L’inconnu & le faucon

120 L’inconnu [Edgar Lee Masters, traduction Général Instin]

Eh ! vous qui cherchez votre voie, écoutez l’histoire d’un inconnu
enterré ici sans aucune pierre pour marquer l’endroit.
Quand j’étais gamin, frondeur et insouciant,
je me promenais fusil à la main à travers la forêt
près de la maison d’Aaron Hatfield, 240
et j’abattis un faucon perché sur la cime 120b
d’un arbre mort.
Il tomba dans un cri rauque
à mes pieds, l’aile brisée.
Alors je le mis dans une cage
où il vécut un temps, criant sa colère contre moi
quand je lui donnais à manger.
Chaque jour, je parcours le royaume d’Hadès
cherchant l’âme de ce faucon,
pour lui offrir l’amitié
de celui que la vie a blessé et mis en cage.



120b Le faucon [Joachim Séné]

mon meurtrier n’a pas de nom 120
j’ignore s’il sait à quel moment je suis mort
réellement à quel moment j’ai cessé
cessé quoi ? de penser ? c’était en volant que je pensais
alors tout le reste n’a plus de sens •
ce qu’il se passe : il continue de nourrir ma carcasse pourrissante
il me lancera dans le ciel un jour et peut-être bien qu’alors
ce n’est pas mon âme d’animal qui s’envolera
rien que mon squelette sec et lourd •
je continuerai de faire rêver les survivants
oui, vous rêverez de moi
dans le ciel vide, vous refuserez de voir les proies, vous ne verrez rien que mes survols
mes piqués
vous aussi, d’une certaine façon, vous nourrirez le prédateur •
tué par un sans-nom, quelle meilleure mort ? quel meilleur oubli ? •
c’est le mouvement que vous verrez, pas ses étapes figées •
encore aujourd’hui, je dors en vol
sur une masse d’air coulant mollement sur ces toits et ces tombes
sur les scintillements des aurores boréales qui lèchent parfois la colline •
ça fait des siècles je crois, il s’est fait mettre sous terre avec moi
quand cessera-t-il de nourrir ma pourriture ?



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11 janvier 2017