Bérengère Cournut, Née contente à Oraibi

L’anthropologue, après avoir défini son objet, l’observe avec une distance gracieuse (lorsqu’il est talentueux !), un recul qui ne l’implique pas et qui lui impose de reconstruire, sans hiérarchie présupposée, les relations à l’œuvre dans une communauté humaine qu’il ne connaît pas, les rites, les fonctions attribuées à telle ou telle pratique, à tel ou tel événement ou objet. Il nous propose alors une explication plausible de la manière dont on vit dans ces communautés.

Bérengère Cournut dans Née contente à Oraibi va plus loin que l’anthropologue, et nous donne à lire un roman hopi, c’est-à-dire un roman dans les cadres et repères de vie des hopis, dans leurs visions du monde (des mondes), dans leur cosmogonie, leur médecine et leurs rites, en fin de compte dans le quotidien d’un hopi. Après avoir effectué ce travail distancié de l’analyse, Bérengère Cournut écrit ce récit à la première personne du singulier, dans les pas de Tayatitaawa, jeune fille hopi que l’on suit de sa naissance à son départ d’Oraibi. Ce livre produit l’effet d’un petit miracle.

Certainement grâce aux connaissances précises, que l’on devine acquises et maturées pendant un certain temps, on est immergé dans cette vie quotidienne des hopis sans jamais l’impression d’une prise en charge artificielle de cette culture, de ce mode de vie. Le dépaysement est sidérant sans être pour autant total. On ne ressent jamais une distance qui nous éloignerait, nous désintéresserait ou nous empêcherait d’avoir toute empathie pour Tayatitaawa et les siens, alors pourtant que cela est aussi exotique et surprenant que de lire un roman d’anticipation. Peut-être parce qu’il y a quelque chose de séduisant et inspirant pour les hommes occidentaux contemporains dans la manière dont les hopis abordent le monde, la nature et la manière dont ceux-ci peuvent influencer nos vies ; peut-être aussi par cette manière qu’a Bérengère Cournut de construire le récit. En effet, en dépit de cette grande érudition, on n’est jamais assommé, perdu par le contexte ; on est gentiment égaré par moment par ces concepts hopis, déroutants, par ces cérémonies intrigantes, par ces clans et puis on retrouve un chemin, grâce à la narration limpide et légère de Bérengère Cournut.

Et c’est peut-être là que se niche la part la plus remarquable de ce livre : la limpidité du propos. Berengère Cournut trouve une manière forte de raconter l’histoire de Tayatitaawa, à hauteur d’enfant hopi où les choses sont découvertes et appréhendées simplement mais jamais de manière simpliste. L’auteure réussit à nous faire oublier qu’il pourrait exister un équilibre fragile entre dépouillement et simplisme. Le récit est très droit, comme un mouvement vidé du superflu qui n’aurait retenu que l’essentiel.

À mon premier réveil dans la nuit, j’ai été surprise de constater que des étoiles étaient tombées sur le plateau. Etait-ce un nouveau tour de Coyotte ? Curieusement, elles s’étaient rassemblées pour former un chemin qui montait au sommet de la butte qui m’abritait. Intriguée j’ai repoussé ma couverture, chaussé mes mocassins et suivi ce chemin. Arrivé en haut, il passait de l’autre côté pour rejoindre une butte, plus élevée. Je suis donc descendue et remontée. Là-haut, j’ai découvert que Coyotte n’y était pour rien : c’était Honahöhöya qui était en train de perdre ces étoiles ! Elle en portait toute une montagne sur son dos, dans une grande hotte, et la hotte était si pleine que les étoiles en tombaient à chacun de ses pas. Je l’ai appelée, appelée, mais Honahöhöqya ne s’est pas retournée. Au bout d’un moment, elle a seulement redressé sa hotte, et levé sa main en signe de remerciement. Ainsi a-t-elle cessé de perdre ses étoiles et sa silhouette s’est éloignée sur le plateau, en direction de Moenkopi. Il n’y avait plus de chemin à suivre.

Ainsi la langue belle et sobre, n’est encombrée par aucun artifice, aucun lyrisme auquel ce roman proche des hommes et de la nature aurait pu facilement s’adonner.

En fin de journée, les rayons du soleil ont enflammé le paysage à l’est et la frontière entre ciel et terre, sur laquelle nos maisons reposent en équilibre depuis des siècles est apparue dans une clarté magnétique. Les trois mesas hopis étaient comme une grande main de feu agrippée au plateau. Au delà, il n’y avait que les des lignes bleuâtres s’enfonçant dans la brume. Notre territoire semblait être le seul à avoir émergé de la grande eau primordiale.

Tout y est dit avec une écriture juste et épurée, de la vie de Tayatitaawa, comment elle grandit, apprend (en même temps que nous) l’organisation de la vie des hopis, les interdits de son clan, les inimitiés, les douleurs du passé, les absences dont on souffre.

Thomas Giraud


Bérengère Cournut, Née contente à Oraibi, Le Tripode, janvier 2017, 304 pages, ISBN 9782370551016

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9 janvier 2017