Véronique Pittolo | Vous êtes un peu trop au milieu

Dès que je sors de chez le coiffeur, que je vois mon
image furtive dans les vitrines, je me regarde et je pense
Cette tête, ce n’est pas possible. Une coupe encore ratée.
On ne voit pas mon bulletin de vote sur mon visage.
Rien n’indique que je suis française de souche (la
longueur, la couleur des cheveux, rien).
J’ai l’impression d’une tête artificiellement transformée.

J’habite un quartier où il y a des inclus et des exclus.
Les Noirs et les Blancs ne communiquent pas.
Depuis quelques jours, un jeune homme grand, mince,
élégant, qui ressemble à Jean Michel Basquiat, me dit
bonjour et me propose des cigarettes.
J’ignore comment il passe ses journées, s’il fréquente les
galeries d’art contemporain, la bibliothèque, s’il achète
sa nourriture dans les épiceries bio.

La mairie souhaite casser l’image ghetto de la Goutte
d’Or, construire un quartier populaire normal,
(boutiques de stylisme, cafés sympas). Développer la
normalité des classes moyennes et des populations
ethniques.

Les cafés bobos de la rue Myrha n’accueillent que des
blancs cependant (le plus souvent barbus, trentenaires).

Au Franprix de la rue Ordener, un ancien policier en civil,
devenu vigile, me fait ouvrir mon sac tous les jours . Je
suis blanche, il est noir, c’est la seule réalité.
Les plongeurs de la brasserie Barbès sont pakistanais, les
clients, essentiellement blancs.

En remontant Marx Dormoy, je tombe sur la piscine
Hébert où je nage trois fois par semaine dans une certaine
mixité.
Nageurs noirs, blancs, asiatiques, enfants et parents.
J’emprunte le couloir de droite après les douches, celui de
gauche étant réservé aux excellents sportifs.

Un petit barbu me fonce dessus en disant : Vous êtes un
peu trop au milieu.

Suis-je au milieu de ma vie ? De mon œuvre ? Aux deux
tiers ? J’ai accompli le plus gros, il reste à balayer dans
les coins.
Comment être trop au milieu ? On est juste au milieu ou
complètement décentré. Ma façon de nager embarrasse
les autres : j’ai une personnalité hésitante, je ne suis pas
assez docile, sinon j’aurais pris le bon couloir, le petit
barbu me faisant face, comme sur l’autoroute.
Le reproche consistait à dire que Je suis trop dans le pas
assez.

Impossible d’aller à la piscine et chez le coiffeur le même
jour. Esthétiquement, il y a quelque chose qui ne colle pas
pour mon équilibre. Si je prends le métro les cheveux
mouillés, je ressens un dépaysement.

Hier, Gare du Nord, deux policiers noirs entouraient un
jeune Noir. Je ne savais plus qui était inclus ou exclus.
L’homme en uniforme ou le jeune en survêtement.
Chaque jour, on me demande d’ouvrir mon sac.
Dès que j’allume le Mac ou mon téléphone, un code et un
identifiant sont exigés.
Les deux policiers ne m’ont pas demandé mes papiers. Je
ne sais pas pourquoi (je suis blanche, avec une tête qui
revient de chez le coiffeur).

A la piscine, le bonnet étant obligatoire, on ne voit pas si
vous êtes frisé ou lisse, blond, brun, crépu ou chauve
(quoique les chauves n’ont pas l’obligation du bonnet en
caoutchouc).
Au centre du bassin, dans une brassée ample, je fais des
progrès. Une femme au milieu d’un espace se fait
facilement remarquer.
Bientôt, j’aurai vaincu mes aliénations, abandonné mes
lâchetés (le verre de trop, le paquet fumé). J’observe
mes défauts, je comprends quelque chose de la
confusion universelle (la distinction entre migrant et
réfugié, par exemple).
Ma tête dans le miroir du sèche-cheveux, après une demi
heure de crawl, Cette tête, ce n’est pas possible,
blanche, ahurie, désordonnée
.
Personne ne tente de séduire ici, les fesses des femmes,
le ventre des hommes, on s’en fiche.

Les caleçons sont interdits.
Donald Trump, pendant sa campagne, voulait réformer
le string, ce qui me rappelle un type qui trouvait que je
n’étais pas assez sexy. Il ressemblait un peu à Trump,
mais j’ignorais s’il préférait, pour lui, les slips de bain
ou les boxers shorts.
Je n’ai jamais rencontré Emmanuel Macron dans les
douches (ni Fillon, ni Mélenchon), j’ignore par
conséquent la marque de shampoing des hommes
politiques, s’ils utilisent un gel spécial pour le corps.

Alternant brasse et dos crawlé, je m’interroge sur la
faillite sociale démocrate. En changeant de couloir, je
change d’option. Un peu de chauvinisme sous le
bonnet, ça ne se voit pas. Le nageur au crâne rasé,
j’ignore s’il vote extrême droite ou droite classique.
Ses tatouages sont-ils le signe d’appartenance à une
secte ?
Mon maillot une pièce Décathlon, sobre, bleu marine,
n’indique rien de spécial. Je ne suis pas affiliée au FN.
Mon genre sexuel, je le conserverai toute ma vie.

J’aimerais atteindre la concision de Kafka qui a noté
dans son Journal, le 2 août 1914, Ce matin,
l’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie, cet après-
midi, piscine
.
J’ai besoin d’être rassurée par un encadrement
minimum (horaires). Organiser ma semaine en
natation, promenades, stations de métro. Dès qu’on
change de ligne, les différences se voient. La 13 est
terrible, la 9, une fois franchie Miromesnil, accueille
des passagers discrets en costume ou tailleur bleu
marine, différents des passagers colorés de Barbès qui
crient dans leur portable.

En revenant dans la Goutte d’Or, assise au fond du bio,
rue Myrha, devant une assiette végétarienne, je retrouve
le jeune Basquiat. Il longe la rue des Poissonniers,
élégant, fluide, aquatique, de l’autre côté.
Bonjour !
Il ne m’a pas remarquée.
J’insiste. Rien.
Il s’arrête, a dû voir ma tête ébouriffée. Il scrute la
vitrine du café, remet sa mèche et continue sa marche
indolente vers la rue Ordener.
Je lève le bras. Ultime tentative. En vain.

Dans la queue du bio, le petit barbu de la piscine qui
m’avait foncé dessus, attend son tour pour payer. Cette
fois, je passe devant lui. C’est curieux comme les gens,
quand vous avez eu l’habitude de les voir à moitié nus
en maillot de bain, sont complètement étranges une fois
habillés.