit qu’on prend le temps de la lecture. Que les jours, donc, n’en finissent pas de décroître, que la promesse du 21 décembre ne soit pas tenue. Dans ces heures obscures et ouvertes, dans ce silence bienfaisant, on ira errer longuement, parcourir les allées venteuses de novembre, se perdre dans les archives italo-suisses du voyageur japonais, dire au revoir, encore, à une mère chérie, ou relire/écrire Marguerite.
Le Danube ne sera plus loin, il suffira de faire un pas - un pas de plus, et c’est la rivière noire embrumée de rêve, un autre pas encore, et c’est une autre rivière, la Spoon, qui laissera entendre son murmure.

Une espèce qui fredonne ne peut pas hululer.

De temps à autres dans la pièce sombre - où le jour ne se lèvera plus - éclairant le visage absent du lecteur, de la lectrice, l’éclat d’un phare, surgi du dehors, ou du livre, mais il ne fera plus jamais beau, demain.
On ne voit rien dans l’arbre qui s’ébroue.
On dit que je suis invisible dans mes plumes.
Froissements d’ailes ici plus distincts, nous serons nuitistes dans la nuit sans fin, celle qui remue encore, celle qui accueille les voix des morts, et les chants d’oiseaux têtus.

Le merle vole haut comme les promesses du marché.

Nuit qui s’éclaire parfois d’yeux jaunes, ou du souvenir d’autres nuits, d’ivresse et d’amour intenses au bord de l’océan, ou de batailles sans joie, guerre qu’on se fait à soi.
Peuplée de tant de morts, de tant de doubles, elle serait vide, cette nuit sans fin, si, au détour du jour qui - ne nous leurrons pas - finira malgré tout par venir, ne résonnait la voix de l’ami, disparu et présent, qui nous dit, les gars, de chanter une chanson, encore une, la la la, la, la la la, la la la....

Lucie Taïeb - 19 décembre 2016