Le roman d’Histoire de Michèle Lesbre

Chère brigande. Lettre à Marion du Faouët de Michèle Lesbre vient de paraître aux éditions Sabine Wespieser.





Poursuivant une sorte de cycle où la mémoire et le présent se rejoignent, se superposent, parlent l’un pour l’autre, l’écrivaine Michèle Lesbre approche cette fois Marion du Faouët, une rebelle bretonne du XVIIIe siècle, pendue à l’âge de trente-huit ans, pour avoir porté soutien aux pauvres, aux isolés, aux laissés-pour-compte de la société.
Michèle Lesbre n’écrit pas de roman historique au sens usuel du terme — un roman enraciné dans une époque qui le délimite —, mais, si l’on veut bien proposer une autre définition au terme et du coup excéder un genre circonscrit, alors oui elle écrit du roman d’Histoire.

L’Histoire a ses récurrences, ses répétitions et variations, ses analogies, sa mémoire. Lorsque la narratrice, en 2016, rencontre une belle femme à la chevelure flamboyante lors d’une soirée, puis une jeune femme sans domicile fixe, dotée de la même chevelure, laquelle, du jour au lendemain, disparaît, remplacée par une question sur le mur « Où es-tu Marion ? », elle est troublée.
Beauté, jeunesse, misère et solitude réunies la renvoient à une autre Marion, qui vécut dans le Morbihan trois siècles plus tôt.
Commence alors une lettre d’amour à celle, mais on peut le mettre au pluriel, à celles qui refusent de subir le sort, de rester à la place que la société leur attribue.
« Comme je l’ai fait pour Victor D. que je voulais sortir de l’ombre après sa mort, je vais te chercher là où tu as vécu », écrit Michèle Lesbre [1].

« Écrire pour », ce serait peut-être l’objectif de cette auteure qui nous offre régulièrement de courts récits, dont la précision et la densité ébranlent nos certitudes.
Écrire pour ceux qui n’ont pas la parole, dont on n’entend pas les voix, qui disparaissent sans laisser de trace, ou qu’on oublie commodément. Michèle Lesbre ne fait pas de discours, n’exemplifie personne, elle offre à nos vies, que certains croient toutes tracées, des chemins de traverse, des voies obliques, des trajectoires singulières, hors des sentiers battus.
Sa Marion est une jeune femme vive, amoureuse, intrépide, curieuse, volontaire, joyeuse, instinctive. Elle ne sait ni lire ni écrire, qu’importe, elle agit. Son moteur ? La colère devant l’injustice, les inégalités, l’inhumanité quotidiennes. Une colère saine et féconde qui lui fait constituer une bande de « brigands », comme on dit à l’époque. À l’assaut des voitures de riches pour leur faire donner leurs écus, grâce auxquels notre brigande porte secours aux pauvres, aux affamés, aux femmes battues, aux prostituées abandonnées, à celles et ceux qui dérangent et encombrent, aux gêneurs, aux empêcheurs de tourner en rond. Marion du Faouët aura deux filles, qu’elle ne verra pas grandir. Elle connaîtra la torture, ainsi que son compagnon, et mourra sur le gibet.

D’un siècle à l’autre, Michèle Lesbre établit des rapprochements, crée des échos, se met en quête d’égalité, de respect, d’éthique. Sans crier à la vérité, respectant la fragilité de ses « personnages », elle « court en la mémoire des lieux, même quand le temps ou les modes s’acharnent à les défigurer ».
Au fil de ses romans, Michèle Lesbre développe son projet littéraire, faire émerger le réel, qui n’est pas le vécu, mais autre chose, ce que raconte, quand on s’en approche au plus près, la vie des femmes et des hommes. Ça nous raconte beaucoup, c’est ça, le roman d’Histoire.

Claudine Galea.

19 février 2017

[1Michèle Lesbre, Victor Dojlida, une vie dans l’ombre, éditions Sabine Wespieser, 2013.