Andrea Inglese | Le grand canard

La grande anitra ( Le grand canard) est paru aux éditions Oèdipus, Salerno, 2013.
Ce livre est articulé en trois sections, « Mes méditations », « Mes visions », « Mes poèmes ». Chacune des sections a comme auteur (fictif) un personnage qui apparaît dans la première section : A. I., Minnie et le gardien de nuit.
Ce que nous publions ici, ce sont les dix premiers textes de la première section du livre, « Mes méditations » par A. I.

Traduction de Philippe Di Meo


Les hommes sont fauchés, mais le blé est moissonné
Bertolt Brecht

que nos fondations reposent sur d’infinies petitesses
Joris Graham

Mes méditations

Par A.I.

Nous sommes dans un canard cuit
comme Jonas dans le ventre de la baleine mais il s’agit d’un canard cuit
Minnie le gardien de nuit et moi
(en temps voulu je citerai
l’Assessorat à la Chasse et Pêche et la Police Départementale)

ça ne me plait pas du tout

dans le canard rien ne continue à être comme auparavant
je serais étonné si nos papiers
d’identité nos mots de passe et nos codes pin
étaient valables
là-dedans

le canard est cuit sophistiqué avec tout ce
que la cuisson et le canard et notre nouvelle
inconcevable
minime extravagante taille
supposent

(combien de centimètres le diamètre
du crâne nouveau et la taille des chaussures ?)

à moins que nous ayons affaire
non pas au rapetissement
mais bien à l’agrandissement du canard
sorte d’Anatidé en gonflement
expansion continuelle
comme l’univers accéléré
qui tend partout à la déchirure

et nous voyageurs privilégiés
dans ce canard voué
à son agrandissement progressif

(canard-métropole, favela, eldorado)

*

Mais avant de sortir il est important de comprendre
si nous avons véritablement une mission
si cette mission dans le canard cuit
pour prosaïque qu’elle soit ait quelque chose
de globalement avantageux
ou à tout le moins de digne honorable ancestral

en admettant qu’une mission puisse après tout
être accomplie
dedans ou dehors

si non bureaucratiquement en déchirant
un coupon ou en vertu d’un contrat
de gestion intime : entre le moi & soi-même

pour la gonfler la vie
qu’elle soit profitable et vienne comptée
et fasse une somme de choses jouissances profits

(la mission là dehors
a toujours consisté en l’insertion
« appelle-fais-toi appeler-appelle-fais-toi-appeler-appelle… »

la mission là dehors
est l’esprit mis sous
mis dans
toujours
dans le circuit sous le circuit
sous le fil de l’eau la mission consiste à rester
dans la frange des apparitions)

*

Ici dans le canard

le sens a disparu

personne n’est à même de tirer de grandes conclusions

peut-être qu’ici les hommes vivent parce qu’ils sont nés
non par intelligence mission savant investissement
de ressources neuronales égologiques

ici les gens
autrement dit nous-mêmes
avons quelque chose d’animal
comme si nous étions issus de la toundra
et connaissant bien la chimie du gel et de la faim
la transcendance du sommeil

travailler mâcher dormir
y a-t-il quelque chose de mieux aux enchères ?

*

De mon point de vue
et j’inclus celui de Minnie et du gardien de nuit
(qui par chance est muni d’une torche électrique)
le fait d’être maintenant dans
le canard cuit
est quelque chose de beaucoup plus laborieux
et d’urgent que tout ce qui
peut arriver là dehors

peut-être sommes-nous le dépôt
l’abandon

finalement
laissés aux termites
aux estomacs d’arthropodes terricoles
pour la lente digestion
de nos tissus morts : lacets
de récits doués de finale, molécules de rêves
en fondu, tremblements émotifs anciens
tout paisiblement dégénéré
jusqu’à la disparition
au vent bref
à l’esprit

(diminuant, nous allons
de sagesse en sagesse)

*

Depuis que je suis dans le gros canard
tout semble être de nouveau à sa place

jusqu’à quel point l’histoire
puisse faire irruption ici
n’est pas même perceptible

il faut jouer cette occasion
depuis des millénaires je ne pensais plus à l’innocence
ici les institutions sont peu nombreuses
toutes les heures je peux me masturber si je le veux

je n’ai pas l’intention de signer des contrats
ni avec Minnie ni avec le gardien de nuit

ici tout prend des couleurs d’aube
ce gris dans lequel on ne voit rien

toutes ces versions de gris
ce sera comme une aube sans interruptions

*

Tout au plus des cerfs et des lapins pointeront
c’est ce que je souhaite
mais non des factures de gaz des agents en civil

le gros canard a de tout de façon ses propres temps
à ce stade j’espère qu’ils soient éternels
et que je puisse aussitôt donc les oublier

« si quelqu’un a des billes qu’il les sorte maintenant »

Minnie et l’autre me répondent rarement sur le même ton

plus précisément ils ne répondent pas
la dialectique leur fait défaut

il suffit que Minne continue à marcher sur le fond
du gros canard pieds nus
je parie ce peu qu’il m’est resté
que d’ici ce soir je lui aurai également ôté son soutien-gorge
et rêvant je mâchonnerai ses mamelons

*

Le gros canard est désossé à l’intérieur ?

qui eût fait ce splendide travail ?

un travail lent d’une patience de scribe
pour obtenir cette relique tendre non sanglant
qui ne blesse d’un plan libre sans murs
porteurs
ne sera-ce pas au contraire le gros canard
l’habituel dispositif globalisé ?
avec des milliards de terminaisons
dont je ne peux rien savoir
immense nuée divine amnios électrique
qui moqueur m’enveloppe berce plie
dans ses sauts les plus secrets dans ses humeurs ?

je ne veux pas un radeau
globalisé

qui soit seulement cette sombre et molle matière
que ce caoutchouc à perte de vue
soit vraiment comme un divan de Joe Colombo
orange délavé par les guerres
radioactif avec certitude à la dérive
véritablement étranger
toutes les barbes les terminaisons les tiges
brisées
fils pendants
nervures de cuivre silice carte mère parfaitement
carbonisée
savoir où commence où finit
un phénomène

*

Quelle était la question ?

pardonnez-moi on arrête tout

je ne voudrais pas que des talents religieux émergent

ici dans le canard il est impossible de pêcher
mais on peut jouer aux cartes tenter
d’éventrer des espèces mineures aux courtes pattes
et on peut jouer de la flûte et rouler tambours

Minnie aux tambourins
le gardien aux flûtes
qui en est exclu danse
affublé de perruques et bracelets

mais s’il vous plaît qu’on ne commence pas disant que tout
a été rassemblé pour être véritablement rassemblé
avant et après la mort avant et après la naissance
le gros canard voyage vers la grande déchirure
ne demande pas de programmes définis de succès financier
ne casse pas les couilles avec l’être et le néant

ne gâchons pas notre fête

*

Parce que j’étais très préoccupé
j’ai commencé à penser à mes ancêtres

et je me suis demandé si dans le canard dans lequel j’habite
les mois ont le même nombre de jours
que dans les zones terrestres où j’ai un temps
vécu : si les mois se compriment
ici-bas
il ne sera pas facile de raisonner sur les fins ultimes
les tumeurs les trahisons de Minnie le danger
du gardien de nuit
qui erre comme s’il avait un long couteau rouillé
sous son habit

les mois désormais plus courts
je ne voudrais pas que les choses s’accélèrent
je me comprends moi-même avec une désolante lenteur
je resterais en dehors de tout

dans ces cas-là
évoquer l’ancêtre
dans sa grotte poussiéreuse
qui parce qu’aveugle se déplace à tâtons
langue pendante comme un chien
le si bel ancêtre
lui au début des temps
si vulnérable informe
cependant habile pour bâtir un trapèze de branchages
un bouclier de pinces de crabe
une trompe de cuir
pour rire bruyamment et apeurer les fauves

*

Je me demande si ici dans le canard
l’administration est cet espace
géométriquement tendu
pour le faire coïncider avec les gouttes les filaments
les ors oracles les heures égarées les substances
folles faillibles
du monde

si encore arrivent à point
perpendiculaires à nos
bouches
les lentes administrations
mais étendues en longues coulées parallèles
si donc dans les souffles ensuite
dans les mouvements de la fourmi-lion
qui franchit avec ardeur une châtaigne
je me demande si à travers
ils font passer le fil
de l’administration : avec le chiffre régulier
de côté
si le spectre du chiffre
des douze lettres du code
et les options de poursuite et de sortie
si l’éventail suspendu
de l’administration
tiendra compte des pétales des pivoines arbustives
du mal de dents du jeune jaguar
des gouttes de sperme
restées entre les plis des amants


On lit Andrea Inglese sur remue.net ; il est des animateurs du site ami Nazione Indiana.

10 mars 2017