Accueillir les fantômes, sur L’ la phrase. L’ de Jean-Philippe Cazier, par Élias Jabre

« Christophe Tarkos n’était pas le nom d’une personne mais le nom d’un lieu à l’intérieur des mots »



Quelle est cette langue qu’écrit Jean-Philippe Cazier ? On ne sait pas. Est-ce lui qui parle ou la langue elle-même qui se cherche, se demande ce qui écrit, ce qui s’écrit ? Elle se parle, nous parle, qui parle ? « Qui restera secret dans ce livre. » Langue en deuil de son auteur, en deuil d’auteur, et peut-être d’une multitude d’auteurs et de peuples passés dans la bouche de Jean-Philippe Cazier (« Leurs ombres dans nos bouches ») en l’endeuillant jusqu’à ce qu’il s’endeuille de lui-même, affecté par toutes ces morts qui le poussent à s’effacer, pour qu’il ne reste que la langue qui parle d’eux et de lui, sans en parler, dans les creux de l’ la phrase. l’ qui prolifère.
Où parfois des noms surgissent (Tarkos, Virginia Woolf, Liliane Giraudon, etc.).
Où des phrases se font incorporer (« détruire dit-elle », de Duras).
Ou bien des ritournelles, peuples du désert et silence des animaux – alors que la langue travaille, explicite son propre mouvement qu’elle déroule (à quoi bon expliciter l’ la phrase. l’ qui s’explicite, si ce n’est qu’elle invite à faire langue avec toutes ces langues qui y vivent ?), s’expurgeant de tout bruit vaniteux qui incommoderait ces morts qui pullulent, pour qu’il ne reste que « les bruits d’une langue étrangère » accessible au tout-venant, qu’il soit de passage ou en exil.
Proliférer par une opération de raréfaction jusqu’à atteindre les limites de ce qui ne se parle plus, cela peut-il encore s’écrire ?
Le recueil précédent de Jean-Philippe Cazier, Ce texte et autres textes, ruine (de) son propre texte (« J’amoncelle les ruines ») où le lecteur suit des traces d’animaux et de civilisations disparues, se transforme en étho-archéologue avant d’y découvrir « Ce texte : ta propre mort, ce texte ». Ce texte et autres textes : squelette tendre qui ricane et vous chatouille les orteils, alors que vous écoutez les pulsations du cœur d’une poupée russe où des équations récursives – parenthèses dans les parenthèses – multiplient les plis des phrases à l’infini.
Et maintenant L’ la phrase. L’, plus douce, d’autres mélancolies l’ont revêtue de chair, chair de fantôme bien vivants qui nous donnent leurs mots sur le fil intense d’une politique de la langue, où je suis interpellé encore pour que je n’oublie pas (« A chaque mot, je m’adresse à toi. Dans ce silence où tu es mort »), où « Les phrases ne disent rien. Les phrases posent des questions » au seuil de la langue qui s’épure aux confins du désert, passe à travers le trou du « Livre l’ ». Bref instant chez les morts, et l’ la phrase. l’ repart et se prolonge à dire le silence après avoir fait le plein de morts. Langue de deuil (« Parler reproduit l’histoire sédimentée de la langue ») ? Ou survie de la langue « à distance de l’histoire » ? Cet héritage trop lourd pour qu’on y vive, sauf à porter une autre mort où les morts sont bien morts et nous donnent des instructions, alors que cette langue nous engage et nous porte. Et si la langue s’endeuille, c’est qu’elle porte tous les morts qui nous font vivre, écrire et parler.
La langue de Jean-Philippe Cazier est cette traversée, « Livre-seuil » qui témoigne pour les morts comme pour toutes les vies non inscrites, devenant terre d’accueil (« Le livre sera celui du tout-venant »). Et, alors que l’on croyait à l’effacement des noms et des visages dans la répétition de l’ la phrase. l’ qui polit toute aspérité personnelle, voilà que ces fantômes qui parlent (Tarkos, « Phrases-samuel-beckett. Phrases-virginia woolf »), et que nous avons croisés par nos propres errances, remontent comme autant de langues dans sa langue qui nous portent et le portent, mondes inconnus qu’ils ont traversés ensemble, lignes qui résonnent dans l’écart de nos chemins, où l’écriture de Jean-Philippe Cazier nous rappelle ces langues oubliées en s’effaçant du mieux qu’il peut pour qu’elles remontent jusqu’à nous, « désert peuplé » par le « peuple nomade de la langue », qui traverse le lecteur, y perd son nom et son visage, se rappelle qu’il est porté par la langue, que celle-ci porte tous ces morts dont il témoigne et qui témoignent de lui, par la langue qu’il parle et qu’ils lui ont donnée. « Livre comme une sorte de mémoire où remue » ce don de leur oubli, avant qu’il ne soit lui-même avalé par cette langue qui continuera à proliférer, témoignant secrètement de sa vie dans le murmure des ruines où se taisent les animaux.
« Peut-on écrire autre chose que le sable. La cendre. Et son absence ? » Lecture qui m’endeuille de ces morts qui remontent, me rappelle que la langue de l’histoire, des noms et des visages me vole à ce désert qui me peuple, me dépouille tout au long de ma vie, me pousse à cet autre oubli, impardonnable, de ma langue, jusqu’à ce que L’ la phrase. L’ me dépouille à son tour de leur domination. Alors les vies oubliées remontent à la surface et scintillent, bien que je ne me souvienne ni des noms ni des visages, je me rappelle qu’il n’y a rien d’autre à faire. Accueillir les fantômes, et les vivants qui errent, ici et maintenant, et quand j’aurais disparu, avalé dans la « communauté toujours ouverte » de la langue, « Du silence le silence. De l’écrire. Tous les mots se taisent. Ce sera le livre. ».

Paris 16 février 2017, Elias Jabre

23 février 2017