Piero Cohen-Hadria | Maison d’arrêt

C’est par la gare du Nord qu’on arrive, un sous-terrain qui vient des quais
débouche sous cette galerie – alors elle n’existait pas, c’était une place de la gare
avec des parkings pour voitures, à présent le centre ville, c’est là qu’il commence,
est devenu piétonnier comme partout – mais ce centre, on l’évite on prend à droite

le boulevard Alsace-Lorraine, large espace qui va vers le nord, deux fois trois voies,
plus deux contre-allées, augmenté de trois terre-plein, en suivant d’abord une
descente jusqu’au pont sous lequel coule la Somme. Avant le pont part à droite la
rue de Verdun, à gauche le port d’Amont. C’est à cette intersection que commence
le boulevard de Beauvillé qui monte les collines qui forment le lit du fleuve, toujours
aussi large. Sur le pont (non nommé) à main droite, sur la rive droite du fleuve

les hortillonnages qui ont leur maison un peu plus haut – jardins et vergers
potagers dont on vend les productions le samedi matin, au port d’Amont. A main
gauche si on se retourne et sur la rive droite, on la verra en redescendant, la
cathédrale Notre-Dame. Tout semble normal, apaisé, il fait doux, on gravit la pente
du boulevard.
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Un peu plus haut

on croisera l’hospice Saint-Victor, maison de retraite pour indigents dans mon
souvenir – ça a du changer – hospice, asile, Maurice, le grand père d’un de mes
amis a fini ses jours là – mais c’est encore une ruse de ma mémoire ou de mon
souvenir, il y a erreur, il m’appelait « ch’gros » je me souviens qu’il était sourd
comme un pot ou débranchait son appareil quand il en avait assez d’entendre
parler ses contemporains, je ne l’ai pas tellement connu, mais pourquoi le faire
décéder ici, je ne sais pas exactement. Au ciel passent toujours et cependant les
aéronefs

mais il y en a plus aujourd’hui, on parvient à un croisement, on prend à droite,
l’avenue de la Défense Passive – avenue est un bien grand mot, mais qu’importe,
c’est ici, au quatre-vingt cinq, que se trouve la prison

mais il y en a plus aujourd’hui, on parvient à un croisement, on prend à droite,
l’avenue de la Défense Passive – avenue est un bien grand mot, mais qu’importe,
c’est ici, au quatre-vingt cinq, que se trouve la prison

qui date du début du siècle dernier, trois cent sept places, le haut mur de briques,
le garage d’à côté du toit duquel on balance dans la cours des téléphones
portables, des cigarettes, des objets tant que l’administration pénitentiaire (c’est
ainsi qu’on l’appelle) a été obligée d’ériger des filets pour tenter d’empêcher ces
actes (sans succès), derrière ces murs de briques

attendent des hommes, un verdict, un avocat, une visite, mais alors, du temps de
mes quinze ans ici même

l’entrée principale, mais l’entrée des visiteurs ici

on surveille les abords

l’électronique de nos jours, mais alors, c’était un matin, vers cinq heures, le onze
mars de l’année 1969 (cet acte est très documenté), on ne sait s’il dormait, on est
venu, une chanson (Julien Clerc, paroles de Jean-Loup Dabadie) fait « ils sont
venus à pas de loup/ils lui ont dit d’un ton doux : c’est le jour c’est l’heure/il les a
r’gardés sans couleur » et puis il a été cinq heure vingt « voulez-vous écrire une
lettre/ il a dit oui, il a pas pu/ il a pris une cigarette », et puis à cinq heures trente, on
avait au col découpé sans doute sa chemise, on l’avait placé là, et André Obrecht
(1899-1985) a fait agir le mécanisme qui déclenche la chute du couperet. Quelques
jours avant, le général De Gaulle avait refusé de gracier Jean-Laurent Olivier cet
homme de vingt cinq ans qui avait été reconnu coupable d’infanticide et dont on
saura plus tard la déficience mentale, point de grâce du général, non, tout comme
de ses deux successeurs, Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing (alias
« crâne d’oeuf »), chacun, par trois fois, les refuseront aussi. Il doit y avoir un bruit.
La tête tombe dans un panier d’osier qu’on a pris soin de garnir de son afin que le
liquide ne s’épanche pas. Cinq heures et demi du matin, ce fut fait. On reprend en
sens inverse cette avenue de la Défense Passive, attraper un bus peut-être

au rond point, on prend à gauche, à main droite il est une mosquée nommée El
Feth (cela peut se traduire par « les clés » m’a indiqué Gégé)

aux murs de briques

succèdent les murs de briques

oui, le cirque Amar de mon enfance toujours là, donc, on redescend vers le centre,
au loin ce qu’on aperçoit c’est la tour dite Perret

sur le pont, sur la rive gauche du fleuve, au loin Notre-Dame d’Amiens

sur ce bout de quai nommé Port d’Amont, cette petite maison blanche est une
synagogue, au premier étage de on aperçoit des gens et des lumières

tout comme à cette façade d’une espèce d’hôtel nouvellement construit sur l’autre
bord du carrefour

graphique, mais un bâtiment a-t-il à l’être, des individus sont aux fenêtres aussi

on se penche, peut-être guette-t-on quelque chose quelqu’un

il s’agit du coin de la rue de Verdun et du boulevard Alsace-Lorraine à nouveau,
puis voici la gare, on a jugé bon de remercier

en français puis en anglais, mais remercier qui ? Je ne sais, peut-être

ce type qui court vêtu d’un t-shirt jaune, manches courtes, essoufflé sans doute, cet
autre qui le suit ? Qui sait, la gare et sous l’auvent stationne ces trois motards

l’ordre, la loi, l’Etat et sa violence dite légitime, sous le treillage d’acier, on s’en va,
on quitte les lieux, c’en est fini

31 mars 2017