Lakis Proguidis | Qui est l’auteur ? Qui est le lecteur ? Qui fait quoi finalement ?

Rabelais. Que le roman commence !, essai de Lakis Proguidis, vient de paraître aux éditions Pierre-Guillaume de Roux.

Lakis Proguidis a déjà publié Un écrivain malgré la critique – Essai sur l’œuvre de Witold Gombrowicz (Gallimard, 1989). La Conquête du roman – De Papadiamantis à Boccace, préface de Milan Kundera (Les Belles Lettres, 1997). De l’autre côté du brouillard – Essai sur le roman français contemporain (Québec, Nota bene, 2001). Guerres et roman, avec Michel Déon (Flammarion, 2006).

Rabelais. Que le roman commence ! propose une lecture attentive des œuvres de Rabelais et une analyse du rire romanesque qui, selon Lakis Proguidis, a émancipé le roman des formes littéraires précédentes. Véritable cartographie du roman du IVe siècle à nos jours, il est consacré au roman via les œuvres des romanciers — Rabelais, bien sûr ; mais aussi Gombrowicz, Kundera , Papadiamantis, Kis, Cervantès, Boccace… — et des théoriciens du roman — Bakhtine, Pavel, Girard…

Trois introductions — « Première introduction : De la liberté et d’autres bagatelles horriblement humaines » (première partie) ; « Deuxième introduction : Le jeu de la forme et du hasard » (troisième partie) ; « Troisième introduction : Le jeu du plaisir et du désir » (quatrième partie) — scandent cette réflexion qui réinterroge les notions les plus simples, comme celles du chapitre 3 que nous publions : « Qui est l’auteur ? Qui est le lecteur ? Qui fait quoi finalement ? »

Déplaçant questions et points de vue, cet essai qui illustre et défend le travail romanesque retrace, en arrière-plan, l’itinéraire intellectuel de Lakis Proguidis dans les territoires immenses de la littérature.

Lire aussi « L’Atelier du roman est né d’un amour littéraire », entretien avec Lakis Proguidis qui a créé cette revue littéraire en 1993. Le numéro 88, qui vient de paraître, est consacré à Leonardo Sciascia, « romancier aux temps de corruption ».

Consulter le dossier Écrire un roman aujourd’hui.

Merci à Lakis Proguidis et aux éditions Pierre-Guillaume de Roux de nous autoriser à publier cet extrait.
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Cela commence par une flatterie : « Très illustres et très valeureux héros… » On s’adresse directement au lecteur. On a besoin de lui. De sa bienveillance. De son temps. De sa patience. On doit aller le chercher, le séduire, le persuader de la valeur de cet amas de pages qu’il vient de prendre entre ses mains. On demande, que dis-je, on implore sa collaboration. Délicatement. On ne quémande pas une faveur. Il faut attirer le lecteur dans le jeu. Il faut lui faire comprendre, tandis qu’il a l’esprit ailleurs, que ce jeu est spécialement conçu pour lui. Et tout cela dès les premiers mots. Sinon, si on perd l’occasion, au tout début de l’œuvre, de s’introduire par ruse dans le champ de vision de cet inconnu forcément distrait nommé lecteur, c’est fini, le livre ira soit directement à la poubelle soit sur le rayon d’une bibliothèque où repo-sent à jamais les livres non lus. Le lecteur a, au départ, un pouvoir absolu sur celui qui se présente comme auteur. Il est chez lui, le lecteur. Il fait par conséquent la loi. Toujours satisfait de son jugement, il peut, à tout moment, tourner son pouce vers le bas. Comme les empereurs romains à l’hippodrome pour ordonner l’élimination du vaincu. Il peut, lui aussi, condamner, déchirer, rejeter. Il faut donc le désarmer. L’arracher à son apathie. Le vaincre sans blesser – attention ! – sa fierté d’ignorant. Notons que, à ces deux contraintes inhérentes à tout être humain, l’indifférence et l’ignorance, auxquelles devait faire face l’auteur du temps de Rabelais, s’en ajoute, de nos jours, une troisième, la plus terrible de toutes : la convoitise démocratique. Pourquoi celui-ci et pas moi ? semblent signifier les regards de tous ces enfants, femmes et hommes, qui se bousculent dans les gigantesques foires du livre et autres kermesses culturelles organisées par nos sociétés. Et si certains d’entre eux daignent ouvrir un livre et commencer à en lire quelques phrases, soyons assurés qu’ils ont déjà pondu leur propre manuscrit. Passons. Retournons à une époque moins contraignante. Il faut donc amadouer le candidat à la lecture. Faire sauter ses réticences. Trouver le moyen de le faire descendre dans l’arène. Le persuader qu’il s’agit de son jeu. Que sans lui, point de ce jeu mirifique. Qu’il est indispensable. Que le jeu proposé exige son ardente participation, son concours. Il ne faut lésiner devant aucune flatterie. Le lecteur est « illustre », roi, maître de l’univers, esprit inégalable, monstre de curiosité, que sais-je… Tout est permis, c’est pour la cause.
Homère et Dante n’ont pas connu de pareils soucis. Dans le cas d’Homère, son public préexistait en quelque sorte à son chant. Comme s’il écrivait sur commande. Il devait fournir aux aèdes et à leurs auditeurs un travail parfait digne des grands événements et des péripéties héroïques dont il serait question dans son récit. Il ne s’adressait pas à des individus distincts mais à un peuple chargé de transmettre son chant de siècle en siècle. D’ailleurs, peuple et poète ne font qu’un. C’est au nom de la communauté dont il est membre qu’Homère invoque la Muse. Il la prie de vivifier sa mémoire, d’éclairer son esprit, de guider sa main. Le chant qui en résultera doit être beau et vrai. Il y va de l’unité et de la créativité de son peuple.
Quelque vingt siècles plus tard, Dante ne se préoccupe apparemment de personne d’autre que de soi ou, pour être exact, d’une minuscule parcelle de soi : le fait de s’égarer, au milieu de sa vie, dans une « forêt sombre ». L’image est allégorique. Elle transcrit la sensation d’une perdition, d’un éloignement du monde du Bien. Trouvera-t-il son « chemin » – encore une image allégorique – pour sortir de la forêt, revenir au royaume du Bien ? Au fait, qu’est-ce que le Mal ? Qu’est-ce que le Bien ? Sur fond de grande crise intérieure, Dante se lance dans une quête métaphysique, spirituelle et théologique. Le poète parle de lui dans la seule perspective de son salut. Or, cette plongée dans ce gouffre terrible que constitue sa quête, le moi pécheur interpelle d’autres moi aux expériences analogues. Comme Homère, le poète de La Divine Comédie ne s’adresse à personne en particulier. Hormis que son peuple n’est pas constitué. Il le sera ultérieurement. Par tous ceux qui partagent son angoisse face au Mal et sa soif du Bien.
On a pris l’habitude de croire que Rabelais se moque de ses lecteurs. Ils fréquentent les grandes foires, achètent auprès des colporteurs les Chroniques de Gargantua et font bonne chère en se racontant les prouesses de géants plus invraisemblables les unes que les autres. Comment les prendre au sérieux ? À coup sûr, pense-t-on, cette flatterie par laquelle Rabelais salue ses lecteurs en ouverture de ses œuvres n’est qu’une plaisanterie : « Illustres et valeureux héros… » – illustres et valeureux par leur bêtise et leur crédulité enfantine, oui ! Cependant rien dans le texte rabelaisien ne prouve la validité d’une telle interprétation. La moquerie est manifeste. Mais tout aussi manifestes sont l’admiration et le respect que l’auteur éprouve eu égard aux lectures frivoles de son public. Regardons de plus près. Les lecteurs de Rabelais n’ont rien de commun avec les auditeurs d’Homère toujours respectueux des légendes de leur passé héroïque. Eux, les rabelaisiens, lisent les Chroniques pour s’amuser. Ils ne ressemblent pas davantage à ceux de Dante qu’unit leur aspiration à un royaume céleste d’amour et de paix situé dans le futur. Tout au plus, par leur lecture des exploits gargantuesques, les lecteurs de Rabelais aspirent-ils à séduire les « honorables dames et demoiselles ». Ils ne se définissent donc ni par leur appartenance à un peuple ni par leur foi en un au-delà meilleur. Ils sont ce qu’ils sont au temps présent : des lecteurs des Chroniques de Gargantua. Voilà la leçon par laquelle débute l’ère romanesque : les lecteurs des romans, c’est-à-dire ceux qui liront l’œuvre de Rabelais, sont considérés dans leur situation de lecteurs.
Rabelais se moque d’eux mais ne les contrarie pas. Ce sont ses partenaires. Impossible de les indisposer, surtout au moment où le rideau se lève. Depuis Homère jusqu’à Dante et au-delà, le lecteur était pour ainsi dire un être abstrait. Aucun auteur ne se souciait de ce que son public lisait concrètement. Non pas pour nous informer, mais pour nous faire connaître le rapport particulier qui s’établit entre le lectorat et l’œuvre qu’on lui propose de lire. Les premières phrases du prologue de Pantagruel arrachent le lecteur à sa soi-disant neutralité en lui rappelant qu’il est un être humain formé, entre autres, par ses lectures. Ce qui est vrai depuis le paléolithique, depuis que l’homme a découvert des signes tracés sur la terre et sur les parois des grottes. La nouveauté, avec Rabelais, consiste en ce qu’on tient désormais compte de ce va-et-vient entre la lecture et le lecteur, en ce que ce rapport in-time intègre explicitement l’œuvre d’art. Cet intérêt spécifique de l’artiste envers l’homme qui lit doit s’afficher ouvertement, d’entrée de jeu. Opération délicate que seul un Maître providentiel peut mener à terme. Nous, lecteurs d’aujourd’hui, n’avons qu’à énumérer les éléments distincts de cette opération. Avec la crainte et l’éblouissement qu’éprouvent les astrophysiciens à l’instant de toucher, à l’aide de leurs outils analytiques, la particule fondatrice de l’Univers. Ils savent que leurs explications raisonnables et ordonnées enlèveront au big-bang une partie de sa magie face à laquelle ils n’auront plus qu’à se taire.

1. Le lecteur tel quel
Au début fut ce cri : « Très illustres et très valeureux héros… » Un cri à l’instar des cris des marchands dans les rues de Paris et les foires à l’époque de Rabelais. Le vendeur doit attirer l’attention du flâneur. Quelle meilleure tactique que la flatterie ? Or si ce curieux-là se laisse entraîner dans le jeu, il découvrira presque immédiatement qu’il fait partie d’un monde beaucoup plus vaste que ce qui l’intéresse dans l’immédiat. Cette ambiance de fête s’accorde avec les lectures plaisantes, les jeux galants et les loisirs. Cette profusion d’aventures des redoutables et insatiables géants va de pair avec le sort de l’imprimerie. Et cette réflexion implicite sur les effets de la lecture n’est pas isolée du fait que, à ce moment précis, en 1532, on se souvient des tentatives syncrétistes des humanistes italiens de la deuxième moitié du xve siècle (« comme une cabale reli-gieuse ») et que, quelque part en France, un certain Raclet enseigne le droit (Institutes). Ce qui veut dire que le lecteur des Chroniques se situe dans un temps et un espace bien précis historiquement.
Ce qui ne nous éclaire pas beaucoup sur l’esthétique romanesque. Françoise de Rimini et Paul Malatesta, son beau-frère, sont aussi des personnages historiques. Dante parle d’eux dans le cinquième chant de L’Enfer. Ils étaient amants et trompaient Gianciotto Malatesta, mari de Françoise et frère de Paul. Jusqu’au jour où Gianciotto les surprit ensemble et les transperça d’un seul coup d’épée. Depuis, leurs deux âmes errent dans l’Enfer. Le poète les appelle. Il veut connaître la cause de leur infortune. Les amants lui révèlent alors ce qui les a incités à pécher : la lecture de Lancelot ou le Chevalier à la charrette de Chrétien de Troyes (v. 1135-v. 1183), plus particulièrement le passage où la reine Guenièvre, épouse du roi Arthur, consent à donner un baiser à Lancelot son soupirant. De même que Françoise et Paul, les tout premiers personnages de Rabelais sont penchés sur leur livre préféré. Et comme les amants de Rimini, ils ne se privent pas d’en faire un bon usage. Bref, dans les deux cas, nous constatons l’existence d’un même désir érotique stimulé par la lecture. Cependant les traitements littéraires de ce désir diffèrent radicalement. Le commentaire de Dante est compassionnel : « Tandis que nous parlait l’une de ces deux âmes/L’autre pleurait, si bien que de pitié/Je me pâmai, comme si je mourais. » La voix de l’auteur s’élève pour déplorer l’incident. Si on pouvait nous épargner les mauvaises lectures, pense probablement Dante. Mais que faire ? L’homme qui vit ici-bas, alias le « sujet historique », est exposé, à chacun de ses pas, à mille tentations, mille péripéties qui le font dévier du droit chemin. Ah, si on pouvait en faire l’économie… L’âme individuelle ne retrouverait-elle pas sa pureté et son innocence originelles ? Qui sait ! En tout cas, Rabelais est d’un autre avis. Il embrasse spontanément les plaisirs de ses lecteurs. Il applaudit même, nous l’avons vu, leurs précieuses occupations. Comme s’il disait : si cela vous plaît, tant mieux, ce n’est pas à moi de porter un jugement négatif là-dessus. Mais l’affaire ne s’arrête pas à cette différence d’ordre disons moral entre Dante et Rabelais devant les choix de leurs personnages. À mes yeux, le plus important est ailleurs. Il est dans leur rapport à l’Histoire. Tandis que Dante ne prend en considération que les éléments historiques en relation directe avec ses visées poético-éthiques – dans le cas présent, les lectures périlleuses –, Rabelais divague et ajoute des éléments de prime abord étrangers au fait que ses lecteurs aiment lire les Chroniques de Gargantua. Comme cette allusion à l’imprimerie, ce rappel des travaux des érudits italiens, ou encore cette mention de Raclet, personnage réel. Dante choisit dans l’Histoire ce qui consolide l’axe désir-péché-salut. Rabelais remplit l’Histoire d’épisodes hétéroclites.

2. Le monde du relatif
Ces temps-ci, la mode est de considérer le roman comme l’art du relatif. Mais si nous voulons vraiment accorder notre sensibilité à celle des romanciers, évitons à tout prix les lapalissades post-modernes : n’érigeons pas le relatif romanesque en absolu. Du moins, essayons de comprendre de quoi il s’agit concrètement. Que tout est relatif dans ce bas monde, les fourmis et les arbres le savent très bien. Et je ne vois pas pourquoi l’homme aurait inventé un art entier à seule fin d’acquérir une connaissance que la nature lui fournit avec tant de générosité. Il est vrai que, contrairement aux fourmis et aux arbres, les hommes, grâce à leur extraordinaire capacité à sécréter des chimères, s’efforcent d’oublier leur relativité foncière. Toutefois ils n’ont jamais réussi à l’éradiquer.
Si chaque élément doit, selon l’ordre des choses, naître, vivre et mourir, fourmis, arbres, mots, hommes, civilisations, inventions techniques et romans, Rabelais pense qu’il n’y a pas de raison particulière pour que l’art de l’imprimerie et les livres ne connaissent pas le même destin. Mais il ne dit pas, en moraliste ou en prophète de quatre sous, que l’imprimerie et les livres disparaîtront un jour. Il dit : préparons-nous à remédier à cette éventualité. Ce qui, replacé dans le contexte de l’époque, constitue déjà une énormité inimaginable. En effet, ce doute à propos de la pérennité de l’imprimerie et des livres par lequel s’ouvre l’histoire du roman rime mal avec l’optimisme que Rabelais et ses amis humanistes devaient sentir à leur encontre. Ne croyaient-ils pas fermement au pouvoir, à la valeur et à l’expansion illimitée de ces moyens qui servaient le rayonnement de leurs idées ? Mutatis mutandis, c’est comme si un écrivain d’aujourd’hui commençait son œuvre par l’hypothèse de l’effacement de nos vies de l’internet et des ordinateurs. Ce serait une aberration, bien sûr. Or Rabelais, qui, apparemment, n’a pas son équivalent aujourd’hui, persiste et signe. Il n’est pas le porte-parole de l’humanisme mais du roman. Et quand un romancier commence à écrire, il ne met pas en cause, ne relativise pas les certitudes de ses lecteurs mais les siennes.
Cette mise à distance de ses propres credo n’est pas un but en soi. Rabelais ne relativise pas pour satisfaire à je ne sais quelle commande idéologique ou pour épater ses lecteurs. Son hypothèse inouïe de la disparition de l’imprimerie ne vient pas du dehors de son récit mais de l’intérieur. Il considère que le plaisir de ses lecteurs pèse plus que la plus magnifique invention technique. Autrement dit, pour le roman c’est la situation concrète de l’existence qui fait que les hommes commencent à douter de leurs credo.

3. De l’autorité
Homère évoque la Muse. Dante se souvient, dès le début de son poème, de Virgile. Aux grands tournants de notre civilisation l’artiste réaffirme sa conviction que son travail ne peut s’accomplir que sous les auspices d’une autorité. C’est la Muse qui guide la main d’Homère. Et c’est Virgile qui inspire Dante. Lois d’airain : pas d’art sans Maître. Au besoin, on le cherchera aux cieux.
Le Maître de Rabelais est le peuple. Pas le peuple des an-thropologues, des ethnologues, des historiens, des politologues ou des sociologues. Mais le peuple qui a vu naître les Chroniques de Gargantua et qui s’amuse et prend plaisir à leur lecture. Rabelais ne se confie ni aux divinités du beau ni à un créateur dont l’œuvre domine les siècles. Ses gardiens et protecteurs sont les bienheureux aficionados des récits populaires. Sauf qu’à les regarder on sera vite découragé. Comment s’appuyer sur eux pour créer ? Aujourd’hui ils aiment follement les extravagances de Gargantua, mais demain  ? Ils oublient vite. Ils sont distraits, accablés de soucis à propos de leur métier, de leurs affaires quotidiennes.
Dès lors, Rabelais est sceptique. Il a des doutes quant au pouvoir et aux capacités spirituelles de son Maître à lui. Ah, si au moins lui, l’auteur, avait le pouvoir de débarrasser son peuple de ses soucis… Manifestement il est faible, ce peuple. Ses goûts varient au fil du temps. Ses préférences sont imprévisibles. Son jugement est capricieux. Il faut donc assumer ses choix livresques et stimuler ainsi sa confiance en ses goûts. Il faut l’épauler, le rassurer, le fortifier. Il faut le persuader de l’importance exclusive de son rôle. Ce n’est pas comme chez Homère où le poète n’avait qu’à obéir à la Muse. Ce n’est pas comme chez Dante où le poète devait accepter d’être guidé par un autre poète. Ici, on dirait que c’est le disciple qui forme et guide son Maître, qui le précède. Mais le jour lointain où les livres disparaîtront, et avec eux l’œuvre d’Alcofribas, Maître et apprenti se retrouveront, nous venons de le voir, à partager le même plaisir à la lecture des chroniques populaires. C’est ce plaisir qui est l’alpha et l’omega de la poétique rabelaisienne. C’est ce plaisir qui est, dès les premières phrases, le Maître suprême du jeu romanesque.

4. Et pourquoi tout ça, s’il vous plaît ?
Pour aboutir à Raclet. Quelle chute vertigineuse ! C’est le cheveu dans la soupe. L’annoteur minutieux de notre édition des œuvres de Rabelais nous informe que Raclet fut professeur de droit à Dôle. Il enseignait les Institutes, à savoir les lois faisant partie de l’œuvre législative de l’empereur romain d’Orient Justinien (482-565), œuvre toujours en vigueur à l’époque de Rabelais dans les États chrétiens de l’Europe.
Ils se tenaient sur les cimes du bonheur littéraire, les lecteurs de Rabelais. Flattés par l’auteur, ils avaient consenti à se prêter à son jeu. Un peu par curiosité. Un peu comme des cobayes. Ils avaient d’ailleurs vu que leurs lectures préférées, aussi frivoles fussent-elles, n’étaient pas sans contribuer à la diffusion des plus hautes valeurs de leur civilisation. Ils étaient donc confortablement installés dans cette nébuleuse de propos libres et d’images enjouées qui, telles des arabesques, enveloppaient leur enchantement. Et là, d’un coup, la scène change. Le réel fait irruption. Fini la familiarité et la cordialité, fini leur tête-à-tête avec cet auteur fraternel – qui semble soudain plus préoccupé d’un certain Raclet que d’eux. Qui est ce Raclet ? Les siècles ont à peine retenu sa trace : un quelconque professeur qui, au moment où M. Alcofribas composait ses histoires pantagruéliques, faisait, comme tant de ses confrères, le millionième commentaire ennuyeux des Institutes.
Fausse note ? Dissonance littéraire ? Maladresse poétique ? Cela dépend de la « poétique » dont nous parlons. S’il s’agit de celle du roman, concluons pour l’instant qu’elle est inconcevable sans l’incident prosaïque, sans l’intérêt de l’auteur pour le fait « insignifiant ».

Lakis Proguidis et les éditions Pierre-Guillaume de Roux©

1er février 2017