Christophe Grossi | A corps perdu

Si ce soir, nous autres, crions d’une seule voix, ce n’est pas seulement pour la beauté du chœur revenu mais parce que nous ne savons plus où donner de la tête depuis qu’elle a été séparée de notre corps.

À cause de ces simulacres de nous dans ces arbres couchés sur papier sur lesquels à chaque branche pendouillent des visages sans corps dans des médaillons pour collectionneurs d’origines, vous nous imaginez dans la même position depuis des siècles mais ne vous fiez pas aux jugements. Surtout, ne vous fiez pas aux portraits de nous qui auraient résisté aux doigts gras et aux larmes acides, aux images de nous figés, fripés, sourires en vain, soleil cou coupe-coupe coupé, aux imitations de nous vivants ; ici les yeux gobés percent vos poches et déchirent les distributeurs automatiques de cris étouffés et de gloires posthumes. Car nous savons traduire les silences mouillés de larmes et lorsque les regards des piquets recueillis sont trop appuyés, alors nous les repoussons vers la sortie, en cordée, les yeux arrachés de notre tête.

Témoins d’un monde qui battrait sans nous mais qui continuerait à vouloir nous interroger – comme si nous avions la solution aux maux qui nous ont pourtant amenés ici –, nous autres préférons garder la tête froide et nous faire présents absents. Semblables à ces hommes de l’ombre qui arpentent les coulisses et savent tout des tenants et des aboutissants de ce qui est en train de se dire à la tribune (puisqu’ils sont les auteurs du discours), on nous considère souvent comme un + une + des qui sauraient tout mais ne diraient rien (Parle à mon cul ma tête est malade), comme un + une + des qui ne voudraient rien savoir mais seraient au courant de tout – en abonnés de revues de presse que nous n’aurions pas choisies. Car ici, ça entre et sort comme le vent et toute sortie n’est jamais définitive : Posez la question à l’intempestif Guillotin, lui qui cherche encore son ombre.

Imaginez nos têtes : arrachées, plantées, cachées, grignotées, retournées, altières, défraîchies, concentrées, atterrées, nos bouches pleines de terre, nos dents dedans, pourries, gâtées, nos bouilles bouffées, bouffies ; imaginez nos vies séculaires, nos pensées en couches, nous qui nous mélangeons sans nous unir tandis que vous finissez toujours par vouloir nous confondre ou nous faire entrer dans la table des matières d’un manuel d’Histoire, la tête à l’envers, sens dessus dessous.

Imaginez nos jours, imaginez vos allées, nos nuits et vos venues, nos têtes dans les nuages et les vôtres dans le cul. Voyez un peu la tête que vous faites ! Et voyez un peu la nôtre ! Parce que vous êtes plus d’un à oublier que nos murs ont des oreilles.
Imaginez-nous en train de regarder le monde depuis les ornières, à travers une vitre sale ou dans un miroir, quel qu’il soit : un rétroviseur fera l’affaire.

Imaginez-nous dans cet envers du décor, quand vous regardez le doigt de celui qui montre la lune, quand vous faites signe à un écran géant alors que la caméra vous fait face.

Parfois, à cause de vous on se prend le chou on se cherche les poux vous savez, parfois on voudrait vous casser la gueule et les noms d’oiseaux qu’on vous crache à la face, si vous pouviez les entendre.

Imaginez-nous là, face à vous, un ensemble de Je indissociables, imaginez-nous, tous confondus, tête bêche ou comme un chœur antique sans coryphée, cheveux dressés, parlant d’une même voix, de nous pour vous.

Imaginez les millions d’histoires, temps et lieux désordonnés en une seule voix, les millions d’histoires que nous pourrions vous raconter si vous saviez nous le demander – et dans le détail –, nous qui avons connu les chemins boueux et la construction des autoroutes, l’Homme à la tête de chou et le manège à moi c’est toi qui me fait tourner la tête, les moulins à vent et les éoliennes, les oripeaux, les mini-jupes et la burqa, le monstre à plusieurs têtes, les bêtes humaines et la fusée à tête chercheuse, les contes oraux, les fatwa et les messes basses, les fils et les ficelles de la débrouille, nous qui voyons défiler tant de gens, et de toutes conditions, couleurs, tailles, âges, sensibilités, religions, qui ne lisons jamais vos lettres ni vos courriers électroniques, nous qui en savons assez sur :

les querelles familiales et les coucheries, les naissances qui font pleurer les hommes les plus durs, ceux qui nous désabusent, nous procrastinent ou nous empêchent, celles qui sautent à pieds joints pour mieux éviter les flammes,

les miraculés,

celles qui réclament notre ordonnance, ceux qui agissent sur un coup de tête ou font leur tête de cochon, ceux qui restent ensemble, ricanent ensemble, pourrissent seuls, celles qui se déplacent, se déboîtent et s’encastrent,

les cristallisations stendhaliennes et les divorces,

les menteurs, les tricheuses, les ivrognes, les avares, les sincères, les voleurs de sel,


les morts subites,

ceux qui s’encapsulent, se colmatent et s’emberlificotent à mesure qu’ils nous tournent le dos, celles qui recrachent la terre la gueule à l’envers, ceux qui attrapent la grosse tête ou qui la perdent, les points noirs sur la carte et les petites ironies de la vie,


la meute,

ceux qui s’usent de mystères, s’isolent de rêves en plein, écrivent des myriades de pensées folles, qui abusent de l’indistinct, des chimères au crépuscule et de leur petit pouvoir,

ceux qu’on maudit,

les chiffres que vous chérissez, les petits pactoles que vous cachez, que vous mettez à l’abri au cas où,

celles qui croient dur comme fer ou qui ne croient plus en rien, celles qui lâchent leurs dernières forces dans la bataille,

les grandes offrandes,

ceux qui prient pour un rien, pour un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, pour un dieu bâti à l’image de leurs délires, de leur bêtise, de leur haine de l’autre, pour une fiction de messie qui s’achève, tranchée, le plus souvent dans le sang, dans la rue,

les pleureuses, les dingues et les paumés, les gueules cassées,

ceux qui attendent que tout leur tombe tout cuit dans la bouche, ceux à qui on a fait avaler des couleuvres, les souffrances et les errances du cœur,

les têtes-à-tête,

les têtes de veau ravigote et les fromages de tête,

les têtes de l’emploi, les têtes en l’air,

les dures, les molles, les froides,

les fêlées, les hochées, les tranchées,

les dévissées, les dodelinées, les lavées, 
les malades,

les têtes-à-claques, les têtes-à-queue, les têtes brûlées, folles, hautes, carrées, couronnées,

les têtes d’enterrement, de chien, de chapitre, de lard, de nègre, d’épingle, d’ampoule,
de pont, de con, de pioche, de mule, de mort, de noeud, de turc, d’oeuf et d’ail,
de ligne, de lit, de linotte, de liste, de série, de classe, d’impression,

celles qui ne croient jamais ce qu’on leur dit, ceux qui touchent à tout, les gourmandes, les égoïstes, les chapardeuses, ceux qui ne gagneront jamais rien, les mécontents, les cyniques et les béats, 
les abonnés,

celles qui serpentent, ribambellent, s’exclament, sèment et roulent,

les faiseurs, les poseurs, les causeuses,

les fiers-à-bras,

celles qui changent d’avis, d’opinion et les chemises de leur amant, ceux qui ne se changent jamais, les empêcheurs de tourner en rond, les touristes, les singuliers, les repentis, ceux qui voudraient mais ne savent pas quoi, ceux qui acoustiquent sans nous et s’accordéonnent de travers,

la misère humaine et les cancers généralisés,

ceux qui se cognent la tête contre les murs, se la prennent, se la montent, se la creusent, la relèvent,

les accidents de la route et domestiques,

celles qui voudraient mourir mais n’y arrivent pas, les amusés, ceux qui demandent l’immortalité, les battu(e)s, ceux qui voudraient changer de peau, toucher un autre corps, se débarrasser de leur peau usée,

les orgasmes nocturnes,

celles qui viennent pour leurs enfants, ceux qui n’ont plus de parents, celles qui viennent le soir, ceux qui ne grandiront jamais,

les morts longues et douloureuses,

les rongeurs de tibias, les redresseurs de sorts, les idéalistes et les précieuses, les brumeux et les tièdes,

les têtes réduites, baissées, sculptées,

les petites, les grosses, les sales et les bonnes,

les fortes et les mauvaises, 
les drôles et les blondes,

les casse-tête, les serre-tête, les couvre-chef et les têtes nues,

celles qui ont perdu un bébé de trois semaines, ceux qui friment, ceux qui frémissent, celles qui pâtissent,

les touche-à-tout, les boit-sans-soif, les tempérés et les cyclothymiques, 
les têtes pensantes, bien faites, bien pleines, vides,

celui qui croyait au ciel, celle qui n’y croyait pas, ceux qui graspousaillent en touche, qui misèrent leurs deniers,

les écrivains, les profanes, les goujats, les fouineurs,

les insomniaques et les amnésiques,

les langues épaisses et les chasseurs de têtes,

ceux qui n’épargnent jamais les dos en ruine, ceux qui n’aiment pas les noms étrangers, les noms, les étrangers, les réfugiés, les exilés, les demandeurs d’asile, d’emploi, ceux qu’on écoute pas, qui coulent, s’écroulent, ceux qui sont abattus sur le seuil,

les cons, les connus, les cocus, les cotonneux,

les sourciers, les exorcistes, les nuisibles,

les collectionneurs de têtes de clients, les tueurs de temps, les pauvres richards,

ceux qui dièsent de face et flashent en miroir, ceux qui tombent la tête la première, celles qui ont une tête qui ne leur reviennent pas,

les sans mémoire qui donneraient leur tête à couper,

les sans cervelle qui jurent sur la tête de leurs enfants,

les sans plomb qui mettraient leur tête sur le billot,

les sans lame au-dessus d’eux qui ne savent pas de quoi ils elles parlent,

à qui ils elles parlent,

devant qui ils elles parlent,

qui ont la tête sur les épaules et oublient que nous avons la nôtre qui tourne à force de chercher en vain nos corps.

Imaginez-nous, imaginez un peu que ce que vous nommez « l’oubli » nous fait porter, de quel poids la perte nous affuble, et combien la disparition n’est pas perdue pour tout le monde.

Imaginez-nous au présent, imaginez-nous pluriels et non pas hors du temps mais pleins de tous les temps,
imaginez-nous ainsi nous autres entêtés et ne venez pas mettre de l’ordre dans nos affaires. 

Osez quand même, venez un peu, osez pour voir !


Version « surentêtée » d’un extrait de Corderie à paraître à L’Atelier Contemporain en 2017

21 mars 2017