Aanel Chadli | Voix (en-tête) / Choix (de notes)

Extraits de Voix piochés sauvagement dans les Notes de Voix (2014-2017), texte à paraître en 3 volumes aux éditions Approches à partir de mai 2017.

… c’est aujourd’hui
c’est posé sur la vallée de l’œil
et des distances répétées
il se fait tard et sans rivage...
 
… mes nattes sont dénouées
 sa main s’est posée sur ma gorge
contourne les rêves
 qui rendent tout beaucoup trop réel ou présent
et te font clair comme un gel incliné
vers le vide du carbonifère enfantin...
 
… c’est le temps de partir que je m’enfonce plus avant
mes racines de ficus dans cette terre grasse
un anus glissé dans l’annulaire 
lèche la vanité reine des rêves
devant le miroir de mes yeux qu’incendiaient ma soif...
 
...son corps terre profonde
ouverte au noir semeur lucide
des bordels archaïques...

… toutes les douves
du mystère présentent le joker
attelé à chaque petit mot
à chaque petit mot enlève les majuscules
les majuscules des zoos détruits s’imagine
des zoos détruits s’imagine une autre langue...
 
… j’entends une tribu débordant
de tous côtés débordant
de tous côtés des corps légaux
en crépitant sur les matins
des milliers d’éclisses
qui n’en finissent pas
n’en finissent pas...
 
...à travers les fougères
et les bagages chimériques
d’un ego illegal
dans les draps froissés
de petits réflexes
sur la marée du changement
sa langue animale langue animale
langue animale mugit
mugit pour que les siècles vibrent...
 
... qui tire
qui tire la langue
la langue te lèche les doigts
te lèche les doigts
te lèche pupille
sucée sucrée dans la bouche
la langue te lèche
les pétales de la mélancolie
dans la bouche
pénètrent emmiellés d’ouïe dire
les ruines de nos yeux...
 
… sur le chemin de la falaise
de ton époque toute de crainte
de crainte autocollante
autour du cœur
autour de toi
dans la solitude d’une branche coupée de la pensée...
 
… je me greffe peu à peu
à une glaise neuve de l’enthousiasme
à l’intérieur on sent l’odeur des oranges
la nuit réveille ses licornes
d’encre blanche je respire
la paroi d’argile qui montait
écoutant l’écho des oiseaux analphabètes
et mes comètes de miel pensé

… coupé en biais sur la ligne
sur la ligne du chameau législatif
tout est tabou qui donne à vivre
quand je chute violemment
bruyamment violacément au fond
la lumière blanche est amère
comme des mensonges
des mensonges où scintillent
les mains nues d’un pauvre esclave...
 
… lentement disparaissent
les délices sous les ondulations
qui ignorent les eaux usées
les eaux usées de ma sueur
les délices de leurs yeux
dans les notes périphériques
au bivouac des matins calmes
les longs nuages dans une poche illusoire
dans cette nuit des forêts
des forêts et des fossiles disparaissent
les visions transparentes
dans les paupières d’arbre inventé
les visions traînent à l’intérieur
à l’intérieur des souvenirs
gelés en deçà de l’amour
comme un cercle qui la boucle
au milieu des cris
les visions traînent
à la chair nue de l’œil
de l’œil qui coule
au point le plus lourd de l’instant
à la chair des derniers nectars
les visions traînent des phrases
des phrases corbillard
pour le prochain hold-up
traînent des flammes
imprimées sur ton visage
sur ton visage en caméléon
pleinement épanoui des différences...

… la fièvre a vu
la passion comme une petite bille
une petite bille de mercure
qui coule au long des parois
des parois du souffle
devant le corps sans défense
de la tristesse infinie
infinie brûlant dans ses mains
l’ordre pasteurisé
de la tribu humaine
jusqu’à la déchirure
la déchirure irrémédiable
devant le corps
brûlant ce feu de racines
et de ronces et
j’ai senti
j’ai senti dans mes seins
le ruisseau de feu
couler vers l’abrupt pôle
sur l’épaule nue de l’autre...

… toi qui traînes dans les italiques
sous un vol de mouches bleues
de mouches bleues jusqu’à contenir tout
et tais-toi tais-toi tais-toi
tais-toi comme un marteau
comme un marteau te cloues
te cloues sur place
punaise universelle de la misère...
 
… l’os blanchi par le temps
orgueil rigide passant
passant par nos têtes
farcies de cristaux de voyelles
ce délire de sable mouvant
sable mouvant l’os frontal
toujours en fièvre
j’insolence la misère
la misère touffue des jungles intérieures
là où la housse bleue de l’eau
plonge de nouveau
dans cette vague mutuelle...
 
... avec les paupières
une oasis naîtra
au fond d’un vertige
d’un vertige sans sommeil
de ta vulve douce
aussi le jardin d’ombre
noyé de détails 
curieux de la langue
de la langue des caresses
ce volcan inconnu
glissé sous notre couche
fait sang sous la soie
sous la soie de l’interdit
l’eau cherche 
le désert silencieux
parquet non ciré des siècles...
 
... avec ce qui réduit
dans le poème lyophilisé
dans la poudre d’icône
le pain des miroirs
en grain et grain
de blé des deuils
collent au vent
des promesses indéfinies
de vallées enchâssées
de continuelles prescriptions
de nulle part
les poitrines qui se cognent
aux grilles de fer
des dieux ivres
qui fuient le monde
que j’ai cherché
attisant le feu des gestes
à travers des passages
des passages à niveaux 
de mirages
les poitrines qui cognent
à la grille de fer
les poitrines qui cognent
dans les décombres capables
capables de remonter le ressort 
de la joie
le pouls des choses
nouvellement maturées...
 
… sous les couvertures vaporeuses
des mots fragiles coulent
coulent de ta bouche d’eau
l’ondulation de courlis et d’ourlets
coulent de ta bouche
d’eau provisoire
sous la molaire de l’oubli...
 
... cette plaie ouverte
comme elle me remplit de son sang
dans les bras d’aujourd’hui
qui furent sont seront
étincelles près des miroirs
près des miroirs en miettes
galope le verbe hennir...
 
... le bord délicat de leurs paupières
que la tristesse ouvrait aux yeux
aux yeux dilatés de pauvres mots
amants des sons
que la tristesse ouvrait aux mains
aux mains fertiles comme argile rose
avides d’épreuves entre les flaques
il fait nuit dans ces boyaux
dans ces boyaux usés par la boue
par la boue de ce qui se tait
dans le désarroi animal
échappé impalpable
avec des crocs de tigre 
plantés là où c’est sensible...
 
… dénouement de tout
de touches d’attaches
que de vagues wagons croisent
croisent la fleur géante
les végétations de cuir
poursuivant des pensées
le monde se soulève
dans la masse de l’obstacle...
 
... mots amants des sons
emportant la voix parmi nous
dans la nuit commencée en sept langues
en sept langues écrites par la nuit
commencée par la nuit neuve
en sept langue le cheval nage
et passe le gué profond
des lacs durcis dans les chairs
parle le corps devant le mur
devant le mur aveugle
d’un monde aveugle
et gros de quel sauvage silence
où dit la voix
où dit chaque jour
où dit chaque singularité
comme un fakir indien...

...phrase
des dents prêtes
à tomber
à tomber d’une histoire
au milieu
des gradins coulaient
comme des matins
des matins juteux
coulaient
les cadres limitatifs
il n’y a
il n’y a pas de port
pour ceux que ronge le large...

... anarchie
dans le milieu
c’est encore pousser
ma crainte un cri
la note pointée
danse l’indéterminé
de baies sauvages
au contact de la main
la pâte de viande
pâle d’autre vies
la pâte de langue 
dans les creux
un deuxième corps
c’est encore pousser
des briques humides
elle touche le sable
le sable chaud
et c’est le nœud
le nœud de silence
que touche la tempête 
du bord au vaste...
 
… dans le regard
les mains comme une longue
longue histoire moulue
dans le lointain
dans le lointain
coulait un soir
ouvrant un cœur
à la corde en la de nous
le lointain coulait
coulait dans la coulée
de lave je
dans la coulée de lave je
n’appartiens pas
pas
pas je
n’appartiens pas
au vieux jus de l’origine... 
… des pages déchirées de litiges
de paroles gelées
cassées par des pelles
piochant dans la bouche
un pot d’encre
un pot d’encre bat
au cœur de fines attentes
aiguilles possibles
du venin de la patience
de la patience acidulée
des années sans savoir...
 
… nulle part
qui coule partout
sous des litres de pétrole
la mèche et l’huile
jusqu’aux cuisses déjà
déjà l’immense
dans le corps démesuré
glisse dans la nuit étale
au cœur feutré de la mémoire
l’huile de mes yeux en feu
dans les nœuds de lait
des cruches de glaise
sur le bassin intérieur
parsemé d’îlots flottants
et de peut-être...
 
… près des grands fonds
des grands fonds vitreux
de notre papier léger
couvrant le livre
muqueuse des ombres...
 
… rythmée de textes indéchiffrables
cinglant mes
cinglant mes artères
de grands vacarmes
mes artères
pleines de fêlures
et fissures
comme je fus hissée...
 
… elle lève les yeux
touchant le front
le front des fantômes
sur des feuilles volantes
de blé humain
elle attendait l’arrachement
ou les soins
attendait l’oiseau jouir
dans l’arrière-pays des traces
comme une musique
jouir sous les fibres
sous les fibres de l’image
les mots créent une vision
à ta nudité
de langue à tête noire
l’oiseau incertain
accordé anonyme
accordé à l’oiseau qui vit
grâce à son aile
ouvertement femme...
 
… et tu m’arraches brutalement
les lambeaux imprévus
d’une nouvelle peau palimpseste
insecte compliqué
un goût de bois sec
questions
mêlant les oiseaux
des histoires délirantes
pour des naufragés
un île s’ouvre
entre la pupille et le papier
frôlant le chaos grinçant
dans nos mains amantes
l’espace s’écrit sur un âne
couvert de fleurs
un âne se noie
toutes les heures
les heures dont les aréoles
fondent sous la langue
lambeaux imprévus
lambeaux l’espace écrit
lambeaux de peau
en poudre
nous brûlons sans feu ni effort
avant de mordre
de mordre à l’encolure
à l’arrière-goût d’épi laiteux
de la pisse d’ange...
 
… de la terre
soudain surgit la voix
d’une fane d’aneth
comme tu
comme tu te dénudes
feuillage à peine frayé
la dangereuse faille
qui tire le désir
comme tu
lovée autour des anémones
douloureuses de ton cerveau
tu te dénudes
pour te rappeler
des anémones douloureuses
aux pis semblables
à des bites
anémones des lettres
pour te rappeler
des lettres de ton nom
lovées autour des reins
autour des reins du monde
dans un clapotis de voyelles...
 
… la chute d’un corps
pâte légère
ridant les remous
des grammaires...
 
… chaudes nuées
dans les fonds
du difficile
des eaux houleuses
gorgées à la bouteille
des probabilités
dans les fonds
après avoir franchi
des tempêtes
on découvre que
on découvre qu’on
qu’on sait voler
les fruits de l’audace...
 
… après avoir franchi
franchi des tempêtes
la lame qui mutile
mutile la voix
où nichent
les oiseaux du rythme...
 
… les lettres en attente
dans le monde
grignotent les peaux mortes
sous tes doigts
l’anatomie du voyage
bouscule la perte...
 
… au terme d’une nuit
de peau fripée dans le désir
s’imprégnant lentement
de couleur
entre ses petites lèvres
appliquées à la musique
des séismes fertiles
sous nos langues...
 


 

21 mars 2017