Je les revois (les guirlandes de Noël)

Nous sommes assis dans le couloir, au sous-sol de l’institut. Nous attendons. Près de nous une jeune fille chauve et blême attend qu’on l’appelle, elle aussi. Elle est reliée à une sorte d’arbre en aluminium couvert de guirlandes de cathéters. On entend le ronronnement des pousse-seringues, parfois une alerte de fin d’infusion.
C’est bientôt Noël, les cathéters se mêlent aux branches du sapin, placé dans la salle d’attente et décoré par le service « écoute-amitié ». Je suis venu accompagner X. pour une ponction trans-thoracique. Ils vont perforer son thorax par l’extérieur jusqu’à la tumeur, pour prélever un morceau et faire des analyses. Ils ne comprennent rien à sa maladie, pourquoi ne l’avouent-ils pas ?
Elle fait semblant de ne pas avoir peur.
Un infirmier arrive, couvert de la tête aux pieds d’une sorte de papier bleu à usage unique ; c’est son tour. Ça va prendre une heure dit-il, elle sera remontée dans sa chambre par les brancardiers. Allez faire un tour. Elle part au bloc. Je lui souris, lui dis à tout-à-l’heure, on se retrouve là-haut . Elle a un petit sac avec des affaires pour la nuit qu’elle passera là en observation, au cas où il y aurait des complications.
Il m’a dit d’aller faire un tour.
Je regarde mon téléphone, faudra que je revienne à 45. Je prends machinalement une photo du sapin.

Je me lève, je traverse le tube en plastique qui relie les deux bâtiments de l’institut, la lumière est intense ; j’ai attendu d’être là pour pleurer : est-ce la lumière qui provoque cette émotion ?
Je pense aux derniers mots de J., adressés par Facebook : « tiens bon ». Tenir bon. Elle a bien tenu 90 semaines de chimio. Elle a bien tenu 37 Gy d’irradiation et l’œdème au cerveau.
Je ne suis pas malade. Qu’est-ce qui fait tenir dans ces moments-là ? Les vers d’un poème de Nathalie Man que je me répète en boucle :

J’ai perdu le fil de ma propre histoire
Ma peau s’écaille par tant de sel
Et ma voix déraille
Je fais semblant, pourtant,
De tenir bon

Faire semblant de tenir bon, comme elle fait semblant de ne pas avoir peur.

Elle n’a pas peur. Et je tiens bon.

Nathalie Man colle ses poèmes sur les murs. Vous avez pu en voir à Paris, Bordeaux ou Montevideo. La poésie est nécessaire.

Vincent Fleury - 19 décembre 2016

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