Charles Robinson | Père de Darling

Han, fait le père de Darling. Premier coup de pédale. La course d’après-travail.
Han, arrachant la terre sous sa roue.
Han, la force crépite le long des tendons électrisés.
Le père de Darling, tel le demi-dieu de l’Antiquité, est doté d’attributs. Divinité du treizième mois, il ramène l’Argent au Foyer. Le soir, il troque le costume trois pièces pour la combinaison moule-bite. Dans l’appartement, bâtiment J, une photographie trône sur le meuble de télévision, il y est entouré des amis de son club =sa constellation. À côté, la coupe du vainqueur régional par équipe.
Han, quand il s’engage sur la piste cyclable, en danseuse. Han, han, han.
Et il arrête de faire han dans le virage, car la bouche ouverte parasite le modelé aérodynamique. Il remonte les voitures à l’arrêt. Tortillé du cul, l’Homme-fusée =lightning dad a grillé le feu et coupe droit dans le rond-point, tandis que les patapoufs à moteur sont à la peine. Paysage de collines =ses nuages. Le vélo accroche la lumière déclinante.
Oh, que les femmes =Darling =mère de Darling aimeraient voir ça !

Au civil, le père de Darling travaille comme braqueur d’épargne dans un établissement bancaire dont la raison sociale ne doit jamais être écrite dans un ouvrage de littérature (acronyme détourné, bout rimé, devinette) sous peine de poursuite devant les tribunaux (atteinte à l’image, dommages, intérêts). Spécialité veuve et petite mamie. Bonjour Mme M, comment allez-vous aujourd’hui, asseyez-vous, asseyez-vous, vous avez reçu ma brochure, ça vous a plu, hein Mme M, vous allez encore gagner plein d’argent grâce à moi, Votre banque votre conseiller vos petits enfants vous aiment Mme M, bien sûr qu’ils vous aiment, et ils ont raison, le jour où vous crèverez dans votre fauteuil moisi, ils verseront de la mort aux rats dans la gamelle du chat en ricanant « tu pisseras plus jamais dans mon sac, pourriture » et ils bénéficieront d’un abattement complémentaire à hauteur de 9,5 % de vos dépôts, dès la 8e année pour toute ouverture d’un compte d’ici la fin du mois à hauteur d’un plafond que vous n’atteindrez jamais avec votre pension merdique de secrétaire, alors Mme M elle en pense quoi de ma grosse performance trimestrielle, ça change de l’horoscope : Vierge ascendant Cancer, ha moi je vous vends pas des hémorroïdes, ouh elle mouille la culotte Mme M, pourquoi vous croyez qu’on installe les clients sur des chaises en plastique, un coup de torchon « personne suivante », et oui Mme M j’ai tout de suite pensé à vous, un attrape-couillon comme ça, je me suis dit « ça, c’est pour Mme M, si j’arrive pas à le lui fourguer, c’est mort, je le placerai nulle part ! demandez à mes collègues si je leur ai pas dit encore à midi », ça m’aurait fait de la peine de vous en priver, sincèrement, allez, signez ici, et ici, et là aussi, hé bien à dans un mois Mme M, j’attends des nouvelles SICAV, oui, sur le marché des émergents, des PME du secteur tertiaire en Indonésie, oh ça va être formidable, vous pensez bien que je vais vous en faire profiter, allez, au revoir Mme M. Braqueur d’épargne pour qui l’activité de conseil consiste essentiellement en vente forcée. Vous faites comme vous voulez Mme M, vous savez que je ne vous obligerai jamais à rien, je dis : c’est pour vos biens, ah ah ah, mais si vous ne diversifiez pas vos placements, Mme M, vous savez ce qui va se passer, je vous l’ai expliqué Mme M, ils vont venir et ils vont tout prendre. Le Fisc, Mme M, je vous en ai parlé. Le jour de votre mort, où vous croyez qu’ils seront, le Fisc ! ils seront là, entre vos biens et vos enfants, ils vous surveillent, Mme M, ils savent tout de vous, ils en savent autant que moi, et si vous ne vous défendez pas ils vont tout rafler. Je ne le souhaite pas aux enfants de mon pire ennemi, Mme M, et vous n’êtes pas mon pire ennemi, vous êtes mon test, mon étalon, vous savez comme je vous choye, n’est-ce pas ? Pour chaque action de racket réussie, il chope un pourcentage. Et il n’a pas le niveau pour être trader, bien sûr, il n’y a pas de traders officiellement dans les Cités, ils préfèrent la City, mais lui aussi peut faire du chiffre.

Han, coup de pédale sur la côte. Des mottes de terre fusent sous la roue avant. Les mollets épilés laser pistonnent pour franchir l’obstacle. Beau comme la couverture septembre-octobre de Bike for Men Magazine, l’Homme poursuit droit sur le bois. Il sue les toxines accumulées au Travail, celui qui assure le Train de Vie du Foyer. Le Travail qui permet d’acquérir une robe, un joli pantalon, des bottines en daim rose, des boucles d’oreilles pour Darling. Le Travail qui permet de dîner au restaurant quand les grands-parents gardent Darling. Le Travail qui permet les sports d’hiver en hiver et la station estivale en été. Le Travail qui permet d’aller en week-end le week-end (les femmes aiment les chevaux, la Nature, Femme = la Mère fondamentale). Le Travail qui paie les traites du van Grand Campeur. Le Héros de Travail largue un mollard d’un demi kilo qui frappe le sol façon le pied d’Hercule, et il atteint le sommet du monde des Cités, la crête d’un dénivelé de vingt-cinq mètres, avec le lac qui miroite au fond du vallon.
Régner, c’est possible.
Le père de Darling défait les attaches du téléphone portable fixé au guidon.

—  Chérie, c’est moi.
—  Oh, chéri ! Tu es où ?
—  Je suis là, dans le bois. Elles vont bien mes chéries ?
—  Oui. Je suis dans la cuisine.
—  Vous faites quoi ?
—  Je prépare le dîner de Darling. Je te la passe. Darling, c’est ton Papa !
—  Papa !
—  Oui, ma chérie. Tu vas avoir un bon dîner ? Repasse-moi ta Maman.
—  Je lui fais des pâtes. Tu aimes ça les pâtes, ma chérie ? Et après tu auras une très très bonne compote. Elle aime la compote ? Oh oui, elle est bonne la compote. Oh oui. Elle a bu un verre de jus d’orange. Elle avait soif, hein, Darlinounette ? Tu rentres bientôt ?
—  Oui. Vous me manquez.
—  Je mets ta serviette au four pour quand tu rentres. Bisous, mon chéri.
—  Ne la fais pas brûler, hein ? Ha ha ha.
—  Ha ha ha. Ton papa me fait rire. Oui, je te raconterai. Je raconte ta blague à Darling. Bisous mon chéri.
—  Toi aussi. Bisous, ma chérie. Et plein de bisous à Darling.

Le père de Darling fait trembler le sol sous sa chevauchée dans le bois qui vit galoper des chevreuils, des sangliers. Son torse se couvre de sueur, les phéromones explosent en feux d’artifice sous ses aisselles. Han, s’arracher à la gravitation. Han, piste cyclable le long de la route. Han, direction : la tour Pie-grièche écorcheur dont le sommet s’élève au-dessus des arbres, et qui, surplombant les Pigeonniers, marque la direction vers le Foyer. Le Bonheur. Où la mère de Darling ouvre grand les yeux bleus délavés qu’elle a légués (mais en beaucoup plus beaux, retaillés, reteintés) à Darling.
C’est la différence avec les voisins : elle, elle a un mari qui winne.

—  Objectivement, pourquoi tout le monde s’en sortirait ?

19 mars 2017