Emmanuelle Pagano | Saufs riverains

Il y a de la roche qui s’effrite. De la pierre qu’on déplace. Du basalte, de la terre rouge et de l’eau que l’on retient ou qui disparaît avec le gel. Du trop plein de lait qu’on jette dans les prés comme de la pisse. Et il y a des hommes, des femmes, des bêtes… Ceux de maintenant et ceux d’avant qui viennent donner leur part de fiction dans ce livre dense et précis.
Il y a deux lacs celui du Salagou et celui de Villefranche-de-Panat, plateau du Lévézou en Aveyron. Entre les deux, le Pas de L’Escalette à 616 mètres d’altitude qui marque le passage du Causse du Larzac à la plaine Languedocienne. Puis il y a la narratrice et sa sœur jumelle, son à peine petite sœur comme elle la nomme… une ombre mouvante dont on ne saura pas grand chose et qui retourne à l’anonymat dès qu’elle quitte le regard ou les jeux de celle qui écrit. Il y a des gens, ceux de la famille de la narratrice côté maternel et paternel. Et des personnages haut en couleurs comme Paul Vigné et sa maison de repos La Maison du soleil où on pratique le naturisme, le discret Lucien Castagnet qui sait tout faire de ses mains et dénoue lentement quelques histoires tenues secrètes ou simplement éteintes puisque tout le monde savait. Le garde-fou d’un passé familial et employé dans un hôpital psychiatrique où il finira totalement désorienté. Marie d’Octon qui offrira à la narratrice une chorégraphie du quotidien en essorant une salade avec ce geste ancestral du panier que l’on fait tournoyer dans l’air à la force du bras. Certains gestes comme le parlé patois se perdent aussi.
Il y a des maisons, des fermes, des cabanes, des mariages et des addictions comme on dit maintenant. Boire, jouer aux cartes, parier et mettre en jeu le peu qu’on possède. Tenter le diable. Sortir de sa condition.
Et il y a le paysage, modelé par les mains et pour les besoins des hommes et des femmes. Le paysage qui est une fiction comme les histoires qui circulent d’un mas à un autre et tentent de donner une raison d’être à ce qui se tait ou ne s’explique pas.

" Que ces histoires soient vraies ou non, justes, exactes ou farfelues et falsifiées, les hommes ne s’en préoccupent pas, il suffit qu’elles fassent sens, qu’elles se tiennent, pour satisfaire leur besoin de lien de cause à effet, car le monde est décidément trop dépourvu de sens. "

Il y a des territoires, des tracés, des bornes, des chemins communaux et des passages secrets. Il y a ce que le cadastre délimite avec plus ou moins de précision et qui ne tient pas compte des ententes à l’amiable et que cela génère bien des histoires… encore. Et surtout, il y a l’écriture pour garder au présent la mémoire des habitants et le passé d’un paysage qui forcément se transforme surtout si on explose la roche, construit des barrages, dévie les routes et remplace les bêtes et la vigne par des touristes.
Au cœur de cette contrée, une femme marche, observe, questionne, déplie des cartes IGN, ouvre des registres, dépoussière des archives et se souvient ou oblige à se souvenir. Elle veut remettre à jour les histoires anciennes avant qu’elles ne disparaissent définitivement. Retrouver le nom des hommes et des femmes et aussi des choses. Des choses d’avant. Parfois elle se perd dans toutes ces informations, dans ce dédale de chemins à prendre, et renoue avec les plaisirs de l’enfance quand elle aimait à s’éloigner de la berge du lac dans son dériveur. Ce temps de l’enfance où loin c’est simplement quitter ses parents des yeux.

"« Je ne comprenais rien aux actes de vente et au cadastre napoléonien, je me perdais entre Lescure et Lafabrègue, trompé par le transfert des hameaux de la commune d’Arques à celle de Ségur, je mélangeais paroisses et communes, je ne retrouvais pas l’emplacement exact des aires, prés, sol de maison et maison vendus. (..) Les lieux qui étaient parfois ne l’étaient plus, ils changeaient de nom, de superficie, se confondait. j’avais beaucoup de mal avec le nom des gens aussi, les patronymes reconduits ou non, et des ribambelles de prénoms dont je ne pouvais pas savoir lequel était vraiment d’usage, compliquant, en s’attachant par des traits d’union, les recherches foncières. »

En annexe du livre, Emmanuelle Pagano précise : « La narratrice, si elle ressemble beaucoup à l’auteur, ne saurait être confondue avec elle », pourtant c’est bien elle qui est partie sur les routes et sur les chemins, dans le dédale des rives, des archives et de la mémoire des autres. Elle fait corps avec son histoire.
D’ailleurs Emmanuelle Pagano est une grande marcheuse, pas une randonneuse car elle ne cherche pas à s’enorgueillir de tels parcours réussis ou de tels sommets conquis. Elle aime se frotter au paysage, aux chemins, aux routes qui viennent ensuite hanter ses livres que ce soit en milieu rural ou urbain. Elle n’est pas faite pour le prêt à marcher de la rando.
Son écriture ressemble aux lieux décrits tantôt fluide comme l’avancée d’une rivière en terrain plat, tantôt noueuse comme celle des racines qui cherchent obstinément l’eau dans la roche. Eaux étales où des personnages prennent le temps de se raconter, d’exister avant que le courant ne s’accélère pour franchir des bonds dans le temps et les territoires Dérive, et cette impossible tentative d’embrasser le tout d’une histoire, d’un territoire qui me ramène au texte de Georges Perec Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.
Malgré tout chercher, avancer et aller contre et à la rencontre de ce qui va disparaître ou a disparu.
Saufs riverains – Deuxième texte d’une trilogie dite Des rives nous emporte plus qu’il nous en impose. Et lorsqu’on arrive à la fin, il nous semble connaître et même avoir vu ses lieux dont les noms aussi donne à entendre la roche et l’eau : Boussinesq, Salasq, Alrance, Toucou, Octon, Celles, Rivière … Puis on s’interroge de quel lieu, nous pourrions personnellement nous mettre ainsi en quête pour l’inscrire dans le présent avant que les nécessités et les histoires des générations futures viennent chambouler ce qui fut un paysage familier pour nous. Un paysage d’enfance.

"« […] j’aurai l’impression de revenir au pays et en arrière, dans une enfance ramenant des brassées de détails, dont mon livre fera un inventaire plus précis que je n’aurais soupçonné. Mais je ne serai pas dupe. Petite, je ne penserai pas à mémoriser, à écrire : je n’aurai pas si précisément observé toutes ces bêtes et toutes ces plantes à la loupe du langage. J’aurai juste joué dans leurs traces, leurs pollens, leurs cris, leurs odeurs. J’aurai juste vécu. J’aurai vu, senti, touché, goûté, ressenti, avant que l’écriture ne m’enlève toutes ces sensations à son profit. Et je me demanderai quand ça aura commencé, l’écriture, le retrait du monde, cette certitude d’être toujours à côté. »

Un texte impressionnant.

Emmanuelle Pagano - Saufs riverains, éd. P.O.L.

Fabienne Swiatly - 11 janvier 2017