Février : L’homme soviétique (1/2)

Une chronique mensuelle de Frédéric Lefebvre en hommage à Pierre Pachet.






1.
Février 1982 : Moscou.
La peur.
Pachet et sa femme pour quelques jours à Moscou, pour une « mission » qui doit rester secrète : rencontrer les proches de deux dissidents emprisonnés, en camp, dans l’Oural. Au Goulag. Pour leur apporter un soutien, pour œuvrer à leur libération, peut-être. Au nom du « Comité international d’écrivains et d’artistes pour la libération de Fiodorov et de Mourjenko » (appelé aussi « Comité Kouznetsov »). Pachet et Soizic en font partie [1].
C’est l’URSS sous Brejnev. Pachet parle russe – « mal », dit-il [2].
Il raconte les jours à Moscou dans La Violence du temps.
« La douane soviétique nous fait peur, la police soviétique à l’aéroport nous fait peur ; il ne peut pas en être autrement. Il se confirme immédiatement que les frontières sont le point sensible de la chose que nous allons voir, les frontières et leur contrôle [3]. »
Iouri Fiodorov et Alexei Mourjenko, la quarantaine, ont été condamnés pour avoir voulu quitter l’URSS en détournant un avion de ligne (à Leningrad – Saint-Pétersbourg – en 1970). Ils s’étaient joints à un groupe de Juifs, entraînés par Edouard Kouznetsov, « désireux de quitter l’URSS et d’attirer l’attention du monde sur la quasi-impossibilité d’obtenir des visas de sortie ». Mais eux ne sont pas juifs. Le pouvoir soviétique, face aux « pressions extérieures », semble accepter l’émigration des Juifs et libère les autres. Mais eux ont un passif (ils ont déjà été condamnés en 1962 pour la publication et la diffusion de textes « sur la politique, sur l’économie », où ils « proposaient des améliorations, des réformes »). Ils sont emprisonnés dans un « camp à régime spécial » – le plus dur [4].
Rencontrer leurs proches en province (à Kiev, pour la femme de Mourjenko) serait trop risqué. « Sans journalistes ni diplomates à proximité », vous pourriez vous faire « casser la figure dans une entrée d’immeuble » par des gens « miraculeusement informés de votre désir de rendre visite à des citoyens en délicatesse avec les autorités » [5].
À Moscou, vous pouvez vous y rendre pour du tourisme individuel. Circulation libre.
« Dans la foule du métro, plongés en elle, nous tentions d’évaluer ce qu’elle nous donnait : saurait-elle nous abriter, couvrir notre fuite ? Dans un escalier d’immeuble, nous nous demandions : quelle porte s’ouvrira, quelle main nous aidera ? [6] »
À l’hôtel Rossia, près de la place Rouge. Autour, « des miliciens circulent, montent la garde, armés et pourvus de talkies-walkies, dans le froid ». Sur la place elle-même, une « grosse dame à l’air méchant » tient une sorte d’échoppe, « seule de son espèce » [7].
Pour entrer dans l’hôtel, il faut présenter sa « carte de résident » ; à chaque étage, « assise à un bureau devant lequel il vous faut obligatoirement passer […], une dejournaia ou femme de service, chargée de vous remettre votre clé, et de la reprendre quand vous quittez votre chambre, et qui donc surveille vos allées et venues » [8].
L’URSS, dit Pachet, « cet espace terrestre où, partout où il y a existence humaine, il y a surveillance ou danger de surveillance » [9].
On leur a conseillé de ne pas téléphoner depuis l’hôtel, d’utiliser une cabine téléphonique. Le jour prévu pour le rendez-vous avec Liouba, la femme de Mourjenko, et Pelagia, la mère de Fiodorov, dans un appartement neutre, il faut sortir pour téléphoner. Des « précautions de conspirateurs » qui ne sont pas drôles :

Je sors de l’hôtel pour téléphoner. Contretemps : dans la première cabine que j’utilise, l’appareil avale mes deux kopecks sans me donner la communication ; il m’en reste encore deux, que j’essaie à nouveau sans succès. Je trouve une autre cabine, dans une autre rue, mais je n’ai plus de pièces ; j’en demande à des passants, qui n’en ont pas (refusent en tout cas : ces pièces sont précieuses, on ne s’en défait pas aisément). La marchande de journaux, je n’ose pas – bêtement – lui demander la monnaie : elle entendrait mon accent étranger. Le temps passe. J’ai tant erré dans les rues, en sueur, par moins 15°, sous ma chapka, qu’il me faut longtemps pour retrouver l’hôtel. Par bonheur, ma femme retrouve des pièces dans son sac. Téléphone, rendez-vous pris pour une station de métro en banlieue : « Dans quarante minutes, à la sortie de la station, du côté du wagon de tête. » Nous partons en hâte [10].



Au terme du trajet, à la sortie de la station de métro, l’attente. Ils ne connaissent pas leur interlocutrice, qui recevra tout le monde dans son appartement, discret : « Nous savons, nous voyons dans le regard des autres que nous ne ressemblons pas à des Soviétiques (gestes, vêtements) ; notre amie inconnue nous reconnaîtra. » Mais l’attitude des gens qui attendent aussi – « personne ne nous adresse un regard ni un sourire d’intelligence » – est inquiétante :

Anxiété, qu’il faut contrôler. Attendons (nous avons le droit d’attendre, nous ne faisons rien de mal…). Les trains se succèdent, de nouvelles masses de voyageurs sortent, emmitouflés, pour la plupart mornes – c’est le métro, c’est la banlieue. Il y a des couples, deux amis qui parlent ensemble d’une marche à l’autre de l’escalier roulant, mais surtout des gens silencieux, comme si quelque chose pesait sur tous ou presque tous. Le sentiment d’une surveillance invisible et insituable s’accentue [11].


Puis une jeune femme arrive, les dévisage et leur sourit. Puis vingt minutes d’autobus, jusqu’à des « énormes immeubles » où il faut encore se méfier des « dénonciateurs » : si vous n’êtes pas guidé, il faut avoir répété, vous être renseigné, pouvoir vous diriger vers l’immeuble, l’entrée, l’appartement, « d’un pas ferme, sans attirer l’attention des yeux qui traînent » [12].
Puis l’appartement ami – « l’étape », dit Pachet [13]. Pelagia et Liouba parlent, racontent, témoignent. Sur les conditions d’emprisonnement et de survie de Fiodorov et Mourjenko.


À la fin du séjour, Pachet et Soizic repartent avec les notes prises ce jour-là – « épuisés par ces heures de conversation, d’attention ». Et avec des documents (un « mémorandum » écrit par Liouba Mourjenko, qui sera utile pour témoigner, de retour en France, pour être « les messagers ») [14].
« Soyez prudents », dit Pelagia [15].
Pachet racontera plus tard l’émotion, la tension et le relâchement brutal au départ, dans l’avion d’Air France, au décollage, en quittant Moscou.
Il y a eu d’autres visites à rendre, « pour écouter d’autres Soviétiques en détresse ». Avec des « instructions compliquées à suivre à la lettre » [16].
Et à l’aéroport, « l’humiliation et la colère » en voyant le traitement subi par des Arméniens qui avaient rendu visite à leurs proches en Arménie, contraints à ouvrir leurs valises, à payer « d’exorbitants droits de douane » [17].
Pachet fond en larmes – « me sentant désormais à l’abri, déjà en France dans cet avion, j’avais laissé les émotions se libérer en moi », dira-t-il plus tard [18].



2.
La première réalité, c’est l’État. Les « autorités », le « régime », les « instances », les « Organes » : « dès la frontière on a compris qui était le patron, le responsable autocrate », dit Pachet [19].


L’État vous scrute. À l’aéroport, à l’arrivée, l’officier des gardes-frontières regarde chacun « si longuement dans les yeux », comme un ennemi à « démasquer ». Un « regard méchant » – par délégation : « Ce n’était pas une machine, un appareil à rayons X, c’était un homme, un homme avec qui aucun contact humain ne pouvait être établi, aucune complicité passagère. Il n’était ni méchant, ni furieux, ni sadique, il n’avait pas non plus d’indifférence professionnelle. Dans son regard qui ne cillait pas, il y avait la méchanceté de son État [20]. »
L’État vous écrase. Tout est pesant, « lourd ». Une sorte de « régime égyptien » : « mausolée, marmoréen métro, colonnes auprès desquelles les passants sont fourmis ». Tout ce qui s’affiche – « socialisme, Lénine, communisme, travail, amitié entre les peuples » – est à la fois « puissant et lourd », et « mensonge, duplicité », et n’a « d’autre lien avec la vérité intérieure que celui de la contrainte, de l’écrasement ». Une parmi d’autres, la statue de Sverdlov (un révolutionnaire mort en 1919) fait réagir Pachet. L’homme a été représenté « tenant sous le bras une serviette », un porte-documents : « Une serviette en pierre, énorme comme celui qui la tient. Remplie de documents en pierre. Cette statue est ridicule, ma femme et moi nous nous en moquons, protégés par notre dégaine de touristes. La statue est aussi sinistre, lourde d’un mépris compact pour les pauvres morts aux os qui cassent, à la chair qui grelotte, à l’âme gelée [21]. »
L’État vous glace. Sur la place Rouge, qui est symbole, « autour de laquelle se rassemble en pensée et en actes toute l’Union soviétique », il « souffle un interdit glacial, actif ». « On ne s’y verrait même pas lever le bras pour pousser un cri », dit Pachet, qui pense aux cinq personnes venues manifester, « protester contre l’invasion de la Tchécoslovaquie », le 25 août 1968, aussitôt arrêtées : « Place sans protection : balayée. » Et c’est l’hiver :

Hiver renforcé et soutenu, dans sa puissance, par le pouvoir : plus radicalement qu’Ivan le Terrible, que Pierre le Grand, le régime s’est porté tout entier vers le froid, le gel, le poids mortel de la neige tassée, du roc gelé, du vent sous un ciel de plomb. Rues dévastées par le vent, maisons sciemment éloignées les unes des autres (les vieux quartiers où les maisons se resserraient, donnaient leurs coins de murs en abri, ont été détruits) [22].



Le corps réagit, s’adapte. Pachet répond à une objection anticipée ; on pourrait lui reprocher d’avoir passé seulement six jours à Moscou :

Six jours, dites-vous ? Il en faut bien moins pour apprendre ce qu’est la surveillance totale. Pour le ressentir dans son corps : pour apprendre à contrôler les impulsions de ses mains, qui voudraient noter une adresse, fourrer un papier dans une poche, soulever le combiné du téléphone pour demander un renseignement ou communiquer une information ; contrôler les muscles des lèvres qui voudraient poser une question, prononcer un nom ; les bras qui voudraient montrer quelque chose… [23]


En apparence, les gens dans la rue ou dans le métro sont des « gens normaux ». Dans la station où Pachet et Soizic s’arrêtent, le jour de leur rendez-vous avec Liouba et Pelagia : « un militaire, une jeune fille avec un filet gonflé, une dame portant un paquet entouré de mauvais papier crevé par endroits, dont elle maintient les bords ». En général : « une foule de gens modernes, où les gens sont convenablement habillés, chaussés, coiffés : pas une horde d’esclaves mal nourris, hébétés par le travail ». Cependant, cette foule est différente :

L’impression qu’elle retient quelque chose. Et on ne sait pas si c’est de l’humanité ou de la cruauté.
Chacun se retient, se réfrène, à un degré inconnu dans les autres foules que j’ai vues. Ils semblent obéir à une loi, du genre de celle-ci : si tu ne me cherches pas, je n’irai pas te chercher [24].


Plutôt un « troupeau humain » qu’une « foule urbaine » – rien d’équivalent à la foule décrite ou méditée par Baudelaire et Walter Benjamin (Pachet fait allusion à « Paris, capitale du XIXe siècle »), avec sa « disponibilité », sa « curiosité » [25].
C’est une question de corps et d’espace (dans des textes précédents, Pachet parlait soit de « politique urbaine », soit de « socialité » : « comment les gens se côtoient, se parlent, se tolèrent » ; en étudiant, par exemple, « l’espace américain, fait à la fois pour le voisinage nonchalant et pour la fuite ») : « Qu’est-ce que nous voyons ici à Moscou, et qu’on ne montre jamais, ni dans les photos ni dans les films ? La foule ? L’espace soviétique ? Quelque chose qui ne se décrit pas, ne se voit pas, se ressent d’abord dans le corps [26]. »
Le corps est espace, devrait l’être (« corps-espace, corps qui est un serviteur, un "valet Matti", un centre de toute-puissance : décisions, caprices, subordinations et simultanéités »). Mais à Moscou, il manque cet « espace habitable », cette notion d’espace public, où pourrait exister « la vie sociale dont on aurait besoin, que le corps ne trouve pas ». Il manque les gestes, les rituels, la politesse. Dans le métro, par exemple : « Les portes battantes à l’entrée des stations, pas une seule main ne les a retenues devant nous, pas une seule fois un visage ne s’est retourné pour vérifier si nous ne les prenions pas en pleine figure. » À chaque arrêt, la rame reste peu de temps, « un temps déterminé » : il faut commencer à entrer avant que ceux qui descendent aient fini de sortir ; on se bouscule « avec énergie », « les manteaux et les épaules se cognent et se frottent les uns contre les autres » ; Pachet résume d’une formule (qui est une idée, une interprétation) : « On coopère tous les uns contre les autres [27]. »
Dans la foule urbaine occidentale, ce serait plutôt : « Chacun, tourné vers soi, est en même temps donné à son voisin. Adonné. » Ou dans un texte contemporain, une étude basée sur une vieille photographie d’un groupe de militaires français tous habillés pareil mais qui se distinguent pourtant – et d’autant plus – par le visage, l’expression : « Ils partagent le temps et l’espace, et la simple distance interhumaine sert à chacun de base de départ » ; ainsi, « chacun, en prenant une place, en se situant là où personne d’autre ne peut plus se mettre, donne de la place aux autres » [28].
Rien de tel à Moscou, dit Pachet : « cet espace collectif que chacun irradie, crée à partir de soi, exhale, à Moscou il est l’objet, depuis des siècles si l’on veut, de pressions et d’interdits, il est soumis à des menaces diffuses, il est obsédé par un danger illimité ». L’État (soixante-cinq ans d’URSS, sans parler « des équivalents ou des anticipations » observés par un voyageur comme Custine au XIXe siècle) a en quelque sorte détruit la « culture nationale », la « vie sociale », telle qu’elle peut se manifester dans un espace public : « Ils ne sont pas pressés, survoltés, ni nonchalants : seulement incultes dès qu’ils sont dans les lieux publics. Ils ont si bien appris à s’en méfier qu’ils ne savent plus qu’ils l’ont appris [29]. »


L’État nie le temps.
Il nie son écoulement, la mort.
Le régime vise « les siècles », se commémore en « pyramidaux anniversaires : cinquantenaire, soixantenaire, soixante-cinquième anniversaire d’Octobre » ; il veut atteindre cent ans : après, « il ne peut plus rien vous arriver » [30].
L’État organise la négation de l’Histoire : « défense de se souvenir et de chercher à vérifier ou publier honnêtement le souvenir » ; territoire « où l’Histoire est hors la loi » ‒ « la fin de l’Histoire » [31].
L’ignorance, l’oubli organisés : « ici la commémoration publique est une farce évidente. Il y a des dates et des noms sacrés (1917, Lénine, 1941, les fascistes) autour desquels s’étend une zone chauve, une esplanade de destruction et d’ignorance ». La mémoire est un effort, un combat : « les vaincus et les morts disparaissent, n’ont pas existé […]. Il faut une lutte pour les arracher à l’inexistence et au dédain [32]. »
Un écho de cette résistance dans la poésie de Guennadi Aïgui, membre d’une minorité nationale (que Pachet rencontre à Moscou). Dans sa poésie, « la souffrance qui a eu lieu ‒ celle de sa mère, de ses proches, de son peuple, et au-delà ‒ n’est pas enterrée, elle continue à crier, réclamant doucement une écoute qui les préserve infiniment. De cette écoute, les clairières, les "lieux dans la forêt" donnent une idée (nous parlons d’un pays où la commémoration des massacres se fait souvent ainsi, dans la forêt, à quelques-uns, loin des mausolées officiels, là où il n’y a ni tombes, ni discours) [33]. »
Pas de passé, et pas non plus d’actualité, de présent : « un pays où il ne se passe jamais rien » ; « rien qui marque une conquête, une défaite, une découverte, un malheur public ». De fait, « la rubrique "URSS" de nos journaux » est « le plus souvent vide » [34].



3.
Fiodorov et Mourjenko.
Comment en sont-ils arrivés là ?
Une bibliothèque publique extraordinaire joue un rôle dans cette histoire. Une bibliothèque d’avant 1917 oubliée par le régime soviétique, maintenue en l’état. Pachet rapporte les propos de Liouba sur Mourjenko : « Il était élève à l’école militaire Souvorov, un prytanée. Avant la Révolution, c’était une école du corps des cadets ; et la bibliothèque avait conservé intégralement le fonds de l’ancienne bibliothèque. Avec un ami à lui, Balachov, ils ont lu ces livres, de la philosophie, Marx, Engels, Lénine. Ils ont reconstitué ce qui s’était passé dans le pays. Ils se sont formés eux-mêmes, en comparant les slogans et la réalité qu’ils avaient sous les yeux [35]. »
Balachov refuse de terminer l’école, est renvoyé avec le « bulletin blanc », le « billet des loups », qui l’empêche de trouver un travail. Mourjenko, lui, termine l’école, et à dix-neuf ou vingt ans il rencontre Fiodorov. Les deux étudient à Moscou. Ils renouent avec Balachov, fondent « Liberté de la raison », écrivent des textes qu’ils diffusent par la poste (c’est « l’époque du dégel, sous Khrouchtchev »). Puis en 1962, ils sont arrêtés. En sortant de camp, Mourjenko est encore interdit de séjour dans les grandes villes, et « comme ancien zek, il ne trouvait pas de travail ». D’où son désir de quitter l’URSS, et « l’affaire de l’avion » en 1970 [36].


Leurs conditions de vie au Goulag – qui ne s’appelle plus officiellement « GOULAG » mais « GOUITK » (un acronyme en remplace un autre : non plus des « camps » mais des « colonies »). Quand Pachet rencontre les deux femmes, elles ont pu visiter les deux hommes quelques mois plus tôt (pour la visite « prolongée », celle où l’on peut « se parler librement, se toucher » – mais sans savoir combien de temps il reste, les montres et pendules étant confisquées ou débranchées) [37].
La santé des deux hommes : « Maigres à faire peur. Avant le camp, c’étaient de robustes gaillards, des sportifs » ‒ grands, 90 kilos. « À présent ou leur donnerait 50-55 kilos. On voit leurs côtes. Leur vie, c’est leur faim. » Mourjenko est « tuberculeux », Fiodorov souffre de « coliques néphrétiques, gastrite chronique, cystite chronique, arthrite, hémorroïdes, bronchite chronique ». Pachet retrouve ce qu’il a lu chez les écrivains témoins du Goulag – en premier lieu Soljenitsyne, mais aussi Lev Kopelev (Où donc est la justice) : « Dysenterie, cancers, scorbut : la santé devenue exception, la répulsion et l’envie de vomir contre laquelle ne reste que le faible rempart des cigarettes [38]. »
Fiodorov et Mourjenko sont considérés comme des « récidivistes spécialement dangereux » (la gradation va de « général » à « spécial », en passant par « renforcé » et « sévère »). Autrement dit : « les travaux les plus pénibles, la surveillance la plus attentive, et les entreprises pour les isoler des autres, ou pour les pousser à se trahir » [39].
Et le froid, surtout au cachot ‒ la peine la plus dure, « le chizo ou "isolateur punitif" », le « kartser » : « On veut avant tout les isoler. Quand ils se saluent, kartser. Même si c’est de loin. » Liouba explique, Pachet rapporte :

C’est une torture par la faim et le froid. Les détenus appellent le cachot le « sac de pierre ». Le local n’est pas chauffé […]. Le sol est en ciment. Au lieu de couchette, des planches fixées au mur, sans la moindre literie. Le lit de planches est retiré pendant toute la journée.
Comme nourriture, de l’eau et 150 grammes de pain, et une fois tous les deux jours un plat soi-disant chaud : une soupe dans laquelle nage un maximum de 42 grains d’une semoule quelconque […].
Après le cachot, il arrive à peine à se traîner, il titube, il a le vertige. Et on l’oblige à aller au travail et à remplir une norme impossible [40].



Le camp se trouve dans la région de Perm. L’administration y est encore plus « sadique » que dans le camp précédent, d’où ils ont été tous déplacés. Liouba, en écoutant attentivement à chaque visite, a reconstitué l’histoire des deux camps. Dans le camp précédent, ils devaient « polir le verre sans aucune protection pour les yeux et les poumons » ; le camp était situé sur un marais, « avec des sols de ciment toujours humides » [41]. Ils ont fait la grève. Grève de la faim. Pour améliorer leurs conditions de travail et de logement. Grève à répétition, car l’administration ne répondait pas à leur demande.
Liouba et Pelagia ne sont « ni des intellectuelles ni des femmes d’intellectuels » ; mais elles ne veulent pas être réduites à « des femmes souffrantes […] capables seulement de compassion et de patience » ; elles veulent « faire quelque chose de plus », extraire du camp « la lutte pour la dignité » [42].
Alors elles écrivent : Pelagia « rédige et envoie lettres, suppliques, télégrammes », à toutes les « instances » : Soviet suprême, ministère de l’Intérieur, Congrès du Parti communiste ‒ « qui sait comment on peut joindre les vrais responsables ? qui sait si une de ces instances ne contredira pas l’autre ? » Elle écrit même à Andropov, chef du KGB, « l’instance la plus sévère ». Elle énumère les maladies de son fils, Fiodorov. Elle implore. Pas de réponse. Une autre démarche ‒ une « demande de grâce » auprès de la République de Russie ‒ semble au contraire prometteuse, fait renaître l’espoir : on leur répond que les deux hommes doivent faire la démarche eux-mêmes. Est-ce une « réponse dilatoire » ? Elles se rendent au camp – « un voyage de plusieurs jours, de plusieurs milliers de kilomètres » – mais on leur refuse une entrevue avec les deux hommes (elles veulent savoir si les termes de la demande qu’elles ont rédigée leur conviennent, si ce n’est pas pour eux une « capitulation totale »). « Elles ne veulent pas les défendre avec des moyens qu’ils récuseraient : ce sont eux qu’elles défendent, et parce qu’ils sont ce qu’ils sont », dit Pachet. Et elles comprennent la manœuvre : « On veut qu’ils se soumettent complètement, qu’ils abdiquent toute dignité, qu’ils se rangent du côté de leurs bourreaux. Ils ne le feront pas : souffrir de toute façon, et en plus accepter d’être dépouillé du sens de sa souffrance ? [43] »
Et elles agissent : Liouba, en visite, écoute Mourjenko, qui « parle cachot, grèves, normes de travail, règlement », « masques de caoutchouc », « date d’une grève ou d’un jugement, articles du code ». Elle réussit à se procurer le « Code de la rééducation par le travail » ; elle « en vérifie les articles, les compare aux récits qu’elle entend et à ce qu’elle voit et vit lors de ses visites » ; sur cette « base juridique » elle rédige un mémorandum. Elle publie aussi une « Lettre ouverte » dans la revue La Pensée russe, à Paris. Commentaire de Pachet : « Ce que les détenus réinventent, avec son aide, c’est le syndicalisme, et c’est le droit. Parce que l’un ne peut exister sans l’autre : si la résistance collective à l’injustice ne peut s’appuyer sur des textes de lois que l’on fait respecter, elle conduit à la révolte et au sang ; et si les textes ne sont pas soutenus par une solidarité, ne liât-elle que deux personnes, ils ne sont qu’une insulte supplémentaire à la misère des détenus [44]. »
De fait, dans le camp précédent, les détenus ont fini par obtenir quelque chose : des masques pour travailler – « mais pas en nombre suffisant pour tout le monde » –, du contreplaqué pour recouvrir le plancher des cellules, et des cuvettes – « sans eau, il est vrai » [45].
La lutte a un prix – la dignité a un prix. Depuis leur transfert dans le camp « spécial » de la région de Perm, deux ans environ, les deux hommes ont passé plus de cent vingt jours au cachot. « Les conditions se sont améliorées pour tous, sauf pour eux deux. » On leur fait payer leur attitude « fière », le fait qu’ils « ne se résignent pas, résistent par tous les moyens » ; et on leur fait payer l’attitude des deux femmes – cette « vertu » qui s’appelle « le courage » –, leurs démarches, les liens qu’elles tentent d’établir à l’étranger « pour y chercher une solidarité » [46].



La dernière visite a été choquante.
Liouba choquée aussi de voir Mourjenko perdre un certain usage de la langue : « il n’avait plus sa belle langue russe littéraire, coulant comme un fleuve », lui « qui aime les livres, la littérature » ; « il parlait en phrases courtes, cherchant ses mots, les mélangeant, répétant plusieurs fois la même chose » [47].
Elle donne un autre exemple de punition : « Dans ses lettres, mon mari me parlait à un moment des réflexions que lui inspiraient les œuvres de Dostoïevski Crime et châtiment et Les Frères Karamazov. On lui a ordonné d’interrompre son "activité scientifique", en lui confisquant quelques lettres à titre de punition. Il est donc interdit de parler dans ses lettres de ce qu’on a lu, de réfléchir. » Et Pachet : « "Activité scientifique" ! On ne sait ce qui est le plus répugnant, dans cette affaire : de la haine de la pensée indépendante, qui s’essaie toute seule, sans diplômes ni institutions, ou de la pompe imbécile qui veut coller de toute force, pour l’ennoblir ou pour se moquer d’elle, ses étiquettes préimprimées à ce qui lui échappe [48]. »



4.
Dans La Violence du temps, Pachet cite plusieurs fois Soljenitsyne (L’Archipel du Goulag), une fois Chalamov (Récits de la Kolyma).
La littérature de témoignage, celle des « récits concentrationnaires », est d’un genre particulier :

Parce que l’aventure est de celles dont souvent on ne revient pas, dont beaucoup ne reviennent pas, le témoin-écrivain assume une double charge […] : il doit donner une relation circonstanciée, de caractère documentaire, en se faisant archiviste, historien, annaliste, pour mettre au jour l’incroyable en forçant le barrage du scepticisme des contemporains ; et simultanément, il lui faut trouver le langage capable de donner avec éloquence des nouvelles de la disparition de l’homme, de la zone où on le force encore à être pour regarder sa propre souffrance, sa déchéance et celle de ses compagnons [49].


L’œuvre de Chalamov lui semble exemplaire : œuvre « exceptionnelle, aussi bien par les conditions de vie qu’elle décrit que par la délicatesse de son tracé », qui « participe à la fois du témoignage sur les camps, et de la littérature pure » ; comme Kopelev, par exemple, Chalamov est « sans pudeur, capable de s’approcher du pire et des pires, et de les décrire ». Bientôt Pachet constate que ce recueil, Récits de la Kolyma, est « en train de devenir un classique, un de ces livres à l’aide desquels on se forme » [50].


Ce que Pachet retient dans le témoignage de Kopelev (à la fin des années 1970), c’est la description de cette « population très mélangée qu’on rencontre dans les cellules, les dépôts, les infirmeries, les baraques » (au Goulag après la guerre). Les gens, les choses, les trafics. Et la finesse de son « analyse politique » : analyse vitale pour l’auteur, pris entre les « truands endurcis » d’un côté, les « truands collaborant avec les autorités » (ou « bergers ») de l’autre. Kopelev, « aide-médecin improvisé » à l’infirmerie, doit arbitrer dans le conflit qui oppose les deux groupes (il choisira de protéger pour un temps les truands endurcis ou « voyous ») :

Les truands, et Kopelev le sait, ne promettent aucun espoir de socialité, ils sont le monde instable, fantasque, des intérêts individuels provisoirement coalisés. Mais le pouvoir d’en face, celui des bergers, même s’il n’est qu’un appendice lui aussi provisoire du pouvoir d’État (car les chefs du camp regardent la bagarre sans intervenir), ce pouvoir des bergers, si rien ne lui résiste, annonce l’oppression systématique des plus faibles, la compromission définitive et sans espoir, la mise à mort de toute solution collective, l’avilissement de celui qui collabore [51].


Dans les récits de Chalamov, Pachet croise aussi « des détenus qui se mettent au service des truands en leur racontant des romans pour les distraire » ; ou bien le narrateur « a la chance d’être sollicité par un surveillant, contre récompense », pour écrire une lettre au président du Soviet suprême (ce qui lui vaut une journée au chaud et une ration de pain). Mais Pachet s’intéresse alors surtout (au début des années 1990) à l’aspect individuel de la survie : la « dépossession quasi absolue » ; la réduction de l’homme à « une certaine vitalité » qui « a nom la rage, la colère » [52].
Chalamov est l’écrivain de la colère (comme V. S. Naipaul, auquel Pachet consacre plusieurs études au même moment : « Naipaul n’écrit pas sans colère (comme d’autres écrivains n’écrivent pas sans inspiration) ») [53].
La colère est un autre objet de recherche important pour qui veut faire, comme Pachet, l’histoire de l’individu et de la société moderne. Elle est un marqueur dans un processus de démocratisation.
Chez Homère, dans l’Iliade, la colère est réservée à certains : aux héros (Achille) ; elle n’est pas un « trait de caractère » individuel mais le signe d’une « appartenance » sociale. L’histoire longue de l’individualisme pourrait se lire alors comme le passage « d’une société dans laquelle la colère, comportement fonctionnel, était réservée aux guerriers et interdite aux autres, à une société à vocation égalitaire, dans laquelle chacun a virtuellement droit à exercer toutes les fonctions ; une société dans laquelle, de façon logique, la colère, loin d’être réservée à certains, est […] l’apanage de tous ». Elle symbolise en effet l’individu moderne :

Elle est l’expression, et le signe, de notre individualité ; elle affirme nos droits dans un monde qui est en principe fondé sur leur reconnaissance. Par sa colère, par son irritabilité même, l’individu affirme qu’il est respectable, qu’il faut tenir compte de lui : de ses jugements, de ses désirs, fussent-ils déraisonnables, capricieux. Il affirme appartenir à une culture qui a démocratisé, jusqu’à l’absurde peut-être, le droit à la colère […] [54].


La colère est une « réaction énergétique ». Pour Pachet, elle a son siège – comme le concevaient les anciens Grecs et Romains – dans la partie irascible de l’homme. Ce qu’on appelait traditionnellement le « cœur » :

Chacun, dit Sénèque, a en soi, ou plutôt à l’intérieur de soi, un esprit de roi, regis quisque intra se animum habet. Un « esprit de roi » ? Non, animus, un cœur de roi, comme on dit un cœur de lion. Le mot grec correspondant, celui d’Homère comme celui de Platon, serait thumos, qui désigne, dans le corps, le lieu de l’ardeur bouillante et impétueuse. La colère est, en chacun […], l’aptitude à se conduire en roi : à commander, à s’indigner contre l’injustice et la dégradation, à faire face à l’ennemi, à défier l’ordre du monde [55].



Chez Chalamov, dans un contexte ou un environnement d’oppression maximale, l’individu est réduit à sa colère : « Dans le froid du bagne de la Kolyma, Varlam Chalamov préserve sa colère contre les bourreaux, survit grâce à elle et pour elle ; il n’est plus qu’elle. "Je n’avais plus beaucoup de chair sur mes os. De cette chair, il ne m’en restait suffisamment que pour la colère, le dernier des sentiments humains […] le plus proche des os." [56] »
Remarquable colère : une « fureur gelée », au sens propre – l’hiver dans l’Extrême-Orient russe – et au sens figuré – « qui ne se dépense pas ». Comme dans le poème « Chant d’automne » de Baudelaire, dont Pachet cite (partiellement) un vers : « Sa colère ressemble étrangement à la colère elle aussi créatrice de Baudelaire, cette colère exigeante qui, "comme le soleil dans son enfer polaire", rayonne et brûle sans réchauffer, sans attendrir [57]. »
Remarquables propriétés de cette colère. Elle est « individuelle » mais pas « égoïste » :

La colère, quand Chalamov en parle, ou qu’il la désigne, semble avoir pour qualité particulière de représenter véridiquement l’individu qu’elle contribue aussi à maintenir en vie ou à conduire vers la mort, et cependant d’être le sentiment le moins égoïste qui soit. Elle naît certes du sentiment d’un tort, d’une injustice, et elle vise des ennemis ; mais, à la différence de la plainte ou de l’indignation, elle se dégage de toute dépendance, elle fait entendre la source même de la parole [58].


Elle est « commune » mais pas « collective ». Distinction fondamentale pour Pachet, qui a consacré une étude à la dérive du mot « opinion » dans le langage politique en France (au début des années 1980) : ce qui désignait « le résultat d’un effort individuel pour préciser […] sa position sur une question controversée » en est venu à désigner « une réserve de force ou de violence, inexprimée et même délibérément […] muette », une « force essentiellement anonyme » (c’est « l’opinion », à laquelle certains veulent faire appel, avec « démagogie », en discréditant « la libre confrontation des opinions individuelles ») [59]. Chez Chalamov, la colère peut être partagée (« Chacun peut, avec assez de sensibilité, la sentir chez autrui »), mais elle reste individuelle : « Il ne s’agit pas d’une colère qui unit, d’une colère collective. La colère collective ne peut qu’être suspecte, puisqu’elle ne cherche pas à éclaircir les limites entre les hommes, mais à se renforcer en puisant chez le voisin, qui de son côté fait de même [60]. »
Enfin, elle se confond avec la haine. Ici, la distinction traditionnelle entre colère et haine, entre « tempéraments libres, capables de colère », et « tempéraments serviles, soumis », qui éprouvent de la haine, s’abolit ; ici, dit Pachet, « on est dans le monde des esclaves, et même des esclaves éternels » [61].
L’individu est réduit à sa colère – mais dans un monde extrême « où la colère n’a pas le droit de s’exprimer, de se manifester, et où les détenus, s’ils n’y renoncent pas, doivent l’enfermer profondément en eux-mêmes, secrètement active, constante, identifiée au désir de vivre » [62].



5.
Une autre orientation des lectures de Pachet après La Violence du temps : les débuts de l’URSS. Après les deux révolutions de 1917, la guerre civile (1918-1921), les débuts de la NEP (la Nouvelle Politique Économique), la mort de Lénine (1924), avant que s’impose peu à peu le pouvoir de Staline (dès 1925-1926).
C’est une sorte de scène politique primitive, racontée soit du côté des Rouges, du côté de « l’effervescence révolutionnaire » (Babel, Pilniak, Platonov) ; soit du côté des Blancs, de la contre-révolution (Boulgakov, Marina Tsvétaeva) [63].
Pachet apprécie particulièrement Tchevengour d’Andrei Platonov (connu d’abord sous le titre Les Herbes folles de Tchevengour, dans une version tronquée). Mais il s’occupe aussi de l’œuvre de Tsvétaeva, fait publier dans la revue Passé Présent un témoignage sur ses derniers jours en URSS (émigrée en 1922, en France à partir de 1925, elle retourne en URSS en 1939 et s’y suicide deux ans plus tard).
Cavalerie rouge (Babel) ; L’Année nue et Le Conte de la lune non éteinte (Pilniak) ; Tchevengour ; La Garde blanche, les Écrits sur des manchettes et le Journal confisqué (Boulgakov) ; les proses d’Indices terrestres (Tsvétaeva) : autant de tentatives de décrire les « circonstances révolutionnaires », tantôt par « des témoignages quasi bruts » (Tsvétaeva), tantôt par des écrits à la prose « artificiellement surexcitée », où tout est « délibéré, maniéré presque » (Boulgakov). Une tendance : « l’efflorescence de la prose russe, […] une prose virtuose qui cherche à capter le rythme et la violence du monde nouveau, à se tenir au plus près des bouleversements ». Une tendance à laquelle se rattachent aussi les proses de Mandelstam, la « rapidité luxuriante » de Zamiatine, et même « la nervosité lucide et ironique » de Nabokov (émigré en 1919, il écrit en russe jusqu’à la fin des années 1930) [64].


De quoi s’agit-il dans Tchevengour ?
« L’action se déroule à la fin de l’hiver 1921, au moment […] de l’écrasement de Cronstadt, et alors que va être décidée la NEP » (Trotski, chef de l’armée Rouge, réprime la révolte de Cronstadt, ville révolutionnaire mais indépendante du pouvoir central). Un orphelin, Sacha Dvanov, part sur les routes pour la guerre civile ; il se reconnaît dans les bolchéviques. Il est blessé par un « détachement d’anarchistes », épargné, puis libéré par un « chef communiste », Kopionkine (dont le nom signifie « la lance », allusion au personnage de Don Quichotte). Les deux « continuent leur chemin pour porter la bonne parole révolutionnaire, et pousser à la construction du nouveau monde ». Kopionkine administre des villages, organise « le partage égalitaire du bétail » – une mesure aux conséquences « catastrophiques ». Dvanov, en ville, découvre la NEP, quelque chose qui lui semble « une trahison des idéaux égalitaires de la Révolution ». Il apprend l’existence du village de Tchevengour, appelé désormais « Communisme ». « Les personnages du roman s’y rendent, assistent ou participent à l’extermination des bourgeois, puis à celle des restes de la bourgeoisie par la Tcheka, […] à l’effondrement d’une économie désormais fondée sur des idées utopiques, à la fois généreuses et insouciantes, dans une confusion où l’on distingue pourtant des personnages différents, les uns épris de pouvoir, […] les autres perdus dans l’impuissance de leurs rêves. » A la fin, le village est écrasé (sans qu’on sache bien par une armée de quel camp : Rouge ou Blanc – le livre n’a pas connu d’édition complète et définitive du vivant de Platonov) [65].
Platonov est « d’origine ouvrière », il considère la révolution « avec la tendresse sans illusions d’un frère » ; ses récits « sont tout sauf une littérature de dénonciation » ; ses personnages sont « moins des révolutionnaires que des toqués, des idiots » (selon Gorki) [66].
Étrange proximité des hommes, des corps. Pas de « distance infranchissable » entre les bourreaux et les victimes ; « en faisant souffrir, en tuant même, on se touche », dit Pachet – qui parle d’un « communisme sommaire, centré sur le désir de se toucher pour se sentir moins seuls » [67].
Étrange aussi, le sommeil : omniprésent, partagé, pour ainsi dire « collectif ». Il matérialise le lien social, l’attachement : « Dans cette insatisfaction prenait naissance le désir d’un sommeil collectif, renforcé de la respiration de tous, un sommeil de sympathie : "Ils s’étaient tous endormis sous l’effet de leur sympathie pour Iakov Tichev malade, comme ils l’auraient fait sous l’effet de la fatigue". » Paradoxalement, le sommeil « renforce le lien » au moment où il semble le rompre (Pachet compare sur ce point – et d’autres – Platonov à Kafka) [68].
Les personnages de Platonov sont des « hommes simples », des « hommes sans éducation, ou semi-éduqués, sur lesquels les données révolutionnaires font retomber une écrasante responsabilité » : « Il leur faut avoir des idées sur la conduite de la vie sociale, prendre des responsabilités, "penser". » L’un d’eux rêve de Lénine, au Kremlin, qui serait penché sous sa lampe, qui travaillerait, penserait pour lui... Pachet cite un échange : « Pioussia, tu penses quelque chose ?, demanda Dvanov. – Oui, dit aussitôt Pioussia, légèrement confus, car il oubliait souvent de penser et en ce moment même ne pensait pas. – Moi aussi, je pense, lui confia Dvanov avec satisfaction. » Analyse :

La révolution serait le moment où la nécessité de penser (autre versant de la possibilité de penser) s’impose aux hommes, collectivement et individuellement, pour leur enjoindre de prendre leur destin ou leurs affaires en main, de connaître ce qui peut l’être, de parler et de penser ce qu’ils disent. Parce qu’elle se présente de façon immédiate et explosive, une telle tâche est évidemment écrasante. Elle est une torture au sein même de l’exaltation [69].


Ou encore : « Les hommes se trouvent jetés dans la nécessité de penser par eux-mêmes ; quand cela ne les précipite pas dans un bavardage effréné, ils en crient de douleur [70]. »
La révolution comme révélateur : « le projet révolutionnaire n’arrive à se réaliser que porté par un mouvement révolutionnaire, dont l’effet, tel qu’on peut le mesurer dans le roman, a été de faire ressortir à la lumière un fond de souffrance et d’espérance, un désir de s’exprimer et une incapacité à le faire, des aspirations au collectivisme et à l’individualisme qui se mêlent » (en particulier dans l’étrange sommeil décrit) [71].
Chez Platonov, pas de colère. De la détresse, de l’ennui (on s’ennuie dans la veille, on s’ennuie dans le sommeil) : « Détresse inguérissable, inépuisable. Détresse de Platonov lui-même, et qui le fait écrire : en lui c’est la tristesse qui l’emporte sur la colère » [72].


Lénine lui-même, semble-t-il, pouvait être « divisé », partagé entre deux aspirations, dit Pachet : entre « une conception impitoyable du "centralisme" » et « des habitudes de la vie militante en exil plus ouvertes à un certain pluralisme des idées et des groupes » [73]. Dans son dernier texte, il exprime sa méfiance envers Staline.
Un autre écrivain, Boris Pilniak, rend compte de la prise du pouvoir par Staline, dans un « petit poème romanesque », une action située en 1925. Le récit s’appuie sur un fait vrai, transposé : la mort d’un commandant de l’Armée Rouge lors d’une intervention chirurgicale, qui lui est imposée par Staline. Le Conte de la lune non éteinte enchante Pachet, avec sa « perception si exacte », sa capacité à décrire « tout un monde extraordinairement complexe et sensible », son « oreille ». Le récit oppose le paysage sonore de la ville, qui « retentit d’ambiguïté, de discordance », dont les bruits « ne sont accordés ni par le ton ni par le rythme », à celui de la dictature grandissante : « Le langage officiel de la société soviétique […] commence dans ces années-là son assourdissante monophonie. La parole du dictaphone, du téléphone, du dictateur, commence à marteler l’espace. "Puis il sonna, une sténographe vint le rejoindre. Il commença à dicter. Les étapes de sa parole étaient – l’URSS, l’Amérique, l’Angleterre, – le globe terrestre et l’URSS, la livre anglaise et les pouds de froment russe, – l’industrie lourde américaine et les bras des ouvriers chinois. L’homme parlait d’une voix forte et dure, et chacune de ses phrases était une formule." » Pachet cite à la fin la note biographique qui accompagne le récit : « On perd toute trace de Pilniak à partir de 1938. Il a été réhabilité depuis [74]. » De fait, le récit, publié dans la revue Novy Mir, fait scandale. A partir de 1935, Pilniak est menacé. Arrêté en 1937, il est fusillé en 1938.


La poésie. En Occident, la traduction du livre de mémoires de la veuve de Mandelstam, Nadejda, au début des années 1970, a joué un rôle décisif. Elle « contribuait à réécrire l’histoire de la poésie russe du début du siècle ; elle faisait ressurgir l’œuvre des quatre grands : Akhmatova, Tsvétaeva, Mandelstam, Pasternak ; elle contribuait à mieux faire imaginer les années de terreur qu’avaient subies les écrivains russes » [75].
Pachet lui-même, non pas à Moscou mais à Wroclaw en Pologne en 1980, fait l’expérience de la censure de l’époque de Staline, censure prolongée. Il a rendez-vous avec un professeur d’université, un helléniste (comme lui). Certes « pas un pilier du régime », mais un homme prudent. Ils parlent de poésie russe. Le professeur dit aimer le « lyrisme » : Pouchkine, évidemment. Pachet essaie d’autres noms : Tsvétaeva, Akhmatova, Mandelstam ? Il y a une gêne : « Il a senti immédiatement le danger ; de ces trois poètes, la première s’est suicidée peu après son retour en Union soviétique, pendant la guerre ; la seconde a été condamnée par Jdanov ; le troisième est mort dans un camp. Est-ce ma faute si ce sont ces trois noms qui représentent le mieux la survie de la poésie russe à travers l’époque stalinienne ? [76] »
Le professeur tente de « colmater la brèche » et soutient que le russe est une langue « puissante, oratoire », qui a besoin d’être projetée dans un espace, déclamée ; et il écarte le courant de « l’acméisme », représenté par Akhmatova, etc., subtil, précis, se donnant « comme idéal le moment, l’objet dans sa vérité » : plutôt les « récitations publiques de poésie », dit-il, et il évoque Evgueni Evtouchenko, un contemporain, un émule de Maïakovski. Et Pachet : « J’en pleurerais de rage : Evtouchenko ! S’il s’agit de remplir les airs, de beugler, oui ; mais l’air qui vibre n’est-il pas fait pour la vérité ? Sinon, autant le laisser aux oiseaux. » C’est ce qu’il pense, mais il ne dit rien, par respect pour l’homme devant lui, « dont la vie n’a sans doute pas été facile » [77].


Babel, Mandelstam, Pilniak : exécutés ou morts en déportation, au Goulag. Tsvétaeva : son mari exécuté. Akhmatova, Boulgakov, Platonov : interdits de publication – Boulgakov, en outre, interdit d’émigrer (alors que Zamiatine est autorisé à émigrer en 1931). Pour certains (Akhmatova, Pasternak, Platonov), la guerre assouplit la censure, une partie de leur œuvre peut être publiée. Avant d’être à nouveau réduits au silence, au moins jusqu’à la mort de Staline (1953).
Pachet s’intéresse au sort de Boulgakov. Il peut lui reprocher, dans son Journal confisqué, « un antisémitisme bas, à fleur de peau, avilissant pour le lecteur ». Mais c’est un document d’une grande lucidité sur les années « de l’élimination de Trotski, de la mort de Lénine » (1924-1925). Comment Boulgakov, « opposant notoire et intransigeant », a-t-il survécu, alors que d’autres écrivains, « plus favorables au régime » (Babel, Mandelstam, Pilniak), sont éliminés ? Pachet relate plusieurs épisodes (il s’appuie sur une biographie traduite au début des années 1990). En 1930, Boulgakov écrit à Staline une lettre qu’il dit « honnête » et demande à être expulsé d’URSS ou employé au Théâtre d’Art (dirigé par Stanislavski, le metteur en scène des dernières pièces de Tchekhov). Coup de téléphone de Staline : Boulgakov renonce à émigrer. En 1931, il écrit à nouveau, demandant le droit de voyager à l’étranger. Droit refusé. En 1934, sa pièce Les Journées des Tourbine, adaptation de La Garde blanche, est jouée avec succès (seule exception à l’interdit de publication qui le touche). Staline assiste à une représentation, applaudit. Pourquoi cette exception, se demande Pachet, alors que la pièce n’est pas « favorable au régime » ? « Pourquoi, sinon parce que la pièce est en effet irrésistible, parce qu’elle manifeste une puissance de recréation devant laquelle on ne peut que s’incliner, et parce que – là est sans doute l’essentiel – il plaisait au tout-puissant secrétaire général de montrer que sa puissance savait reconnaître celle de l’écrivain, lui laisser de la place, la couronner et par là en retirer un prestige supplémentaire [78]. »
Le résultat est que Boulgakov devient « une sorte de prisonnier à vie », obsédé par « la figure du tyran », espérant – à tort – trouver en Staline un protecteur, un « patron éclairé ». Boulgakov souffre de la censure qui touche ses romans, nouvelles, pièces, livrets d’opéra. Sa femme note dans son journal, en 1938 : « On ne peut pas vivre sans jamais voir le résultat de son travail [79]. » Boulgakov meurt en 1940.
Il était médecin, avait exercé, s’était lancé en littérature en évoquant son expérience de jeune médecin de province avant 1917. Dans La Garde blanche, dont l’action se situe en 1917-1918, le personnage de Tourbine est médecin, à Kiev. Peut-être Boulgakov a-t-il ambitionné d’écrire une nouvelle épopée, un nouveau Guerre et Paix, pour les années révolutionnaires. Pour apporter à cette « période confuse (et dont l’histoire était déjà en voie d’être falsifiée) la clarté du roman ». Pachet est perplexe sur le résultat. La réflexion passe – encore – par un retour à Homère :

Il me semble que le roman, pour accomplir sa vocation épique, pour accueillir dans son espace propre l’ampleur et le tumulte des grands événements, doit parvenir à les assujettir à une intrigue privée et quasi familière, à les faire percevoir à travers l’angle aigu d’une situation personnelle, d’un conflit entre individus qui, lui, n’a rien d’épique. C’est en tout cas de cette réussite que l’on crédite l’Iliade, où la guerre de Troie, d’ailleurs réduite à l’un de ses épisodes mineurs sur le plan militaire, n’apparaît qu’à l’occasion de la rivalité dérisoire entre Achille et Agamemnon, du choc de leurs susceptibilités […] [80].


De la même façon, Guerre et Paix touche le lecteur, avec ses « armées immenses », ses « peuples entiers », ses « stratégies grandioses », parce que « la rivalité amoureuse de deux hommes est d’abord venue au premier plan », parce que « le lecteur a été captivé par le personnage de Natacha, par sa légèreté ». Ce que ne semble pas réussir Boulgakov dans La Garde blanche : les personnages « manquent de solidité » ; l’aspect des amours et de la vie privée « est comme flottant, incertain […], et ne parvient pas à dominer ni même à équilibrer les épisodes proprement politiques et militaires » [81].


Le sort de Mandelstam. Il a sans doute « transgressé la règle d’or ». Il s’est attaqué « directement au despote », avec des « vers féroces sur la personne et sur la dictature de Staline », en 1933. Arrêté en 1934, exilé à Voronej jusqu’en 1937. Il tente alors, dans une « Ode », de se faire pardonner par Staline, « d’obtenir de lui l’autorisation de vivre et d’écrire ». Mais c’est aussi, souligne Pachet, une « tentative authentique pour devenir un poète "soviétique", pour rendre hommage à cette réalité qui écrase et détruit le poète ; pour l’aimer peut-être… » [82] À nouveau arrêté, il meurt dans un camp de transit en 1938.


Le sort de Tsvétaeva. Avec son étonnante « sympathie » pour les « circonstances révolutionnaires, si atroces soient-elles, en ce qu’elles révèlent des êtres et des relations ». Avec sa prose « passionnée et impartiale » : « Dans ses phrases, dans ses bouts de dialogue, chacun a le droit de crier, elle y compris, chacun existe, soulevé par l’éruption révolutionnaire jusqu’à ce niveau égalitaire où chaque vie, dénudée un instant, se heurte aux autres vies. Par moments, le bouleversement révolutionnaire trouve en elle sa vraie voix, âpre, excitée, dénuée même de la belle luxuriance d’un Pilniak ou d’un Babel [83]. »
Son sort : les deux révolutions, la guerre civile, la famine (elle perd une fille), l’émigration – « avec les privations, l’incertitude, l’isolement dans un petit monde qui se sait condamné à terme, les déménagements incessants ». Et la « tragédie » : son mari devenu un agent soviétique en France est contraint de fuir en URSS ; elle-même y retourne en 1939 ; son mari est fusillé, sa fille arrêtée et condamnée au Goulag ; elle-même survit, avec son fils, puis comprenant « qu’elle ne pouvait plus espérer écrire, donc vivre encore », elle se suicide. Pachet cite une lettre de 1928 où elle joue sur le mot « Rossia » (Russie en russe) et les lettres « SSSR » (URSS) : « Si j’étais en Russie tout serait différent, mais la Russie n’existe pas, il y a les lettres SSSR, je ne peux tout de même pas partir vers quelque chose de sourd, sans voyelles, dans une opacité sifflante. Je ne plaisante pas : rien que d’y penser – le souffle me manque. De plus, on ne me laissera jamais aller en Russie : les lettres n’arriveront pas à s’écarter pour me laisser passer… [84] »



Lire la deuxième partie de la chronique.

12 février 2017

[1La Violence du temps. Fiodorov et Mourjenko camp n° 389/36, Seuil, « L’Histoire immédiate », 1982, p. 16 ; « "Oui, c’est exactement ça" : du communisme de Vernant », Agenda de la pensée contemporaine, n° 10, 2008, p. 107.

[2La Violence du temps, op. cit., p. 17.

[3Idem.

[4« "Oui, c’est exactement ça" : du communisme de Vernant », op. cit., p. 106-107 ; La Violence du temps, op. cit., p. 105, 75.

[5Ibid., p. 15.

[6Ibid., p. 16.

[7Ibid., p. 20, 23.

[8Ibid., p. 35.

[9Ibid., p. 31.

[10Ibid., p. 45.

[11Ibid., p. 50-51.

[12Ibid., p. 52-53.

[13Ibid., p. 54.

[14Ibid., p. 90, 109.

[15Ibid., p. 111.

[16Ibid., p. 91 ; « Aïgui est là », Europe, n° 935, 2007, p. 269.

[17Conversations à Jassy, Maurice Nadeau, 1997, p. 188.

[18Idem.

[19La Violence du temps, op. cit., p. 64, 33, 60, 23.

[20Ibid., p. 46, 18, 46.

[21Ibid., p. 33, 47, 34.

[22Ibid., p. 24-25.

[23Ibid., p. 30.

[24Ibid., p. 48-50, 20.

[25Ibid., p. 48, 21.

[26De quoi j’ai peur, Gallimard, 1979, p. 28 ; Compte rendu de N. Mailer, The Executioner’s Song, La Nouvelle Revue Française, n° 328, 1980, p. 134 ; La Violence du temps, op. cit., p. 22.

[27Ibid., p. 30-31, 23, 48-49.

[28Ibid., p. 21 ; « Quelqu’un », in Aux aguets. Essais sur la conscience et l’histoire, Maurice Nadeau, 2002, p. 188-189 (1re publication 1982).

[29La Violence du temps, op. cit., p. 21, 24, 48.

[30Ibid., p. 33.

[31Ibid., p. 113 ; Le Voyageur d’Occident (Pologne. Octobre 1980), Gallimard, 1982, p. 137.

[32La Violence du temps, op. cit., p. 22.

[33« Une bouleversante simplicité », La Quinzaine Littéraire, n° 413, 1984, p. 13.

[34La Violence du temps, op. cit., p. 80, 113-114, 71.

[35Ibid., p. 103-104.

[36Ibid., p. 103-105.

[37Ibid., p. 90, 72.

[38Ibid., p. 73, 63 ; « Kopelev continue de témoigner : après la guerre, les prisons, les camps », La Quinzaine Littéraire, n° 260, 1977, p. 10.

[39La Violence du temps, op. cit., p. 90, 75, 90.

[40Ibid., p. 82, 76.

[41Ibid., p. 72, 77.

[42Ibid., p. 57, 78-79.

[43Ibid., p. 58-59, 61-63.

[44Ibid., p. 79-80.

[45Ibid., p. 78.

[46Ibid., p. 84, 77, 57, 77.

[47Ibid., p. 74.

[48Ibid., p. 88-89.

[49« La colère de Chalamov », Nouvelle Revue de Psychanalyse, XLIII, 1991, p. 347 ; « "Pensée captive" et pensée cachée : Czeslaw Milosz », Passé Présent, n° 4, 1984, p. 115.

[50« L’URSS, les démocraties populaires et La Quinzaine », La Quinzaine Littéraire, n° 459, 1986, p. 33 ; « Kopelev continue de témoigner : après la guerre, les prisons, les camps », op. cit., p. 9 ; « La colère de Chalamov », op. cit., p. 346.

[51« Kopelev continue de témoigner : après la guerre, les prisons, les camps », op. cit., p. 9-10.

[52« La colère de Chalamov », op. cit., p. 346-347 ; « L’URSS, les démocraties populaires et La Quinzaine », op. cit., p. 33 ; « La colère de Chalamov », op. cit., p. 346.

[53Un à un. De l’individualisme en littérature (Michaux, Naipaul, Rushdie), Seuil, 1993, p. 61.

[54« Un sursaut de l’être », in P. Pachet (dir.), La Colère, Autrement, coll. « Morales », 1997, p. 14-16 ; Un à un…, op. cit., p. 63.

[55Ibid., p. 62 ; « Un sursaut de l’être », op. cit., p. 18.

[56Ibid., p. 50-51.

[57« La colère de Chalamov », op. cit., p. 346.

[58Ibid., p. 346-347.

[59Ibid., p. 347 ; « La justice et le conflit des "opinions" », Passé Présent, n° 2, 1983, p. 217-220.

[60« La colère de Chalamov », op. cit., p. 347.

[61« Un sursaut de l’être », op. cit., p. 51.

[62Ibid, p. 52.

[63La Force de dormir, Gallimard, 1988, p. 182.

[64« Une prose passionnée et impartiale », La Quinzaine Littéraire, n° 503, 1988, p. 25 ; « Boulgakov », La Quinzaine Littéraire, n° 598, 1992, p. 7 ; « Boulgakov et la chirurgie de l’attention », in Aux aguets. Essais sur la conscience et l’histoire, op. cit., p. 123 ; « Boulgakov », op. cit., p. 8.

[65La Force de dormir, op. cit., p. 177-179. La Tcheka, la police politique, est fondée par un Polonais, « un compagnon de Lénine dont la légende veut qu’il ait été si droit et si pur qu’à lui seul pouvait revenir la tâche ingrate d’organiser les services de répression du nouveau régime » (Le Voyageur d’Occident, op. cit., p. 90).

[66La Force de dormir, op. cit., p. 183-184 ; « Andrei Platonov », La Nouvelle Revue Française, n° 530, 1997, p. 102 ; La Force de dormir, op. cit., p. 175.

[67« Andrei Platonov », op. cit., p. 102-103.

[68La Force de dormir, op. cit., p. 185, 172.

[69« Andrei Platonov », op. cit., p. 105 ; La Force de dormir, op. cit., p. 182.

[70Ibid., p. 183.

[71Ibid., p. 180.

[72« Andrei Platonov », op. cit., p. 103.

[73« Pierre Pascal », La Nouvelle Quinzaine Littéraire, n° 1119, 2015, p. 3.

[74« Une ville russe de 1925 », La Quinzaine Littéraire, n° 158, 1973, p. 19.

[75« De l’Odyssée à Mandelstam », Sud, n° 80-81, 1989, p. 257.

[76Le Voyageur d’Occident, op. cit., p. 169-170.

[77Ibid., p. 170.

[78« Boulgakov », op. cit., p. 7 ; « Étouffé par le régime », La Quinzaine Littéraire, n° 621, 1993, p. 7.

[79Idem.

[80« Boulgakov et la chirurgie de l’attention », op. cit., p. 127.

[81Idem.

[82« Étouffé par le régime », op. cit., p. 7 ; « Mandelstam : le poète et le tyran », Le Monde des Débats, n° 5, 1999, p. 33.

[83« Une prose passionnée et impartiale », op. cit., p. 25.

[84« Tsvétaeva. Une vie donnée au désir d’aimer », La Quinzaine Littéraire, n° 503, 1988, p. 23.