Je la revois (dans les airs)

Pour nous changer les idées, nous sommes allés voir le dernier film de Clint Eastwood, Sully. Il raconte le "miracle de l’Hudson", l’histoire de l’Airbus Cactus 1549 de US Airways, que le commandant Sullenberger, alias Sully, réussit à poser sur l’Hudson, ses deux réacteurs étant en panne, après qu’ils eurent avalé un vol d’oies sauvages. Le film reconstitue fidèlement les 208 secondes du vol, sous tous ses aspects, ainsi que le sauvetage des passagers au milieu de l’Hudson, face à Manhattan, un 15 janvier. L’essentiel du film est consacré à la commission d’enquête qui mit en doute le choix du capitaine de poser l’avion sur l’Hudson plutôt que de revenir à LaGuardia, ce qui aurait permis de sauver l’avion (et aurait fait rudement plaisir aux assurances).

Cependant, comme le répète à plusieurs reprises le commandant de bord, il ne s’agit pas d’un crash à proprement parler, mais plutôt d’un amerrissage forcé, l’avion étant manoeuvrable et n’ayant d’autre avarie que la panne moteur. Chacun sait qu’un avion à réaction atterrit, en gros, turboréacteurs coupés. Si une piste s’offre à vous, il n’y a pas de problème pour poser un avion aux moteurs éteints. Le miracle de l’Hudson réside dans la prise de décision du Commandant, qui choisit de poser l’avion sur la rivière, et qui y parvint, moyennant toute une série de choix (ne pas sortir le train, maintenir l’avion cabré jusqu’au dernier moment etc.). Le commandant Sullenberger est un héros positif, il a sauvé 155 personnes. Chapeau bas. Vous pouvez aller voir le film, il fait du bien.

Moi, je ne suis pas un héros, et j’ai peur en avion. Le film de Clint Eastwood m’a rappelé de mauvais souvenirs, ou peut-être y suis-je allé pour continuer un long travail de résilience.

C’était il y a vingt ans. Je revenais de Chine avec des amis. L’avion, un 747 de la compagnie Philippine Airlines, faisait une escale à Manille, en provenance de Hong-Kong. Le départ avait été retardé en raison d’un orage tropical, une sorte de typhon. Une fenêtre de décollage s’était présentée, et nous avions pu finalement embarquer et partir, pour un long voyage de retour vers Paris. Nous étions pressés de rentrer et de revoir nos familles.
Dès que l’avion avait décollé, les hôtesses avaient commencé à circuler dans les allées, en poussant notamment des caddies avec des plateaux. Elles distribuaient déjà les premiers repas pour le dîner. Ayant beaucoup l’habitude de l’avion, mes sens avaient été alertés par un bruit anormal, et une vibration persistante depuis le décollage. Tout à coup, je remarquai que les hôtesses de l’air commençaient à reprendre les plateaux et à les remettre sur les chariots, en remontant les tablettes des fauteuils en vis-à-vis, avec discrétion et sans dire un mot aux passagers. Tandis qu’une des hôtesses poussait le chariot vers l’extrémité de l’appareil, deux autres hôtesses s’étaient approchées des portes de secours. Je n’avais pas remarqué qu’il y avait à côté des portes, des sortes de strapontins, où la personne assise a la porte de secours à portée de main. Ces strapontins sont munis de doubles sangles et ceintures que les hôtesses croisèrent immédiatement sur leur poitrine, sitôt assises, comme on le voit d’ailleurs dans le film.
Un biip retentit soudain, celui qui avertit d’une annonce en cabine qui va réclamer votre attention. Il y avait une atmosphère dans l’avion, comme si tous les passagers anticipaient anxieusement cette annonce. C’était le commandant de bord.

−Ladies and gentlemen, this is your captain speaking.

Je ne compris pas bien ce qu’il disait, compte tenu de son accent, du ronronnement dans l’habitacle, de cette vibration et de ce sifflement persistants en bruit de fond. Je captai quand même quelques mots clés : "technical problem", "cannot proceed to Bangkok", "return to Manilla airport", "requested complete clearance", "please relax".

Dans les trois secondes où le pilote nous avait invités à nous relaxer, l’avion fit une chute sans fin. Je revois la jeune femme de la rangée devant moi qui s’était soudain envolée dans la cabine, et que je vis planer et retomber comme une pierre tandis que stylos, magazines, sacs à main et autres artefacts tombaient en pluie d’orage sur les passagers. Un bruit moteur très important se fit entendre, et l’avion reprit une assiette normale ; j’eus la sensation que la poussée des moteurs était maintenue à pleine puissance, l’avion volait maintenant au ralenti pour ainsi dire accroché à ses moteurs. Un nouveau "bip" se fit entendre dans la cabine. Le pilote annonça que le typhon s’était déplacé sur Manille depuis notre départ, et qu’il n’y avait plus moyen d’atterrir. Nous comprîmes tous sur le champ la situation. Il y avait une avarie dans l’avion. Nous ne pouvions pas aller à Bangkok, et nous ne pouvions pas non plus revenir à Manille. A ma droite, mon ami Emmanuel dit d’un air fier :

−Nous ne souffrirons pas, c’est la plus belle mort qu’on puisse rêver, on va être vaporisés.

Dans les minutes qui suivirent, alors qu’un silence de cathédrale s’était fait dans l’avion, une nouvelle chute, identique à la première, eut lieu, qui causa la même panique dans l’avion, mais dorénavant tout le monde était bien attaché. A ma gauche, une mère embrassait son petit garçon en lui disant que tout irait bien, au même moment un couple se disait au revoir, les mains serrées. Cette nouvelle chute connut la même issue. Au bout de quelques secondes, la puissance des moteurs fut poussée pleins gaz, et l’avion se stabilisa, flottant dans l’air d’un vol incertain, suspendu par ses réacteurs. A ma droite Emmanuel semblait reprendre goût à la vie :

−Si on survit je vais chez les putes.

L’épisode de la chute vertigineuse suivie d’une résurrection de l’avion se produisit un nombre incalculable de fois, pendant les quatre heures que dura le trajet Manille-Manille. Quand l’avion ne tombait pas, il faisait des embardées latérales qui nous secouaient comme aux auto-tamponneuses. Nous apprîmes par la suite que le pilote essayait de descendre l’avion à travers le typhon vers la piste, mais n’y parvenant pas, il remettait pleins gaz pour repasser au dessus de la couverture nuageuse. Les embardées latérales étaient dues aux portes du train d’atterrissage restées ouvertes, qui avaient de la prise au vent. Ces portes ne se fermaient plus : c’était cela la panne. Elle ne mettait pas l’avion en péril, mais l’avion ne pouvait pas prendre sa vitesse de croisière trappes de train ouvertes. Il fallait impérativement atterrir et il n’y avait pas d’autre choix que Manille, et donc d’atterrir à travers le typhon.

Finalement, une accalmie dans la tempête permit au pilote de poser l’avion, dans des conditions de turbulences indescriptibles. Le cauchemar s’acheva par un tonnerre d’applaudissements.

On nous ramena dans une salle d’attente, où les passagers se vautrèrent pour la plupart par terre. Nous étions jaunes plus que livides. Un haut parleur annonça en français :

−Je suis M. X, je suis le président directeur général de la Philippine Airlines, j’étais à bord de cet avion. Nous allons réparer l’avarie, et je remonterai dans cet avion.

La rangée située devant moi dans l’avion, celle de la fille qui s’était envolée, refusa de remonter dans l’avion. Quelques heures plus tard ou peut-être le lendemain, nous remontâmes dans cet avion. Peu avant le décollage, le capitaine prit la parole pour "remercier les passagers qui acceptaient de poursuivre leur voyage avec cette compagnie".

A l’escale de Bangkok, une douzaine de passagers, des français en short pour la plupart, vinrent occuper les sièges de ceux qui avaient refusé de reprendre cet avion. Des français bronzés, grandes gueules comme nous le sommes à l’étranger, et vociférant d’une façon gênante :

−On nous avait dit que c’était overbooké qu’on n’aurait pas de place. Finalement on est bien contents, on a pu tous monter. On est pressés de rentrer. C’est super qu’on ait une place.

Dans la rangée autour de moi, quelques paires d’yeux furibards se tournèrent vers eux et leur dirent d’une voix suave :

−Asseyez-vous, on va vous expliquer pourquoi vous avez une place dans cet avion.

Je ne sais pas si la jeune fille qui avait volé sous mes yeux dans l’avion est rentrée à la nage, en train ou en voiture, mais je la revois, suspendue comme un lustre, dans la cabine de tous les avions que j’ai pris depuis.

Et je ne crois pas qu’Emmanuel soit allé chez les putes.

Vincent Fleury - 29 janvier 2017

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