Dominique Maurizi, La Lumière imaginée
JPEG - 25.2 ko

 [1]

On retrouve, dans ce dernier livre de Dominique Maurizi, La Lumière imaginée paru chez Faï fioc en septembre 2016, tous les traits qui font la singularité et le prix de son écriture, à savoir, d’abord, le rythme fiévreux de la phrase, l’enchaînement abrupt des fragments qui, d’un seul souffle vous tiennent jusqu’à la fin, libéré des artifices qui prétendraient éclaircir ou rationaliser l’expérience qu’ils évoquent : celle d’une enfance solitaire, privée de la tendre sollicitude des adultes : « La nuit était noire, le père invisible (…) » ; « Et ma mère absorbée me regarde mais elle ne me voit pas (...) s’éloigne, s’en va, quand je voudrais – » ; enfance abandonnée pour l’essentiel à elle-même, et qui perd jusqu’au goût de tenter un dialogue. Ce que suggère ici, comme sous l’effet d’une suffocation, l’interruption du tiret. Une ellipse fréquente dans ce livre.
Certaines scènes sont d’une violence terrible, et parlent d’elles-mêmes : « J’appelle, j’appelle. La nuit était noire. Sa main sur mon bras, sa bouche sur mes lèvres, il crie, il crache "Ne bouge pas ou je te tue !" »

L’enfant n’échappe à la violence des autres qu’en puisant dans sa « nuit » intérieure la force de résister et d’opposer à toutes les puissances négatives l’évidence de son identité, dont rien ne peut entamer la « ferme demeurance », pour parler comme Hölderlin.
Ainsi revient constamment l’affirmation de la cohérence de son être : « Je sens, je comprends et je pleure ensemble », telle est, comme un cri, la formule qui revient en leitmotiv tout au long du texte, avec quelques variantes, mais dans lesquelles c’est toujours, assumant les contradictions que vivre entraîne, l’unité de leur être que proclament l’enfant et l’adulte qu’elle est devenue, qu’elle continue d’inspirer, et à qui elle prête sa voix.
Tandis que, par ailleurs, le dehors la fascine et la sauve : « Pas belles les personnes autour de moi. Des cris, des coups et des figures aux yeux sans poids (...) Vite ma fée,(...) ramène-moi à ma fenêtre ! »
Car c’est à partir de là qu’enfin les couleurs existent et rayonnent. Et que peut s’ouvrir un chemin de liberté et de risques, celui qui assume la part de sauvagerie consentie, de misère et de victoires, que suppose la première phrase du livre, à valeur emblématique : « Sur le chemin des chiens mon âme a trouvé mon cœur. Sur le chemin des chiens, là où personne ne veut aller. »

La construction du livre est elle-même remarquable ; elle s’apparente au « ressassement », s’il est vrai qu’elle ne cesse de reprendre, comme en musique ou en peinture, les motifs qu’on trouve presque tous actifs dès la première page. Et donc ces retours en boucle imposent la puissance d’une obsession, d’une quête, qui s’accomplit dans une affirmation, un « oui » à la vie, qui détourne de l’effroi ou de la mélancolie que pourraient inspirer les souvenirs.
« Le poème, disait Celan dans Le Méridien, veut aller vers un Autre. (…) Il le cherche, il se promet à lui. » Cette promesse est aussi celle de Dominique Maurizi, dont le poème est constamment animé par le désir de rencontrer un « Tu » qu’il appelle de ses vœux. Cet « autre » à qui il s’adresse : « Je te vois très bien parce que je te cherche, ne le sachant pas, bien sûr, mais cherchant, cherchant. Comment t’appeler ? Je tape sur le clavier, et des chants viennent sans cesse. »
C’est dans la puissance et la vibration d’une écriture foisonnante et heureuse de sa liberté, que s’aventure cette quête ; elle assume les douleurs et les dépasse, dans un subtil accord où se confondent la voix de l’enfant et celle de l’adulte qu’elle est devenue, l’une et l’autre sauvées par leur commune confiance dans la poésie, dans sa lumière imaginée, le seul réel qui tienne.

Jean-Marie Barnaud - 26 janvier 2017

[1Jeune fille à la fenêtre, de Balthus